Expédition de La Condamine : Quand la science produit aussi de la politique

mardi 6 août 2013.
 

En 1735, lorsque l’expédition géodésique française arriva et que La Condamine entra dans Quito, l’Académie des sciences de Paris dont il était le mandataire était une institution mondiale du savoir. Une dispute l’animait alors, qui occupait aussi toutes les académies européenne de l’époque. Il s’agissait de la forme de la terre. Les uns postulaient qu’elle avait, en gros, la forme d’une patate ovoïde, les autres, à la suite de Newton, qu’il s’agissait d’une sphère aplatie aux pôles. Pour trancher, il fallait mesurer l’arc de courbure de la planète. Une première tentative avait été faite en France même. C’est à partir de là que fut décidé de vérifier ce qu’il en était en envoyant une expédition en Laponie et l’autre, ici même, à Quito, dans l’ancienne audience royale du Pérou espagnol, sur l’Équateur. La dispute scientifique avait évidemment une implication économique et politique. De la connaissance de la forme de la terre dépend l’évaluation correcte des distances à parcourir. Plus directement encore, la précision des cartes permet de s’orienter, de conclure ses voyages qu’ils soient marchands ou… militaires. Et puis, hum ! hum ! Cela permettait aussi de trouver de nouvelles voies d’accès… Si l’on se réfère aux premiers mots de cette note on fera le lien…avec l’actualité !

Aucun des protagonistes de l’époque ne pouvait ignorer cet arrière plan. Si bien qu’en donnant son accord pour que l’expédition française aille dans cette vice-royauté du Pérou, le roi d’Espagne flanqua l’équipe de chercheurs français de deux officiers de marine espagnols pour les accompagner en tous lieux. Ces deux là avaient une double qualité aux yeux de leur maitre. D’abord d’être des militaires capables de surveiller très officiellement les agissements des Français. Ensuite c’était aussi et surtout des officiers de marine, c’est-à-dire des hommes disposant de connaissances scientifiques qui les rendaient aptes à comprendre ce que les Français trouveraient d’utile. Enfin c’étaient des marins justement, c’est à dire des hommes ayant la capacité de manier eux-mêmes des instruments de mesure assez usuellement utilisés sur les navires pour s’orienter en mer.

Mais l’impact concret de l’expédition ne s’est pas limité aux aspects purement géodésiques comme on pourrait le croire. Si peu nombreux qu’ils aient été, les membres de l’expédition amenaient avec eux un bien précieux extrêmement contaminateur : la science, dans la version de la philosophie des lumières. Ce n’est pas que le lieu fut peuplé seulement d’ignorants. Ni même qu’il n’y eut aucune capacité scientifique sur place. Même si La Condamine grince et ne cesse de répéter que « les arts et la science sont peu développés », sur place, les jésuites et les érudits locaux faisaient beaucoup, chacun à leur manière. C’est par eux que maints livres entrèrent dans le Nouveau Monde notamment ceux de presque tous les intellectuels européens des Lumières. Mais, pour faire simple, la science que les jésuites entretenaient n’était pas aussi libre que la science doit l’être pour mériter ce nom. Elle restait intellectuellement captive de l’obligation d’établir un lien avec l’ordre divin tel que le dogme l’affirmait et donc, par-dessus le marché, de justifier l’absurde ordre féodal qui lui était attaché. Ce n’est pas pour rien qu’elle est appelée « sciences baroque ». La science que pratiquaient les Français était tout autre. Avec ses instruments de mesure, ses calculs méticuleux, sa méthode de confrontation des hypothèses aux réalités au moyen des expériences renouvelées et confirmées, l’expédition géodésique française obligeait publiquement à reconsidérer des principes et usages établis depuis des siècles. Elle modifiait ostensiblement les normes de production du savoir, ridiculisait l’acceptation dogmatique et tous les pouvoirs qui en découlaient. Et tout cela sans un mot de politique.

C’est par ce chemin que la mesure du méridien terrestre eut, entre autres effets, de participer directement à la naissance du sentiment indépendantiste créole. L’historiographie traditionnelle de l’Équateur l’enseigne aujourd’hui officiellement. Bien sûr, je suis très fier qu’un de nos compatriotes ait occupé cette place dans l’histoire nationale de mes amis parmi les plus chers et que son nom soit attribué à des rues et des places équatoriennes avec autant de naturel qu’il l’est au lycée français de Quito. Mais ce qui retient mon attention plus que tout c’est évidemment le rapport qu’il y a entre la production du savoir, ce qu’il permet de connaitre et l’évolution des idées politiques.

