Il faut séparer politique et religion (textes tunisiens)

lundi 31 octobre 2011.
 

1) Pourquoi faut-il séparer politique et religion ?

La comparaison qui va suivre vise résolument à faire comprendre la nécessité de ne pas lier identité religieuse et identité étatique, de faire comprendre les conflits d’intérêts que peuvent provoquer l’association du politique et du religieux. D’autres comparaisons auraient été possibles, la rédaction de l’Observatoire politique tunisien a délibérément choisi une comparaison qui poussera à la réaction car renvoyant à un sujet dont se soucient les Tunisiens.

Il existe un mouvement politique et religieux qui a souhaité mettre en place dans un pays un régime spécifiquement en faveur d’une communauté religieuse avec à sa tête un État relevant de cette même religion. Cet État déclaré ouvertement multiconfessionnel fonde sa légitimité et son droit d’existence sur des droits historiques d’essence religieuse attestée dans le texte sacré de cette même religion. Cet État « schizophrène » à sa création, prit donc racine à la fois dans l’idée de modernisme, d’ouverture, d’universalisme et dans l’idée de s’appuyer sur les règles édictées par Dieu, à travers la religion d’État, et ce en totale contradiction avec le droit positif en vigueur dans ce pays et malgré leur signature de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Les Tunisiens concèderont a priori qu’il y a de nombreux points communs avec ce mystérieux pays. La Tunisie dont l’hospitalité n’est plus à prouver, où la cohabitation religieuse est réelle, qui possède une constitution qui reconnaît l’islam comme religion d’État, qui est dotée d’un droit progressiste, qui a ratifié cette même Déclaration Universelle et dont le modernisme est connu bien qu’il ait longtemps servi d’alibi au régime déchu. Nous espérons en tout cas qu’ils y verront un parallèle intéressant à l’actualité… Poursuivons.

Cet État s’appuie donc sur deux fondements absolus, qui tiraillent aujourd’hui le peuple de ce pays, jouant sur son identité car étant parfaitement antagonistes. La première idée, véritable liant national, permet de ne mettre aucune religion au dessus d’une autre, les plaçant comme une mosaïque de vérités, sur un pied d’égalité. Elle permet également l’acceptation de l’autre et la cohabitation de religions différentes de celle du dit État dans une neutralité protectrice des convictions de chacun. La seconde idée au contraire, exclut une partie -minoritaire certes, mais exclut quand même- des ressortissants du pays du fait de leur confession religieuse car l’adhésion à la religion d’État est constitutive à l’appartenance nationale. Ils sont donc forcément sous considérés par rapport à un ressortissant de la confession de la religion d’État…

La comparaison aux problèmes actuels tunisiens ne s’arrête pas là, puisque l’islam politique tunisien revendique une morale et une éthique ayant pour référent la culture arabo-musulmane. Pourtant cette dénomination n’est pas simple à définir, quelle culture arabe ? quel courant de pensée de la religion musulmane ? Issue de quelle aire géographique ? Sunnite ? Chiite ? Sous le contrôle de qui, puisque Dieu Seul en a la légitimité et que personne ne peut parler en Son nom ?

Là encore, la religion de l’État dont nous parlons, à une revendication similaire et se confronte au même problème de courants de pensées différents au sein de la religion d’État… Le liant entre ces courants de pensées ne pouvant passer que par un nationalisme ségrégatif, qui fonde une identité religieuse commune, en opposition ou par l’exclusion des autres.

Comment peut-on vouloir créer un modèle de société qui se fonde sur l’opposition des communautés, qui se construit en négatif, par rapport à l’autre et non par rapport à ses propres aspirations. Comment espérer s’épanouir, rassembler et avoir de la fierté pour ce qu’on est, quand la seule force qui nous anime est de créer « contre » plutôt que « pour »… Ce mouvement politique religieux qui confond culture et religion , est le sionisme et cet état qui se revendique État juif est Israël.

