Révolution française et révolution russe de 1905 (par Lénine) : victoire du peuple, paysans et révolution, jacobins et girondins...

dimanche 6 juillet 2014.
 

Notre site a déjà mis en ligne onze textes d’auteurs connus sur la Révolution française :

Victor Hugo et la Révolution française : "Désormais ce mot, Révolution, sera le nom de la civilisation"

Jean Jaurès "Nous considérons la Révolution française comme un fait immense et d’une admirable fécondité"

Jean Jaurès VERS LA REPUBLIQUE SOCIALE (bilan de la Révolution française et du combat républicain)

Henri PENA RUIZ La Révolution française et la laïcité

Rosa Luxembourg « Leurs âmes tremblent dès que l’on prononce ce mot : l’année 1793 ! »

Emmanuel Kant : La révolution française est un évènement "mêlé aux intérêts de l’humanité"

François Mitterand et la Révolution française

Maurice THOREZ (PCF) et la Révolution française

Aulard (historien républicain, radical-socialiste) : "le peuple français fut le véritable héros de la Révolution française"

Pierre Kropotkine (théoricien anarchiste) et la Révolution française

Jugements sur la Révolution française ( Thomas Paine)

Voici à présent quelques citations de Lénine sur le même sujet.

Les références à la Révolution française sont fréquentes dans les écrits de Lénine. Il s’agit souvent de donner un exemple concret pour éclairer ce qu’il propose en Russie tsariste. Plus généralement, sa cohérence théorique et programmatique dans la préparation de la révolution russe repose sur une grande connaissance de la période 1789 - 1794.

A) Bourgeoisie libérale et crainte de la victoire du peuple comme durant la Révolution française de 1789

"Ce libéralisme se démasque à mesure que la révolution progresse... très caractéristique à cet égard sont les Lettres politiques de l’historien bien connu Paul Vinogradov , qu’un journal libéral, non moins connu, les Rousskié Viédomosti ont publié le 5 août (1905)... Les derniers mots de son article en expriment la quintessence. Les voici "Je ne sais s’il est encore possible à la Russie de parvenir au nouveau régime par un chemin proche de la voie suivie par l’Allemagne en 1848, mais je ne doute pas qu’il faille employer tous les efforts pour la faire entrer dans cette voie, et non dans celle que la France choisit en 1789".

Voilà à quoi le bourgeois russe pense le plus : aux dangers inouïs de la "voie" de 1789 ! Le bourgeois n’a rien contre la voie empruntée par l’Allemagne en 1848. Quelle est la différence radicale entre les deux voies ? C’est que la révolution démocratique bourgeoise menée par la France en 1789 et par l’Allemagne en 1848 a été menée à fond dans le premier cas tandis qu’elle est restée inachevée dans le second : qu’elle a mené dans le premier à une république et à une liberté complète, tandis qu’elle s’est arrêtée dans le second sans avoir abattu ni la monarchie, ni la réaction ; que, dans le second cas, la révolution s’est surtout accomplie sous la direction des bourgeois libéraux entraînant à leur remorque une classe ouvrière encore faible, alors que dans le premier, elle avait été dans une certaine mesure l’oeuvre de la masse du peuple activement révolutionnaire, les ouvriers et les paysans, qui a évincé, au moins pour un certain temps, la bourgeoisie rassise et modérée ; que, dans le second, les évènements ont abouti à une "pacification" rapide du pays, autrement dit au triomphe "de la police et de la soldatesque", alors que dans le premier, c’est le peuple révolutionnaire qui a recueilli pour quelque temps la suprématie, une fois brisée la résistance de cette police et de cette soldatesque...

L’érudit historien ne craint pas les insurrections populaires. Il craint la victoire du peuple (mis en gras par Lénine).

Source : Que veulent et que craignent nos bourgeois libéraux ? Article dans Proletari n° 16 (1er septembre 1905)

B) Les paysans dans la révolution démocratique sociale bourgeoise

"Dans le milieu paysan, nous devons viser à une épuration complète du régime existant ... Nous pouvons et devons formuler des revendications dont la signification équivaudrait à briser définitivement la domination des seigneurs terriens, à épurer complètement notre campagne de toutes les traces du servage... Nous formulons des revendications sociales révolutionnaires car une révolution sociale renversant la domination des seigneurs terriens (c’est à dire une révolution sociale de la bourgeoisie semblable à la Révolution française) est possible sur la base de l’ordre bourgeois existant."