Je rassure mes lecteurs : mon propos n’est pas d’en revenir à l’idée d’une politique « scientifiquement » établie, à laquelle je n’ai jamais cru de ma vie de militant. Je le confirme alors même que, selon moi, l’action politique doit pouvoir trouver dans la science nombre de ses principaux outils de travail. Peut-on décider valablement sans comprendre ni connaitre ? L’action politique ne peut être un art de réalisation efficace sans que des savoirs objectifs nous alertent puis épaulent nos intuitions ! Mais ce n’est pas là l’essentiel pour mon propos d’aujourd’hui. Car chacun de mes lecteurs sait bien qu’il existe dorénavant un autre niveau d’intime articulation entre la science et la politique. Il en est ainsi depuis que les connaissances scientifiques sont devenues des moyens d’action susceptible d’anéantir ou de transformer radicalement la condition humaine. Depuis la bombe atomique et la manipulation génétique, dorénavant, la loi, c’est-à-dire la politique, doit donner son avis et organiser l’usage technique et commercial qui est fait des découvertes de la science. On peut dire que le savoir scientifique nous oblige à prononcer de façon explicite une vision globale du monde et de la place singulière des êtres humains en son sein. La bioéthique en est une des expressions. Ce point souligne que la politique ne peut jamais passer à côté des sciences et de leurs conséquences techniques. Cette idée est à présent essentielle. Elle a pour nous une actualité élargie en politique. La connaissance scientifique des mécanismes à l’œuvre dans l’écosystème pour se maintenir au point d’équilibre auquel il se trouve est décisive. C’est d’elle que se déduit l’intérêt général humain. Dès lors c’est elle qui prononce l’obsolescence de la pensée libérale et de toute la civilisation qui lui est attachée. Plutôt que de le démontrer une nouvelle fois, je préfère pour mon plaisir d’écriture de le montrer à partir de ce que fut l’impact d’une expédition scientifique sur l’ordre du monde politique. En ce temps là….

L’expédition de La Condamine intervenait dans un contexte que l’on va dire déjà « sensible ». Il était déjà marqué par de nombreux gestes d’affirmation créole à l’égard de l’absolutisme royal espagnol. Les failles étaient partout. Même chez les jésuites chez qui La Condamine est allé s’installer en arrivant à Quito. Eux aussi avaient été en état de semi dissidence lorsque leur général eut décidé depuis Rome de leur imposer un recteur espagnol venu d’Europe en opposition aux candidatures locales. Ces jésuites fournirent aussi à l’expédition des matériaux d’information considérables. Ce sera la base sur laquelle ensuite le Français dressera bien des cartes géographiques qu’il publiera ensuite, après avoir accompli un travail considérable de corrections et de rectifications. Certes, il n’oublie jamais de préciser l’ampleur et les mérites qu’il eut à les établir sur le terrain, sans se laisser distraire par aucune autre obligation. C’était de sa part une critique implicite à l’égard de ceux qui combinaient le travail du géographe et celui d’évangélisateurs… Mais au demeurant les Français ne furent jamais seuls. Car, lorsqu’ils arrivent, l’élite intellectuelle locale est déjà marquée et divisée par la pénétration déjà bien avancée des œuvres du siècle des Lumières. Quand l’expédition française arrive, on discute déjà des choses sérieuses sur place. Maints protagonistes locaux ont déjà « le feu sacré » selon une expression de La Condamine. La présence française joue le rôle de déclencheur. Cette élite intellectuelle créole fait mieux que de fournir l’appoint aux Français. Ainsi de Pedro Vicente Maldonado dont on peut même dire qu’il est de fait lui aussi membre de l’expédition, tant il va contribuer de toutes les façons possibles à son succès, que ce soit sur le plan matériel et financier ou sur celui des observations et de la collecte des faits scientifiques. C’est lui par exemple qui fait connaitre le latex à La Condamine qui s’en sert pour protéger ses instruments. Et c’est ensemble qu’ils étudient la « cascarilla », l’écorce de l’arbre de la Quina dont on tirera la quinine. D’une façon générale cette élite créole a vraiment beaucoup lu. L’analyse des bibliothèques possédées par ces patriciens montre l’influence considérable des auteurs des Lumières, Voltaire, Rousseau, d’Holbach, d’Alembert, Diderot et, bien sûr, de l’Encyclopédie. Notons ce point. Pour eux, comme pour toute l’époque, l’Encyclopédie et les « Lumières » c’est une seule et même chose. À mes yeux ce n’est pas rien que ce livre contienne tant de descriptions d’outils de travail et de procédés de production, en même temps que des définitions philosophiques ou scientifiques. Cela ne fait que souligner comment la centralité du savoir objectif expérimental ne peut être dissociée d’un contexte productif et d’une méthode de pensée que rien n’empêche d’appliquer ensuite à tous les domaines. Et de là part la contamination dans la politique. Ce fut le cas avec La Condamine.