L’Observatoire politique tunisien reconnaît sans difficulté l’existence de l’État d’Israël, qui a le droit d’exister, et dont les institutions démocratiques sont souvent montrées en exemple. Il fait également bien la différence entre les termes, juifs, israéliens et sionistes. Là n’est pas la question. La rédaction se demande simplement si les Tunisiens veulent vraiment construire un modèle de société religieux porté par un parti dont les méthodes populistes sont comparables aux méthodes du sionisme. Eux qui ressentent tellement de dégoût pour les conséquences de cette politique sur le quotidien des Palestiniens.

Dans une volonté de construire une société idéale, plus juste, plus équitable, nous pensons que les Tunisiens doivent se mobiliser et ne pas céder aux tentatives d’intimidation qui ont lieu dans le pays. Il faut voter pour les partis progressistes, pour aider à la désacralisation de la tradition musulmane en libérant la culture du contrôle de la religion. Ainsi notre culture ne sera pas arabo-musulmane mais tunisienne, citoyenne, dans le respect des valeurs de l’islam.

Source :

http://observatoirepolitiquetunisie...

2) Pourquoi un état laïc ? (extraits)

Source : http://tunisien-tunisien.blogspot.c...

... La question fondamentale se résume, à mon avis, à savoir si l’on doit inscrire dans le texte de la constitution un énoncé qui déclare une religion, en l’occurrence l’islam, religion de l’état (tunisien) ou non. Vue comme ça, la question paraîtrait très simple et elle peut susciter les protestations véhémentes tant de ceux qui prétendent que la réponse est évidente (vous imaginez lesquels) que de ceux qui peuvent aussi bien dire : "Mais ce n’est qu’une pure formalité. Pourquoi en faire tout un plat et réveiller les démons qui dorment ?". Or, il n’en est rien car de cet énoncé bref à l’apparence inoffensive sinon purement symbolique, découlent des conséquences incalculables et des implications bien graves.

Déclarer l’islam religion de l’état reviendrait d’abord à définir cette religion comme choix institutionnel (constitutionnalisé) et non individuel et subordonnerait l’appartenance à cet état à l’acceptation de ce choix sans droit à la réflexion, au jugement et encore moins à la distance critique, voire au refus. Vous voulez porter la nationalité tunisienne ; alors, vous devez être/vous considérer/vous déclarer musulman de droit avant de l’être de fait. Autrement, vous n’avez pas de place parmi nous. On peut toujours me rétorquer qu’il n’y a rien de plus normal, puisque la grande majorité des tunisiens sont déjà musulmans. Même si cette affirmation apparemment indubitable est tout à fait discutable (j’y reviendrai), ce raisonnement a pour conséquence d’exclure tous ceux qui sont nés sur cette terre tout autant que leurs parents et leurs ancêtres et qui, aussi minoritaires puissent-ils paraître, ne sont pas musulmans, soit parce qu’ils ont choisi en leurs âmes et consciences d’épouser une autre confession (c’est bien leur droit ou je me trompe ?) ou de n’avoir aucune religion (cela existe, croyez-moi !, et j’espère que ce droit-là non plus n’est pas sujet à discussion), soit parce que, comme les musulmans "majoritaires" qui sont des "musulmans de naissance", ils sont de parents et d’ancêtres tunisiens mais de confession juive ou chrétienne. La question qui se pose, du coup, est : que faire des uns et des autres qui composent cette minorité ? On les déchoit de leur nationalité, on les exclut de la communauté des tunisiens et leur dit gentiment d’aller voir ailleurs ou on les garde sous certaines conditions en leur appliquant un statut différent des tunisiens "constitutionnels" musulmans avec éventuellement des droits plus ou moins réduits et des restrictions ? La question mérite d’être posée et sa réponse m’importe personnellement car non seulement je suis tunisien de parents et d’ancêtres tunisiens "musulmans par la naissance" sans être (moi-même) musulman, mais j’ai au moins deux enfants (la troisième ne s’étant pas encore prononcée) qui sont eux aussi tunisiens non-musulmans de père athée, mais de mère bien musulmane. Alors, on aimerait bien savoir quel sort nous attend, d’autant qu’on n’a pas à ce jour d’autre nationalité que la nationalité tunisienne... La réponse à cette première question me paraît être un bon test pour vérifier la crédibilité des déclarations de ceux qui prétendent ne pratiquer aucune forme de totalitarisme, de sectarisme ou d’exclusion, respecter la pluralité, la démocratie et les libertés fondamentales, y compris, la liberté de la foi et du culte...

