Nokia : on va péter un câble

vendredi 13 juillet 2018.
 

Il y a trois ans, j’alertais sur les dangers de la vente d’un fleuron industriel français comme Alcatel à une multinationale étrangère : Nokia. Aujourd’hui, la mise en péril de notre souveraineté par cette opération boursière se confirme.

En effet, la multinationale de la téléphonie a annoncé vouloir se séparer de sa division câbles sous-marins Submarine Networks Solutions. En fait, il s’agit de l’ancienne division d’Alcatel, Alcatel Submarine Networks (ASN).

Alcatel Submarine Networks est passé sous le contrôle de Nokia lors de son rachat d’Alcatel en 2015. Cette entreprise est un sommet du savoir technique de notre pays. En effet, ASN est le numéro un mondial en matière de production, d’installation et de maintenance des câbles sous-marins. Elle possède aujourd’hui 47% des parts de marché dans ces domaines au niveau mondial. Son usine de Calais est la plus grande usine du monde de production de ces câbles. En 2015 et 2016, l’entreprise a battu des records historiques de vitesses de transmission sur ses câbles transatlantiques. Grâce à sa technologie, le débit de ces câbles sont aujourd’hui 13 000 fois supérieur à ce que l’on connaissait en 1995.

Les câbles sous-marins jouent un rôle essentiel dans le monde moderne. Ils sont au cœur des communications mondiales. Ils permettent 99% des communications intercontinentales, qu’elles soient téléphoniques ou internet. Ces gigantesques câbles sont les infrastructures physiques sur lesquelles repose l’essentiel de la révolution communicationnelle des trente dernières années. Mis bout à bout, ils représentent 800 000 kilomètres soit plus de 20 fois le tour de la terre.

Ils sont donc évidemment d’une importance vitale pour les sociétés. Couper l’accès d’un pays à l’un de ces câbles et vous le plongez littéralement dans le noir. C’est ce qui est arrivé à l’Égypte qui, suite à un accident sur un câble en 2008, fut privée de la moitié de son réseau internet pendant plusieurs jours. Aujourd’hui, la plupart des activités d’un pays ne peuvent pas fonctionner sans accès au réseau internet ou téléphonique.

Il est probable que ces installations soient donc un jour des cibles militaires. C’est pourquoi le code de la défense français classe l’entreprise ASN comme un « opérateur d’importance vitale ». Ce qui signifie que les dirigeants de cette entreprise doivent être formés en matière de cybersécurité, que le préfet de département élabore des plans de protection pour ses installations ou encore que les prestataires utilisés par elle doivent être homologués par l’État.

En dehors de la guerre, la question des câbles reste très sensible puisque toutes nos communications passent par eux. Leur maîtrise est donc un enjeu de souveraineté pour notre pays. Nous savons par exemple depuis 2013 et les révélations d’Edward Snowden que la propriété américaine sur certains de ces câbles ou sur les entreprises capables de les faire fonctionner ont joué un grand rôle dans le dispositif d’espionnage des États-Unis.

Et justement, ce sont aujourd’hui les géants américains d’internet et de l’informatique qui investissent gros dans ces infrastructures. Au début de l’année, Google a annoncé qu’il allait construire et poser 3 câbles sous-marins supplémentaires. La multinationale possédera ainsi en 2019 entièrement ou partiellement 11 câbles. Facebook et Microsoft ont eux aussi investi dans leur propre câble. Ce faisant, ils accroissent leur influence sur le monde virtuel, contrôlant à la fois la production des contenus et leur diffusion. Évidemment, ceci est dangereux pour la neutralité du net : Facebook ou Google, les principales plateformes qui relient des millions d’êtres humains acquièrent la possibilité technique de ralentir ou couper l’accès de tout un pays au réseau mondial. D’autant plus que la proximité de ces entreprises avec les agences d’État des États-Unis est largement documentée.

Pour toutes ces raisons, l’existence d’une entreprise comme Alcatel en France, capable de prouesses dans ces domaines, était un atout considérable pour notre pays, pour sa souveraineté, pour son indépendance. Elle a été progressivement dépecée. Au nom d’une idéologie absurde, elle a été sommée de se recentrer sur son « cœur de métier », c’est-à-dire progressivement vendue à la découpe, perdant ainsi de sa puissance. C’est encore l’argument utilisé par Nokia pour vendre la branche câbles sous-marins. C’est exactement l’inverse que font les géants américains.

Emmanuel Macron, encore une fois, a une responsabilité directe dans ce désastre. C’est lui qui, en 2015, en tant que ministre de l’Économie, a autorisé la vente d’Alcatel. Il aurait pu prendre ses dispositions pour protéger ce qui restait vital. Il ne l’a pas fait. Il pouvait légalement l’empêcher et ne l’a pas fait. Ses phrases creuses sur la « French tech », sur la volonté de bâtir des « géants européens » capables de rivaliser avec les Google, Facebook ou Microsoft pèsent peu face à un tel abandon. Son libéralisme dogmatique prive la puissance publique des outils nécessaires pour élaborer une réelle stratégie industrielle.

L’État français doit avoir son mot à dire dans cette vente. L’essentiel des activités d’Alcatel Submarine Networks est encore en France. Nous ne pouvons pas laisser céder l’usine de Calais, le savoir technique accumulé par des générations de travailleurs français et en partie financé par l’État français à n’importe qui. Le risque serait trop grand de voir arriver un investisseur rapace qui pillerait la trésorerie de l’entreprise puis délocaliserait la production.


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