Comprenons-nous bien : s’il y a une intrusion de la pensée scientifique en politique à ce moment-là, même si elle n’est pas explicitement formulée, c’est pour contester le fait que l’ordre politique puisse se déduire d’une volonté divine. On pourrait en dire autant de n’importe quelle autorité non démontrée. Dans cette façon de voir la foi dans l’action bienfaisante de la main invisible du marché est tout aussi ridicule que n’importe quelle autre affirmation sans preuve d’où on déduit une injonction légale. En tout cas à l’époque, l’origine divine de l’autorité politique royale est la pierre de voûte du système. Les rois le sont « par la grâce de Dieu ». Je me souviens que sur les pesetas espagnoles, le général Franco se disait « caudillo de Espagne por la gracia de dios ». L’Inca, lui, se disait « fils du soleil ». Car on ne doit pas perdre de vue que dans l’organisation des sociétés, la première question est celle de la légitimité du pouvoir. D’elle dépend le consentement à l’autorité qui ne peut se limiter à la violence du pouvoir. L’origine divine du pouvoir royal servait aussi à justifier une hiérarchisation du monde et de tout ce qu’il contient. C’est pourquoi les rites et usages liés à la preuve de ce lien divin occupe une telle place dans les pratiques des pouvoirs de cette sorte. Ce point-là est essentiel pour comprendre le fil de l’enquête policière dont je dois parler ensuite à propos de la « tombe » du dernier Inca, Atahualpa. En me promenant dans les rues de Quito où l’on croise une église tous les cents mètres dans le centre historique, je vois l’intensité de la bataille qui s’est mené ici dans ce registre. Car tous les lieux de culte chrétiens ont été construits à la place des « temples » indiens du secteur. Lesquels étaient tous surtout des observatoires astronomiques. La capacité à connaitre les temps de la nature était un pouvoir social, puisque tout dépendait de cela pour planter, chasser, pécher et récolter à bon escient. La légitimité de l’autorité avait ici une base utilitaire. Ainsi la hiérarchie sociale naissait du ciel, au sens littéral. Après la violence militaire, la conquête espagnole dut donc installer son autorité d’abord sur les lieux d’où se formait le consentement à l’autorité.

En tous cas, à l’époque de La Condamine, la pensée scientifique fait exploser l’ordre des choses. Non seulement elle montre que la réalité physique n’est pas celle qu’affirme la vérité révélée, mais elle en apporte la preuve argumentée. De cette façon est démontré qu’on peut accéder à la vérité par soi-même, par son propre esprit, d’après des lois qui se vérifient et se complètent ou se nient à mesure que l’intelligence humaine les compare aux faits. La vérité est une construction provisoire, pas une révélation définitive. Dès lors, si l’on peut accéder à la vérité par soi-même et la libre discussion, l’origine de l’aveuglement et des injustices est dans le dogmatisme et l’autorité d’un pouvoir qui ne peut faire l’objet d’aucune discussion raisonnée. Tel est le contenu politique détonnant de l’esprit des lumières dans l’ancien régime. Et dans le nôtre.

Bien sûr, cette sorte de confrontation idéologique commence souvent en vase clos parmi les intellectuels. Mais elle prend sa dynamique expansive quand les conditions particulières de la lutte politique et sociale d’une époque y trouve une expression. Il ne peut pas en être autrement. Les idées deviennent des forces matérielles lorsque des forces sociales s’en emparent. J’ai lu les textes des « libertins » du seizième siècle qui disent sur tous les tons que tout pouvoir politique qui prétend venir de Dieu est une imposture. Aucune condition objective ne permit que ce message devienne un programme politique. Car les conditions matérielles et sociales n’en était pas réunies. En 1735, il en va tout autrement. L’arrière-plan de l’expédition de La Condamine est aussi une bataille géopolitique entre les puissances européennes. « La compétition pour mettre au point des cartes géographiques précises a d’innombrables conséquences matérielles pour le commerce et les transports. La représentation géographique elle-même est un enjeu idéologique, car selon que l’on situe le fleuve Amazone au centre de la région ou bien qu’on le fasse avec la montagne andine, on désigne clairement des centres et des enjeux de pouvoir » m’explique Pedro l’économiste. La curiosité et l’émerveillement scientifique d’un La Condamine d’un Joseph Jussieu ou de Pedro Vicente Maldonado rejoint ainsi les attentes d’intérêts très matériels de l’époque. La Condamine ramène en Europe la quinine, la cannelle, le curare, le platine, le latex que l’économie d’alors est prête à prendre en compte avec avidité. Tout cela est oublié aujourd’hui. Mais à l’époque cela fit grand effet. De très nombreuse expéditions scientifiques dans le Nouveau Monde, notamment espagnoles, ont été organisées ensuite. On pourrait presque parler d’une deuxième conquête. L’espace géographique est une matière très directement impliquée dans les relations humaines. Il n’a de sens que par rapport a elles aux yeux des sociétés humaines. Dès lors, je crois que tout le monde voit le rapport entre l’espace et la politique, non ?