Or, si l’on admet sans le moindre "extrémisme" que les musulmans en Tunisie sont peut-être plus ou moins majoritaires, mais ils sont loin de constituer cette écrasante majorité à laquelle on cherche à nous faire croire (et l’on y réussit souvent sans trop de peine), n’est-ce pas là une raison supplémentaire, au-delà des préoccupations minoritaires, pour refuser de faire de l’islam une religion d’état ? D’ailleurs, même en excluant une telle mention de la constitution, en quoi cela empêchera-t-il qui que ce soit d’opter pour la religion de son choix, l’islam compris, et même de la prendre dans l’acception et l’interprétation qui lui convient ? Ce qui importe, c’est qu’on ne nous impose pas l’islam ou n’importe quelle autre religion comme un choix d’état au nom d’une majorité réelle ou fictive et que l’on ne nous contraigne pas à choisir entre l’exclusion pure et simple, le statut de citoyen de seconde zone ou la conversion forcée, qu’on ne puisse pas un jour chercher à nous imposer des lois prétendument incontestables et universelles parce que directement dictées par un dieu tout puissant et qu’on ne nous impose pas une forme déterminée d’enseignement, de rapports sociaux, économiques et politiques ainsi qu’un mode de gouvernement particulier au nom des mêmes préceptes divins.

Un dernier mot, ceux qui défendent toutes griffes dehors le principe de l’état musulman et traitent de tous les noms la laïcité et ses défenseurs se rendent-t-ils comptent que, ce faisant, ils légitiment la création d’un état juif en Palestine, qu’ils se contredisent eux-mêmes qui n’ont cessé de bénéficier des bienfaits de la laïcité dans les différents pays d’Europe et ne se privent pas d’en demander davantage (il n’y a qu’à voir leur "combat" pour le voile et les lieux de prière en France, en Suisse et ailleurs) ? Verraient-ils d’un bon œil la proclamation d’états chrétiens en France, en Suisse, au Royaume Uni, en Allemagne, au Canada ou dans tout autre pays qui leur a offert l’asile à eux, à leur foi, à leur idéologie et jusqu’à leurs mouvements politiques...

Quant à la configuration démographique présente dans les principaux pays européens, d’abord, elle n’a été rendue possible que grâce aux principes de l’état laïc qui bannissait du droit et, dans une large mesure, de la pratique le rejet ou l’exclusion sur la base de la religion ou de la race. Ils n’ont qu’à faire la comparaison avec des pays comme l’Arabie Saoudite, le Koweït ou les Emirats Arabes Unis qui, eux aussi, ont reçu des migrants en masse, pourtant de même race et de même religion, allés contribuer à l’édification économique de ces sociétés respectives et qui n’ont jamais bénéficié ne serait-ce que d’une infime partie des droits de ceux qui sont partis s’installer et travailler en Europe "chrétienne" ou "athée" (à eux de choisir le qualificatif qui sied le mieux). Mais, un instant ! Que représentent les musulmans aujourd’hui en France, en Belgique ou aux Pays-Bas ? Certainement pas une majorité, même si l’on retient la définition la plus minimaliste du mot "musulman". Ils seraient combien ? Cinq pour cent ? Dix pour cent ? On n’avait pas dit que la Tunisie doit être proclamée état musulman et que la minorité qui n’appartient pas à cette religion ou ne s’y reconnaît pas n’a qu’à se faire toute petite ou aller se faire voir ?...