Source : Programme agraire de la social-démocratie russe (1902)

C) Mouvement social, insurrection, souveraineté du peuple et auto-administration

En pleine révolution de 1905 en Russie, Lénine écrit un article pour le n° 15 du journal Proletari paru le 23 août. Son titre "A la remorque de la bourgeoisie monarchiste ou à la tête du prolétariat révolutionnaire et des paysans".

Lénine critique le mot d’ordre central avancé par les mencheviks ""Organisation d’une auto-administration révolutionnaire".

" Nous voilà arrivés au mot d’ordre : organisation d’une auto-administration révolutionnaire. Examinons-le avec attention.

Tout d’abord, à un point de vue purement théorique, il est erroné de mettre au premier plan le mot d’ordre de l’auto-administration révolutionnaire, à la place de celui de la souveraineté du peuple. Le premier a trait à l’administration, le second au régime de l’Etat... Le premier est acceptable par les gens de l’Osvobojdénié (bourgeoisie libérale) ; le second inacceptable...

L’histoire confirme cette vérité, du reste évidente, que la victoire complète et décisive de l’insurrection assure seule d’une façon positive la possibilité d’organiser une autoadministration authentique. La révolution municipale de juillet 1789 aurait-elle été possible en France, si Paris, armé et insurgé, n’avait pas vaincu le 14 juillet les troupes royales, pris la Bastille, étouffé dans l’oeuf la résistance de la monarchie ? Mais peut-être les néo-iskristes vont-ils invoquer l’exemple de Montpellier où la révolution municipale - l’organisation de l’autoadministration révolutionnaire- eut lieu pacifiquement et où l’on vota même des remerciements à l’intendant pour l’amabilité avec laquelle il s’était laissé démettre ?

Ceux qui parlent d’auto-administration révolutionnaire avant la libération des 10000 prisonniers (des geôles tsaristes) ne raisonnent pas intelligemment... Les faits attestent sans discussion possible que le mot d’ordre d’autoadministration révolutionnaire substitué à celui d’insurrection ou entendu comme un mot d’ordre d’insurrection (?) n’est pas seulement acceptable par les gens de l’Osvobojdénié ; il est accepté.

D) Girondins et Jacobins

En 1905, la Russie connaît un immense mouvement révolutionnaire spontané, particulièrement dans les villes. Lors du 3ème congrès du Parti Ouvrier social-démocrate russe, Lénine fait oralement référence à la Révolution française et aux Jacobins pour poser la question des tâches à venir dans son pays

" Si même nous nous emparions de Pétersbourg et guillotinions Nicolas, nous devrions faire face à plusieurs Vendées. Marx s’en rendait parfaitement compte lorsque, en 1848, dans la Neue Rheinische Zeitung, il évoquait les Jacobins : "La Terreur de 1793, disait-il, n’est que le procédé plébéien pour en finir avec l’absolutisme et la contre-révolution".

Il compare les tergiversations des Mencheviks à celles des Girondins "Nous préférons, nous , en finir avec l’autocratie russe selon le procédé "plébéien" et nous laisserons à l’Iskra le procédé girondin. Une situation exceptionnellement avantageuse s’offre à la révolution russe (guerre antipopulaire, conservatisme asiatique de l’autocratie...)... Dans un moment tel que celui-ci, le martynovisme (menchevisme) n’est pas seulement bête, il est criminel..."

E) Comment réussir une révolution ? Défense du "procédé jacobin"

La défense du procédé jacobin de la révolution (correspondant aux nécessités d’une période de guerre imposée par la réaction, écrit plusieurs fois Lénine) contre le "procédé girondin", constitue le coeur d’un ouvrage célèbre de celui-ci, publié durant l’été 1905 Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique :

"La transformation démocratique bourgeoise du régime économique et politique de la Russie est certaine, inéluctable. Aucune force au monde ne pourrait empêcher cette transformation. Mais l’action combinée des forces réelles accomplissant cette transformation peut aboutir à deux résultats :

* ou tout finira par "une victoire décisive de la révolution sur le tasrisme"

* ou les forces manqueront pour une victoire décisive et tout finira par un compromis entre le tsarisme et les éléments les plus "inconséquents", les plus "égoïstes" de la bourgeoisie... Le prolétariat ne réussira pas à marquer fortement la révolution de son empreinte et à régler à la manière prolétarienne ou, comme disait Marx, à la manière "plébéienne" son compte au tsarisme.

