Marx Lettre à Arnold Ruge (septembre 1843)

mardi 24 février 2015.
 

Kreuznach, septembre 1843.

Kreuznach, septembre 1843.

Je me réjouis de ce que votre décision est prise et qu’après ces regards en arrière sur le passé vos pensées se tournent en avant, vers une entreprise nouvelle. À Paris donc, cette vieille et grande école de la philosophie, absit omen ! et cette nouvelle capitale du monde nouveau. Nécessité fait loi. C’est pourquoi je ne doute pas que tous les obstacles, dont je ne méconnais pas le poids, pourront être écartés.

Mais que l’entreprise aboutisse ou non, dans tous les cas je serai à Paris à la fin du mois, parce que l’air d’ici rend nos esprits serfs et qu’en Allemagne je ne vois absolument pas de champ pour une activité libre.

En Allemagne, l’oppression brutale est partout ; c’est une vraie anarchie de l’esprit ; le règne de la bêtise elle-même est advenu, et Zurich obéit aux ordres de Berlin ; aussi est-il de plus en plus évident qu’il faut chercher un nouveau point de ralliement pour les esprits réellement pensants et indépendants. Je suis convaincu que notre projet répondra à un vrai besoin, et il doit être possible de satisfaire réellement les besoins réels. Aussi n’ai-je pas le moindre doute quant à l’entreprise, pour peu que l’on s’y mette sérieusement.

Plus grande encore peut-être que les obstacles externes semblent être les difficultés internes. Car s’il n’y a pas le moindre doute quant au point de départ, tout le monde devra admettre que la confusion est d’autant plus grande quant au but. Non seulement l’anarchie générale a éclaté parmi les réformateurs, mais chacun est bien obligé de s’avouer qu’il n’a pas une vue exacte de ce qui doit arriver. Or, l’avantage de la nouvelle tendance, c’est justement que nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement, mais découvrir le monde nouveau, en commençant par la critique du monde ancien. Jusqu’ici les philosophes détenaient la solution de toutes les énigmes dans leur pupitre, et ce monde bêtement exotérique n’avait qu’à ouvrir le bec pour que les alouettes de la science absolue lui tombent toutes rôties dans la bouche. La philosophie s’est sécularisée, et la preuve la plus frappante en est que la conscience philosophique elle-même se trouve entraînée dans le tourment du combat de manière non seulement extérieure, mais aussi intérieure. Si la construction de l’avenir et l’achèvement pour tous les temps n’est pas notre affaire, ce qu’il nous faut accomplir dans le présent n’en est que plus certain, je veux dire la critique impitoyable de tout l’ordre établi, impitoyable en ce sens que la critique ne craint ni ses propres conséquences ni le conflit avec les puissances existantes.

Voilà pourquoi je ne tiens nullement à ce que nous arborions un drapeau dogmatique, bien au contraire. Notre tâche, c’est d’aider les dogmatiques à bien comprendre leurs propres thèses. Ainsi, par exemple, le communisme est une abstraction dogmatique, et ici je n’ai nullement en vue un quelconque communisme imaginaire ou possible, mais le communisme réellement existant, tel que l’enseignent Cabet, Dézamy, Weitling et d’autres. Ce communisme n’est lui-même qu’une manifestation particulière du principe humaniste, infectée de son contraire, l’intérêt privé. Par conséquent, abolition de la propriété privée et communisme ne sont nullement identiques, et le communisme a vu naître en face de lui, non pas par hasard, mais par nécessité, d’autres doctrines socialistes, comme celles de Fourier, de Proudhon, etc., parce qu’il n’est lui-même qu’une réalisation particulière, partielle, du principe socialiste. Et tout le principe socialiste n’est, quant à lui, que l’une des faces du problème, celle qui concerne la réalité de l’être humain vrai. Nous devons nous soucier tout autant de l’autre face, de l’existence théorique de l’homme, donc prendre la religion, la science, etc., pour objet de notre critique. Nous voulons en outre agir sur nos contemporains, c’est-à-dire sur nos contemporains allemands. Comment procéder ? Telle est la question. Il y a deux faits incontestables. La religion, d’une part, la politique, d’autre part, sont des objets qui constituent le principal intérêt de l’Allemagne actuelle. C’est par elles, telles qu’elles sont, qu’il nous faut commencer, sans leur opposer tel système tout fait, dans le genre du Voyage en Icarie.

