Enfants SDF : 31000 en France, 120 millions dans le monde

dimanche 10 novembre 2019.
 

« L’impact des conditions socio-économiques sur le cerveau des enfants »

- D Vie dans la rue : Les enfants aussi ! (Jean-Luc Mélenchon)

L’école ne peut compenser l’inégalité des chances induite par la pauvreté

- C Nous sommes revenus en ce XXIe siècle au temps médiéval...

- B) France : Le scandale invisible des enfants à la rue

- A) Notre responsabilité est de sauver les milliers de Cosette et de Gavroche qui vivent dans le rue, même en France (Jacques Serieys)

D) Droit de l’enfant : « Nous sommes revenus en ce XXIe siècle au temps médiéval des Hôtel-Dieu »

Tribune dans Le Monde du 20 novembre 2019

Pour Antoine Durrleman et Louis Gallois, il s’agit d’une régression sociale majeure qu’en France, on laisse de plus en plus d’enfants vivre dans la rue, expliquent dans une tribune au « Monde », les deux anciens grands commis de l’Etat.

Ce n’est pas à l’autre bout du monde que cela se passe. C’est dans les rues de nos villes, c’est sur leurs trottoirs, que chacun peut en faire le constat dramatique : jamais autant d’enfants, de nourrissons, de bébés, de femmes enceintes sans abri. Pas seulement en journée. Aussi les nuits. Les unes après les autres. Pendant des semaines et des semaines. Pendant des mois.

Ce 20 novembre sont célébrés les trente ans de la convention internationale des droits de l’enfant qu’a ratifiée la France. Elle a pris alors l’engagement solennel de protéger tous les enfants des risques de tous ordres qui peuvent les menacer. En ce jour anniversaire, nous voulons le dire haut et fort : notre pays faillit honteusement à cet engagement en acceptant de laisser à la rue toujours plus d’enfants.

Les chiffres sont tragiques. A Paris, 700 enfants en famille sollicitent chaque jour un hébergement au SAMU social en appelant le 115. En vain. Le seul Centre d’action sociale protestant (CASP), qui gère la plate-forme parisienne d’accueil des familles demandeuses d’asile, comptabilise depuis trois mois plus de 400 personnes en famille en permanence à la rue.

Un drame inacceptable

Un évènement insupportable s’est produit en octobre : une mère suivie par le CASP, enceinte de jumeaux, a perdu l’un d’entre eux après un accouchement d’urgence à cinq mois de grossesse. Les médecins lui avaient prescrit de garder impérativement le lit, mais elle avait passé six semaines à la rue, faute d’avoir pu être prise en charge dans une structure d’hébergement. Ce drame est inacceptable.

D’autres peuvent se produire à tout moment. Tout récemment encore, une jeune mère en errance a accouché à l’accueil physique de la plate-forme des familles demandeuses d’asile du CASP. L’aide à distance des équipes du SAMU a permis que cette fois tout se passe bien. Mais qu’en sera-t-il une prochaine fois ? Une tragédie qui se vit aussi à l’hôpital avec des mères seules en sortie de maternité sans solution de logement et des familles contraintes de dormir dans les salles d’attente pour se protéger de la rue.

Nous sommes revenus en ce XXIème siècle au temps médiéval des Hôtel-Dieu. Le ministère du logement a, certes, annoncé l’ouverture pour cet hiver de 14 000 places d’hébergement temporaires, soit la reconduction du dispositif de 2018. Des places qui n’ouvriront qu’en fonction de la chute des températures. Des places en nombre insuffisant et trop souvent inadaptées à l’accueil digne de familles avec de très jeunes enfants.

Un effort national contrôlé par le Parlement

Et voilà qu’en même temps on annonce aux associations un plafonnement des nuitées d’hôtel pour les familles en demande d’asile. La crise humanitaire actuelle en Ile-de-France va encore s’aggraver dans une spirale du pire. L’errance dans la rue de tous ces enfants et de ces familles est indigne de notre pays. Elle est totalement contraire aux principes qui fondent notre République et à nos engagements internationaux.

Nous appelons à un sursaut immédiat de tous. A une mobilisation nationale de l’Etat, des collectivités locales et de l’ensemble de la société pour qu’aucun enfant ne soit contraint de vivre à la rue. Fixons-nous collectivement l’objectif « zéro enfant à la rue ».

Donnons-nous-en les moyens à travers la programmation de centres d’hébergement pérennes adaptés à l’accueil des familles et la relance de la production de logements sociaux accessibles aux ménages les plus pauvres. L’effort doit être national, chiffré et contrôlé chaque année par le Parlement. Pour que notre pays soit enfin à la hauteur de son devoir d’humanité.

Antoine Durrleman (Président du Centre d’action sociale protestant) et Louis Gallois (Président de la Fédération des acteurs de solidarité)

C) Mobilisation pour les enfants SDF (vidéo janvier 2019)

https://www.youtube.com/watch?v=2IW...