L’expédition de La Condamine produisit donc beaucoup d’effet politique. D’abord sur le plan de la méthode de compréhension du monde, je viens de le dire. Puis par les produits stratégiques qui furent collectés et présentés pour la première fois en Europe. Ensuite par le nombre de cartes géographiques dressées ou rectifiées qui ouvraient autant de chemins d’accès possible. Sans oublier l’usage idéologique qui en fut fait ici en Equateur pour justifier l’existence d’un « royaume de Quito » distinct du Pérou. Car ainsi étaient jetées les bases les bases d’un nationalisme dont l’Equateur actuel est l’héritier. Enfin il y eut aussi des effets politiques encore plus imprévus. Ainsi, quand La Condamine se mit à mesurer, à décrire et à commenter les monuments incas pour occuper les périodes où les nuages et les brumes rendaient impossible les mesures stellaires. Je me suis promené sur le site d’Inga Pirca, « la pierre de l’inca », orgueil archéologique du pays. Entre deux moments de fascination en découvrant que le site était construit d’après une vision de l’univers, je pensais à nos compatriotes qui s’en émerveillèrent avant nous. La différence c’est qu’ils trimballaient avec eux toutes sortes d’instruments de mesure dans le fouillis végétal d’alors. N’empêche que ce fut là ne curiosité féconde. Elle créa un bouleversement du regard des élites sur l’histoire locale. Elle s’intéressa à son tour aux ruines alors encore visibles. Le résultat politique ? Cela conforta l’estime de soi du sentiment créole. Le métissage changeait de signification. Au lieu d’être une source de gêne d’un sentiment d’imperfection ou même de honte face aux « bien blancs » d’Europe, le métissage humain des créoles les adossait à une histoire où la puissance et le savoir venait aussi des indiens. Encore un ajout à cet inventaire des progrès collatéraux dus à l’expédition géodésique. Il ne faut pas oublier l’impact de ce qu’ils voyaient sur les deux officiers de marine espagnols chargés de surveiller les Français. Car eux aussi se mirent à leur tour à mesurer et décrire. Mais eux non plus ne s’en tinrent pas seulement aux faits géodésiques, aux monuments et à la botanique. Ils franchirent le pas de descriptions plus dévastatrices avec leurs « Nouvelles secrètes de l’Amérique ». Et ce témoignage sur la société coloniale de l’époque, fait de dures critiques, féconda à son tour les révoltes ibériques et créoles !

Avant d’aller plus loin sur les pas de ceux qui m’ont précédés ici et dont j’ai cherché si passionnément la trace, comment ne pas surligner quelques analogies entre cette époque et la nôtre. N’y a-t-il pas aussi aujourd’hui un obscurantisme qui tient lieu de vérité révélée auquel l’ordre politique doit se conformer ? Le dogmatisme libéral ne suppose-t-il pas lui aussi ordre implicite du monde ? Ne formule-t-il pas à son tour une définition de l’identité humaine ? L’une et l’autre ne viennent-elles pas en opposition avec ce que le savoir et l’expérimentation nous permettent de connaître d’une manière certaine ? C’est-à-dire avec notre connaissance démontrée de ce que l’existence de l’écosystème qui rend possible la vie humaine est condamnée si les injonctions de la doctrine libérale et productiviste continuent à s’imposer ou à justifier l’ordre politique ? Pour moi, dans le combat que nous menons aujourd’hui, le rapport entre le savoir objectif est la contestation de l’ordre en place, la redéfinition philosophique de l’identité humaine et de ses droits sont d’une nature comparable au travail des lumières dans l’obscurantisme de leur temps. Le monde néolibéral est un obscurantisme. Il porte en lui une cosmogonie aberrante. Il suppose, par exemple, un monde capable d’être l’objet de prélèvements et de rejets sans limite. C’est aussi absurde que l’idée du soleil tournant autour de la terre. Pourtant de là il déduit des principes d’organisation politique qui sont présentées comme des lois naturelles en vue du bien commun. Celui-ci qui résulterait mécaniquement de l’expansion sans fin de la richesse produite sous le fouet bienfaisant de la compétition de chacun contre tous. Dès lors, la concurrence libre et non faussée, le droit privatisé réservé à la conservation des privilèges et puissants de notre temps comme sont les tribunaux d’arbitrage, ne sont-elles pas des duplications de l’absolutisme de l’ancien régime ? N’y retrouve-t-on pas les gargouilles juridiques destinées réserver aux féodaux ces droits sans légitimité que l’on nomma du coup privilèges ? Et le mépris qui nous est suggéré contre l’identité révolutionnaire de notre République et ses fondateurs ? Et les apologies incessantes des créatures les plus viles de l’ancien régime comme cette pauvre petite gosse de rois qu’était la traitresse Marie Antoinette ? Et les simagrées devant le royal baby de ces bourriques somptueuses de Windsor ? N’est-ce pas la version contemporaine d’une aculturation politique semblable à celle des créoles dont je parle ?