Source : http://tunisien-tunisien.blogspot.c...

3) Tunisie. « Il faut séparer le politique et le religieux » (Faouzia Farida Charfi, scientifique tunisienne)

Elle a la voix douce et ferme de ceux qui ont livré bien des combats. Dans les années 1970, déjà, Faouzia Farida Charfi sillonnait les chemins de traverse de la dissidence. La jeune scientifique appartenait alors à un mouvement progressiste clandestin, Perspectives, qui contestait l’autocratie instituée par le père de l’indépendance, Habib Bourguiba, tout en partageant ses idéaux de modernité. Quarante ans plus tard, Faouzia Charfi aspire avec la même ferveur à une société où « les libertés individuelles et les droits fondamentaux » ne seraient pas de vains mots. Cette chercheuse en physique, qui n’appartient aujourd’hui à aucune formation politique, a payé cher ses engagements. En 2002, le pouvoir de Ben Ali l’a tout simplement « éjectée », comme elle dit, de l’université et du laboratoire de physique des semi-conducteurs, le premier d’Afrique du Nord, qu’elle avait fondé. « Je me suis sentie exclue de mon propre pays. Le 14 janvier, je suis redevenue une citoyenne à part entière », sourit cette femme élégante, au regard cerclé de lunettes prune.

Au printemps, dans la confusion des lendemains de révolution, elle a lancé, avec d’autres militants de la société civile, un appel à l’union des forces démocratiques et progressistes, en vue des élections. « Il fallait dépasser les divisions, se retrouver autour des valeurs de liberté, de progrès social, de défense des services publics, de séparation du politique et du religieux », expose-t-elle. Les ex-communistes d’Ettajdid furent les premiers à répondre positivement à l’appel. La démarche a ensuite séduit d’autres partis, des associations, des personnalités, des figures intellectuelles. Dépassant les espérances de Faouzia Charfi, la dynamique ainsi créée a donné naissance au Pôle démocratique et moderniste, une coalition de gauche qui a pris pour symbole une étoile blanche – Nedjma, en arabe. Cette alliance revendique « l’égalité entre hommes et femmes » comme un principe cardinal. Mais Faouzia Charfi ne se définit pourtant pas comme féministe. « Longtemps, je suis restée la seule femme de mon laboratoire. Je me suis battue avec les armes du savoir pour m’imposer dans un milieu masculin », relate-t-elle simplement.

À la veille des « premières élections libres depuis l’indépendance », elle enrage de voir les médias étrangers faire l’événement sur « la montée des islamistes ». « Les islamistes ne montent pas, ils sont simplement plus visibles. En réalité, nous les affrontons depuis les années 1970. À l’université, j’ai dû faire face, plus d’une fois, à des étudiants qui contestaient violemment, au nom de la religion, la théorie d’Einstein selon laquelle la lumière se propage à une vitesse finie », se remémore-t-elle. Faouzia Charfi ne croit pas à la fable de « l’islamisme modéré » et met en garde contre « le double discours » de partis religieux qui projettent, selon elle, de faire de la charia la source de la législation. « Ils veulent nous faire revenir des siècles en arrière. Il ne faut pas leur laisser le champ libre », tranche celle qui témoigne dans le film controversé et courageux de Nadia El Fani, Laïcité Inch’ Allah  ! Ce combat pour le progrès, contre toute tentation obscurantiste, Faouzia Charfi entend le livrer sans concession, quitte à prendre le risque de la marginalité. « Nous devons assumer le principe d’une séparation du politique et du religieux, même si cette idée est minoritaire », justifie-t-elle. C’est à cette condition, insiste-t-elle, que « le monde arabe peut devenir le creuset d’une nouvelle modernité ».

Rosa Moussaoui, L’Humanité


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