Alors que la France traverse actuellement une période de grand froid, nous allons aborder maintenant un sujet difficile, mais une réalité révoltante, celui des enfants sans domicile fixe.

Direction ce matin Vaux-en Velin près de Lyon, où 42 enfants scolarisés dans les écoles de la Ville sont actuellement SDF. Face à cette urgence, un collectif de parents d’élèves et d’enseignants investissent les écoles la nuit pour que ces enfants et leur famille ne dorment « Jamais Sans Toit », c’est le nom de leur collectif. Un reportage de Bérénice Gabriel.

B) Le scandale invisible des enfants à la rue

La France compte actuellement plus de 31 000 enfants sans domicile fixe. Un chiffre monstre dont les pouvoirs publics tardent à prendre la mesure. Les conséquences sanitaires et sociales sont pourtant dramatiques.

Pierre (1) se souvient très bien de la première question que lui ont posée ses enfants de 5 et 7 ans lorsqu’ils se sont retrouvés à la rue  : «  Papa, pourquoi est-ce qu’on ne va pas à l’école aujourd’hui  ?  » Heureusement, pour ce père de famille parisien, l’expulsion a eu lieu au mois de mai  : «  On leur a donc dit que c’était les vacances.  » L’anecdote ne dit pas ce qu’il est advenu aujourd’hui de Pierre et de ses fils. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que leur situation est malheureusement vécue par de plus en plus d’enfants. Comme vient de le rappeler une étude de l’Institut de veille sanitaire (InVS), publiée la semaine dernière dans un certain anonymat, la France compte actuellement quelque 31 000 mineurs sans domicile fixe, soit près d’un quart de la population sans logement. Un chiffre monstre qui a plus que doublé en l’espace de dix ans. Et derrière lequel se cachent des gamins ballottés d’hôtels sociaux en hôtels sociaux, quand ils ne sont pas condamnés à la rue ou, pour près de 9 000 d’entre eux, à la vie dans un bidonville.

20 % des mineurs présentaient 
des troubles de santé mentale

Des destins cruels dont le simple constat justifierait, à lui seul, un état d’urgence. Il fait pourtant l’objet d’une relative indifférence. «  Une personne âgée pauvre, c’est insupportable aux yeux de l’opinion. Un enfant pauvre, c’est invisible  », déplorait l’année dernière François Chérèque, peu de temps avant de remettre son rapport sur la pauvreté au premier ministre. Comment expliquer un tel nombre  ? Les effets de la crise économique, conjugués aux politiques d’austérité, à la crise du logement et à la crise migratoire, sont évidemment passés par là. Le nombre de familles, notamment monoparentales, nécessitant une prise en charge en hébergement d’urgence a explosé depuis une dizaine d’années. Beaucoup d’enfants arrivent ainsi dans les bras de leurs parents qui viennent d’être expulsés de leur appartement ou dans ceux de leur mère qui a décidé de fuir la violence conjugale.

«  Pendant longtemps, il s’agissait de femmes seules, venues d’Afrique subsaharienne, qui nous sollicitaient suite à une rupture de la solidarité familiale, assure Éric Pliez, président du Samu social de Paris. Mais depuis deux ou trois ans, on accueille beaucoup de familles des pays de l’Est avec un père, une mère et des enfants, pas de réseaux de solidarité en France, et qui sont immédiatement dans de l’urgence.  » Or, le système d’hébergement du 115 est débordé. Sur les 70 000 places prévues en Île-de-France, 30 000 sont actuellement réservées aux familles, dans des hôtels sociaux. Mais cela ne suffit pas. «  Rien que le week-end dernier, nous n’avons pas trouvé de solution à une soixantaine de familles avec enfants  », déplore Éric Pliez. Tant bien même ces familles reçoivent une réponse positive, la vie dans ces hôtels ne peut être une solution, a fortiori pour des enfants. «  C’est adapté pour une mise à l’abri, pas pour une période prolongée, souligne Éric Pliez. On ne peut pas y faire à manger, ni ses devoirs tranquillement, on est très loin des lieux de scolarisation, des distributions de nourriture…  »

Cette précarité extrême laisse des traces profondes chez les enfants. Les études sont là, qui alertent sur les conséquences sociales et psychologiques d’un tel mode de vie. L’enquête menée en 2013 par l’Observatoire du Samu social de Paris rapportait des états de santé très préoccupants  : 20 % des mineurs présentaient des troubles de santé mentale et plus de 80 % avaient un retard du développement. La majorité des familles souffrait de malnutrition, avec, chez les enfants, de nombreux cas d’anémie (38 %), de surpoids (22 %), voire d’obésité (4 %). «  Rien de surprenant, beaucoup sont réduits à faire la manche à la sortie des fast-foods, assure Sylvie Lhost, présidente d’Entraide citoyenne, une association parisienne qui vient en aide aux SDF. Ils mangent les restes de McDo mais presque jamais de légumes ou de fruits frais.  »