Je reviens sur les pas de La Condamine. J’ai commencé tout a l’heure à piquer l’esprit de qui me lit à propos de la signification sociale et politique de la description géographique. Mais calculer la courbure de la terre, redessiner les cartes et en lever de nouvelles, produit aussi un modèle d’espace-temps. Car la description des espaces est une autre façon de décrire le temps. Celui qu’il faudra pour accéder, parcourir, dominer les espaces décrits. Mon propos est d’amener au fil de mon feuilleton à cette idée que le temps n’a jamais cessé d’être avant tout un résultat de l’univers social. Ou dit autrement que le temps est lui-même une matière sociale avec des temps dominant et des temps dominés. Il y a une histoire des formes de cette domination et des arguments de sa légitimité donné par ceux qui en ont bénéficié au fil des âges. Pour l’instant, je marche en commentant derrière La Condamine. On voit bien la question de l’espace dans le travail de cette mission géodésique. Mais on ne devine pas aussi facilement celle du temps. Cela tient à ce que les moyens de transport de l’époque qui s’appliquent aux distances qui seront décrites fonctionnent d’après les vélocités connues et limitées. On a tout dit quand on a décrit la distance car la mesure du temps qui s’y rapporte est tout d’une pièce. L’espace et le temps semblent aller chacun leur logique séparée sans que cela soit un problème concret. Pourtant la corrélation intime entre les dimensions d’espace et de temps est pressentie par La Condamine. Voyez plutôt cette histoire. Dans le fouillis des unités de mesure de l’époque féodale, le pouce, le pas, la toise, et ainsi de suite, l’idée d’une unité de mesure « objective », universellement acceptées faisaient son chemin. La Condamine propose d’abord de construire cette mesure universelle en prenant comme base un segment du méridien. L’Équateur contemporain a retenu le lieu de cette inspiration. On a en effet marqué la trace de la visée qui se fit depuis la montagne avoisinante, surnommée depuis « la montagne du Français », sur une église. J’ai vu cette petite plaque mesquine sur une des églises qui pullulent dans ce secteur de Cuenca. La légende rapporte que c’est dans les murs de cette église que La Condamine eut cette idée. Carmen, notre consul honoraire, mon guide ce jour-là, a été catégorique sur le sujet. D’ailleurs la plaque déclare que ce lieu est plus fameux que les pyramides pour cette raison qu’on y a établi le mètre. En tous cas, l’idée fut retenue par la grande révolution de 1789. Après qu’une nouvelle expédition sur le territoire français ait permis une nouvelle mesure du méridien, seront-ensuite établis la portion qui forme le mètre et le système métrique. Mais La Condamine, pour sa part, changea d’idée. Il eut l’intuition d’un autre étalon de mesure autrement en phase avec des conceptions scientifiques bien plus actuelle. En effet, jusqu’à la fin de ses jours il proposa, que l’unité de base de cette mesure universelle soit la distance parcourue par un pendule battant pendant une seconde, à l’Équateur. L’espace et le temps se trouvaient ainsi réuni par cette façon de les mesurer l’un par l’autre. Comme s’il était possible d’avoir l’intuition à cette époque qu’il s’agit bien en effet d’une réalité unique. Peut-être que son périple parmi les ruines indiennes lui avait permis de comprendre que si l’espace est une dimension politique, le temps l’est tout autant. Et même bien davantage à notre époque.


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