La raison a toujours existé, mais pas toujours sous la forme raisonnable. Le critique peut donc se rattacher à n’importe quelle forme de la conscience théorique et pratique, et déployer, en partant des propres formes de la réalité existante, la vraie réalité comme leur exigence et leur fin ultime. Or, touchant la vie réelle, c’est précisément l’État politique – dans toutes ses formes modernes – qui, même quand il n’est pas encore empli, de manière consciente, des exigences socialistes, contient les exigences de la raison. Et il ne s’en tient pas là. Partout il suppose la raison devenue réalité. Mais partout aussi, il tombe dans la contradiction entre sa vocation théorique et ses présuppositions réelles.

C’est pourquoi, en partant de ce conflit de l’État politique avec lui-même, on peut dégager partout la vérité sociale. De même que la religion est le sommaire des luttes théoriques de l’humanité, de même l’État politique est le sommaire de ses luttes pratiques. L’État politique exprime donc dans sa propre forme, sub specie rei publicae, comme République, toutes les luttes, tous les besoins, toutes les vérités de la société. Prendre pour objet de la critique la question politique la plus spéciale – par exemple la différence entre le système des ordres et le système représentatif – n’est donc nullement au-dessous de la hauteur des principes. Cette question n’exprime, en effet, que d’une manière politique la différence entre la souveraineté de l’homme et la souveraineté de la propriété privée. Non seulement le critique peut, mais il doit s’intéresser à ces questions politiques (qui, de l’avis des socialistes extrêmes, ne méritent que mépris). En démontrant la supériorité du système représentatif sur le système corporatif, il intéresse en pratique un grand parti. En élevant le système représentatif de sa forme politique à la forme générale, et en faisant valoir la vraie signification dont il est le porteur, il oblige en même temps ce parti à se dépasser lui-même, car sa victoire est en même temps sa perte.

Par conséquent, rien ne nous empêche de relier notre critique à la critique de la politique, à la prise de parti en la politique, donc à des luttes réelles, et de nous identifier à ces luttes. Nous ne nous présentons pas alors au monde en doctrinaires armés d’un nouveau principe : voici la vérité, agenouille-toi ! Nous développons pour le monde des principes nouveaux que nous tirons des principes mêmes du monde. Nous ne lui disons pas : « renonce à tes luttes, ce sont des enfantillages ; c’est à nous de te faire entendre la vraie devise du combat ». Tout ce que nous faisons, c’est montrer au monde pourquoi il lutte en réalité, et la conscience est une chose qu’il doit faire sienne, même contre son gré.

La réforme de la conscience consiste uniquement à rendre le monde conscient de lui-même, à le réveiller du sommeil où il rêve de lui-même, à lui expliquer ses propres actions. Tout notre but ne peut consister qu’à faire en sorte que les questions religieuses et politiques soient formulées de manière humaine et consciente, comme c’est d’ailleurs le cas dans la critique de la religion chez Feuerbach.

Notre devise sera donc : réforme de la conscience, non par des dogmes, mais par l’analyse de la conscience mystique, obscure à elle-même, qu’elle se manifeste dans la religion ou dans la politique. On verra alors que, depuis longtemps, le monde possède le rêve d’une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement. On s’apercevra qu’il ne s’agit pas de tirer un grand trait suspensif entre le passé et l’avenir, mais d’accomplir les idées du passé. On verra enfin que l’humanité ne commence pas une œuvre nouvelle, mais qu’elle réalise son œuvre ancienne avec conscience.

Nous pouvons, par conséquent, formuler la tendance de notre revue en un seul mot : examen introspectif (philosophie critique) de notre temps sur ses luttes et ses aspirations. C’est là une tâche pour le monde et pour nous. Ce ne peut être que l’œuvre de forces réunies. Il s’agit d’une confession, voilà tout. Pour se faire pardonner ses péchés, l’humanité n’a qu’à les reconnaître pour tels.


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