L’ un des derniers points 
de repère pour ces enfants

La scolarisation reste l’un des derniers points de repère pour ces enfants en situation extrême, dont 10 % ne fréquentent pas les bancs de l’école. Mais pas facile, pour eux, d’assumer face aux autres qu’ils vivent à la rue. Une vraie discrimination peut s’ajouter à la souffrance du quotidien. Sylvie Lhost raconte l’histoire de ce père en rupture d’hébergement qui dormait dehors avec son fils, non loin de l’école où ce dernier était scolarisé. «  Un jour, d’autres enfants l’ont vu et son quotidien est devenu un enfer.  » La pluie est aussi le pire ennemi des enfants sans logement, assure-t-elle. «  Impossible d’échapper à une explication quand vous arrivez trempé dans la classe…  »

La précarité et la grande pauvreté n’ont pas seulement un impact sur la qualité de vie matérielle des enfants, sur leur santé et leur scolarité. Elles en ont aussi sur leur estime de soi. «  Ils sont témoins de la façon dont est considérée leur famille et cela imprime une image négative de leur milieu social, relève Sophie Graillat, présidente de l’association DEI France (Défense des enfants international). Cet environnement fait obstacle à leur développement en les empêchant d’imaginer positivement leur propre avenir.  » La solution  ? Pour Éric Pliez, elle réside déjà dans des hébergements d’urgence mieux adaptés, comme ces appartements où plusieurs familles ont chacune une ou deux pièces et partagent une cuisine commune. Et surtout dans la capacité de l’État à sortir ces gamins et leur famille de la spirale de l’urgence par la construction de logements sociaux abordables et en nombre suffisant. «  Il leur faut un logement et surtout une existence stable, reprend Sophie Graillat. Tant que cette condition ne sera pas remplie, elle affectera tous les autres droits de l’enfant, santé, école…  ».

Laurent Mouloud, L’Humanité

(1) Le prénom a été changé.

A) Notre responsabilité est de sauver les milliers de Cosette et de Gavroche qui vivent dans le rue, même en France (Jacques Serieys)

De 2001 à 2012, le nombre de SDF a augmenté de plus de 50%. Il s’agit de plus en plus souvent de familles avec enfants. Dès 2010, le SAMU social décompte parmi les SDF plus de familles avec enfants que de personnes seules. Même si une partie de cette population reste invisible, ont été dénombrés cette année-là dans la région Ile de France 10280 familles sans logement dont 17660 enfants de moins de 13 ans.

Les conséquences de cette vie à la rue sont terribles. Le Bulletin épidémiologique hebdomadaire de novembre 2015 rend compte d’une étude prouvant que quatre enfants sur cinq de moins de six ans sans domicile présentent un retard important dans le développement moteur, cognitif, affectif, relationnel ou de langage.

Pourquoi un tel développement de la grande pauvreté et du nombre de SDF ? La crise financière de 2008 provoquée par la financiarisation, l’accaparement des richesses par une infime minorité d’ultra-riches et les profits bien trop importants des actionnaires a surtout été payée par les familles de milieux populaires par le blocage des salaires, par les licenciements...

Le résultat est parfaitement documenté par l’étude de l’UNICEF excellemment titrée "Les enfants de la récession". Entre 2008 et 2012, en France, 440 000 enfants sont passés sous le seuil de pauvreté (60% du revenu annuel médian). Dans le classement de l’Unicef, comparant l’évolution de la pauvreté des enfants, notre pays ne se classe qu’au 30e rang des 41 pays les plus influents de la planète : la situation des plus jeunes a particulièrement dévissé depuis la crise. « Manifestement, plus encore que dans d’autres pays les mesures prises par les gouvernements n’ont pas été suffisantes pour stabiliser ou faire diminuer la pauvreté des enfants », commente Nathalie Serruques, responsable de la mission Enfance en France à l’Unicef France. « Des taux de chômage inégalés depuis la Grande Dépression des années 30 ont empêché de nombreuses familles de garantir les soins, la protection et les possibilités auxquelles les enfants ont droit. »

Le Secours catholique dresse le même bilan par la voix de Brigitte Alsberge responsable de son département « Solidarité enfants » : « Parmi les 390 000 familles que nous recevons en un an, les familles monoparentales continuent à être de plus en plus nombreuses : elles représentent 30% des personnes que nous recevons. Mais la nouveauté, depuis deux ou trois ans, c’est que les couples avec enfants sont eux aussi de plus en plus nombreux, qu’ils soient chômeurs ou travailleurs précaires. Le couple n’est plus un rempart contre la pauvreté, et le travail ne suffit plus à s’en sortir. »

Cette évolution sociale terrible vers un retour aux affres du capitalisme sauvage du 19ème touche les 23 pays riches étudiés par l’UNICEF, particulièrement :

- En Espagne où plus de 36% des enfants sont en situation de pauvreté.

- En Grèce, plus de 40%.

- en Islande : un enfant sur 10 était considéré comme pauvre en 2008 ; quatre ans plus tard, c’est près d’un tiers des enfants qui le sont.


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