Si la révolution arrive à une victoire décisive, nous règlerons son compte au tsarisme, à la manière jacobine, ou, si vous préférez, à la plébéienne. "Tout le terrorisme français, écrivait Marx en 1848 dans la célèbre Nouvelle Gazette Rhénane, n’a été qu’un moyen plébéien de se défaire des ennemis de la bourgeoisie : l’absolutisme, le féodalisme et l’esprit petit-bourgeois." Ceux qui, à l’époque de la révolution démocratique, agitent aux yeux des ouvriers social-démocrates russes l’épouvantail du jacobinisme, ont-ils jamais réfléchi à ces mots de Marx ?

Les girondins de la social-démocratie russe contemporaine... (sont) à la remorque de la bourgeoisie libérale.

Les jacobins de la social-démocratie russe contemporaine... veulent que le peuple, c’est à dire le prolétariat et la paysannerie, règle "à la plébéienne" leur compte à la monarchie et à l’aristocratie... sans faire aucune concession au legs maudit du servage, de l’asiatisme, des atteintes à la dignité de l’homme... en ralliant au mot d’ordre du prolétariat tous les éléments révolutionnaires et républicains du peuple.

Cela ne signifie pas que nous voulions copier les jacobins de 1793 et faire nôtres leurs idées, leur programme, leurs mots d’ordre, leurs méthodes d’action... Par cette comparaison, nous voulons simplement expliquer que les représentants de la classe avancée du 20ème siècle... se divisent en deux ailes (opportuniste et révolutionnaire), tout comme les représentants de la classe avancée du 18ème, ceux de la bourgeoisie, se divisaient en girondins et jacobins."

F) La France jacobine de 1793 comme modèle

"Marx (adresse de mars 1850)... traite de la conduite que devra tenir le prolétariat "pendant et après la prochaine insurrection". Marx donne comme modèle à la démocratie allemande, la France jacobine de 1793 (voir Le procès de Cologne des communistes).

Source : La révolution russe et les tâches du prolétariat

G) Révolution française de 89 93, révolution allemande de 1848 et révolution russe à venir

Dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, Lénine essaie de tirer un bilan des deux premières pour éclairer la dernière.

"Reste à préciser ce que Marx entendait réellement par "bourgeoisie démocratique" (demokratische bürgerschaft) qu’il comprenait avec les ouvriers dans la notion de peuple, l’opposant à la grande bourgeoisie. Le passage suivant d’un article de la Nouvelle gazette Rhénane du 29 juillet 1848, fournit une réponse claire à cette question :" La Révolution allemande de 1848 n’est qu’une parodie de la Révolution française de 1789. Le 4 août 1789, trois semaines après la prise de la Bastille, le peuple français eut raison, en une seule journée, de toutes les servitudes féodales. Le 11 juillet 1848, quatre mois après les barricades de mars, les servitudes féodales ont eu raison du peuple allemand. La bourgeoisie française de 1789 n’abandonna pas un instant ses alliés, les paysans. Elle savait qu’à la base de sa domination était l’abolition de la féodalité dans les campagnes, la création d’une classe libre de paysans propriétaires. La bourgeoisie allemande de 1848 trahit sans aucun scrupule les paysans, ses alliés les plus naturels, qui sont la chair de sa chair et sans lesquels elle est impuissante en face de la noblesse. Le maintien des droits féodaux, leur consécration sous l’apparence (illusoire) d’un rachat, tel est le résultat de la révolution allemande de 1848. La montagne a accouché d’une souris."

Passage très instructif qui nous donne quatre thèses importantes :

1°) La Révolution allemande inachevée diffère de la Révolution française achevée en ce que la bourgeoisie a trahi non seulement la démocratie en général, mais encore la paysannerie en particulier.

2°) La réalisation complète d’une révolution démocratique a pour base la création d’une classe libre de paysans.

3°) Créer cette classe, c’est abolir les servitudes féodales, détruire la féodalité ; ce n’est pas encore la révolution socialiste.

4°) Les paysans sont les alliés "les plus naturels" de la bourgeoisie, c’est à dire de la bourgeoisie démocratique qui, sans eux, est "impuissante" face à la réaction.

Toutes ces thèses, modifiées conformément à nos particularités nationales concrètes, le servage étant substitué à la féodalité, s’appliquent entièrement à la Russie de 1905. Il est certain que les enseignements tirés de l’expérience allemande, éclairée par Marx, ne peuvent nous conduire à aucun autre mot d’ordre pour une victoire décisive de la révolution que celui de dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie.

H) Révolution française, révolution russe, contexte international permettant ou pas d’approfondir la "dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie

Intervention de Lénine lors du congrès d’unification du Parti Ouvrier social-démocrate russe (1906).

" La révolution russe peut vaincre par ses seules forces, mais en aucun cas elle elle n’est capable de maintenir et de consolider de ses propres mains ses conquêtes. Elle ne peut pas y parvenir s’il n’y a pas de révolution socialiste en Occident... Notre république démocratique n’a aucune réserve autre que le prolétariat socialiste d’Occident et, sous ce rapport, il ne faut pas perdre de vue que... la révolution française du 18ème siècle, ne s’est nullement déroulée dans les mêmes conditions internationales que celles dans lesquelles se déroule la révolution russe.

A la fin du 18ème, la France était entourée d’Etats féodaux et semi-féodaux. Au début du 20ème siècle, la Russie qui accomplit sa révolution bourgeoise est entourée de pays dans lequel le prolétariat socialiste, résolu et ferme, est à la veille de lancer la bataille finale contre la bourgeoisie... S’il a suffi aux ouvriers autrichiens de recevoir de Pétersbourg le télégramme sur le fameux manifeste constitutionnel (17 octobre 1905) pour les pousser à descendre aussitôt dans la rue, pour amener une série de manifestations et de collisions armées dans les plus grandes villes industrielles de l’Autriche, on peut imaginer comment se comportera le prolétariat socialiste international si les courriers de Russie lui apportent non pas une promesse de liberté mais la nouvelle de sa réalisation effective..."

Lors du même congrès, Lénine intervient dans son rapport sur le risque de "restauration" après victoire de la révolution russe, comme il y avait eu une restauration en France (9 thermidor, Empire, rétablissement de la royauté) :

"Pour que la révolution russe puisse maintenir sa victoire, pour qu’elle puisse empêcher une restauration, il lui faut une réserve non russe, il lui faut une aide de l’extérieur. Cette réserve existe-t-elle dans

I) En défense du jacobinisme

Extraits d’un article publié dans La Pravda, 7 juillet 1917

" Les historiens de la bourgeoisie voient dans le jacobinisme une déchéance. Les historiens du prolétariat voient dans le jacobinisme l’un des points culminants les plus élevés atteints par une classe opprimée dans la lutte pour son émancipation. Les jacobins ont donné à la France les meilleurs exemples de révolution démocratique et de riposte à la coalition des monarques contre la république. Il ne pouvait être question pour eux de remporter une victoire complète, surtout parce que la France du XVIIIème siècle était entourée sur le continent de pays trop arriérés et parce qu’en France même les bases matérielles du socialisme, les banques, les syndicats capitalistes, l’industrie mécanique, les chemins de fer faisaient défaut.

Le « jacobinisme » en Europe ou à la frontière de l’Europe et de l’Asie, au XXème siècle, serait la domination de la classe révolutionnaire, du prolétariat, qui, épaulé par la paysannerie pauvre et mettant à profit les conditions matérielles existantes favorables pour marcher au socialisme, pourrait non seulement apporter tout ce que les jacobins du XVIIIème siècle apportèrent de grand, d’indestructible, d’inoubliable, mais amener aussi dans le monde entier la victoire durable des travailleurs.

Le propre de la bourgeoisie est d’exécrer le jacobinisme. Le propre de la petite bourgeoisie est de le craindre. Les ouvriers et les travailleurs conscients croient au passage du pouvoir à la classe révolutionnaire, opprimée, car c’est là le fond du jacobinisme, la seule issue à la crise, la seule façon d’en finir avec le marasme et la guerre."


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