29 avril 1945 : Les Françaises votent... enfin

samedi 2 mai 2020.
 

Je ne supporte pas les ignares et menteurs de profession, fussent-ils agrégés ou inspecteurs pédagogiques régionaux qui valorisent dans les manuels scolaires le général De Gaulle comme initiateur du droit de vote des femmes. Ce droit est le fruit :

- du long combat de femmes pour ce droit

- du rapport de forces auquel ont contribué les courants progressistes de gauche contre les conservateurs de tout poil (dont les gaullistes).

A) Moyen Age : quand les femmes votaient...

Ce fait là est resté vivace jusqu’à aujourd’hui dans la mémoire populaire des familles progressistes.

Les travaux des historien(ne)s a permis de le confirmer. Citons par exemple Régine Pernoud, historienne, médiéviste, archiviste-paléographe française

Le tableau qui se dégage de l’ensemble des documents présente pour nous plus d’un trait surprenant puisqu’on voit par exemple les femmes voter comme les hommes dans les assemblées urbaines ou celles des communes rurales.

Nous nous sommes souvent amusée, dans des conférences ou exposés divers, à citer le cas de Gaillardine de Fréchou, qui lors d’un bail proposé aux habitants de Cauterets dans les Pyrénées par l’abbaye de Saint-Savin, est seule à voter non, alors que tout le reste de la population a voté oui. Le vote des femmes n’est pas partout expressément mentionné, mais cela peut être parce qu’on ne voyait pas la nécessité de le faire. Lorsque les textes permettent de différencier l’origine des votes, on s’aperçoit que, dans des régions aussi différentes que les communes béarnaises, certains villages de Champagne ou certaines villes de l’Est comme Pont-à-Mousson, ou encore en Touraine lors des États généraux de 1308, les femmes sont explicitement nommées parmi les votants, sans que ce soit présenté d’ailleurs comme un usage particulier à la localité. Dans les statuts des villes, on indique en général que les votes sont recueillis dans l’assemblée des habitants sans préciser autrement ; parfois on fait mention de l’âge en indiquant, comme à Aurillac, que le droit de vote est exercé à l’âge de vingt ans ou, à Embrun, à partir de quatorze ans.

L’étude exhaustive de ce droit de vote demanderait à être étudié plus en détail (vote lors des Etats Généraux, vote lors des élections consulaires, vote par feu et vote pat tête...

Limitons nous ici à noter que le droit de vote des femmes au Moyen Age correspond par exemple à :

- un rôle dans l’éducation, célèbre en ce qui concerne les communautés cathares. Plus ancien encore le premier traité d’éducation publié en France qui soit parvenu jusqu’à nous émane d’une femme, Dhuoda, qui l’a composé (en vers latins)

- un rôle professionnel « les rôles de la taille (nous dirions les registres du percepteur), lorsqu’ils nous ont été conservés comme c’est le cas pour Paris à la fin du XIIIe siècle, montrent une foule de femmes exerçant des métiers : maîtresse d’école, médecin, apothicaire, plâtrière, teinturière, copiste, miniaturiste, relieuse, etc. »

- une autonomie juridique vis à vis du mari Dans les actes notariés, il est très fréquent de voir une femme mariée agir par elle-même, ouvrir par exemple une boutique ou un commerce, et cela sans être obligée de produire une autorisation maritale.

B) Le tournant réactionnaire de l’Etat absolutiste puis du capitalisme

Ce n’est qu’à la fin du XVIe siècle, par un arrêt du Parlement daté de 1593, que la femme sera écartée explicitement de toute fonction dans l’État. L’influence montante du droit romain ne tarde pas alors à confiner la femme dans ce qui a été, en tout temps, son domaine privilégié : le soin de la maison et l’éducation des enfants.

Une seconde phase de mise à l’écart des femmes survient avec l’approfondissement du pouvoir économique et politique de la bourgeoisie sous Napoléon.

Parmi les personnalités féministes qui ont lancé le combat pour le droit de vote des femmes dans le cadre de la citoyenneté nationale, notons Olympe de Gouges (Révolution française), Jenny d’Héricourt, George Sand, Hubertine Auclert ( Le Droit des femmes, premier groupe suffragiste)...

Les Néo-Zélandaises votent depuis 1893, les Australiennes depuis 1902, les Finlandaises depuis 1906, les Danoises depuis 1915. Ont suivi, aussitôt après la Première Guerre Mondiale la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Autriche. En 1924, c’était au tour de la Mongolie asiatique puis le Liban, la Turquie, l’Espagne, le Brésil, l’Uruguay...

Le 16 juillet 1909, le rapport Buisson propose à l’Assemblée nationale l’élection et l’éligibilité des femmes dans les mêmes conditions que les hommes avec le soutien d’hommes politiques de gauche (Jean Jaurès, Marcel Sembat, René Viviani ou Fernand Buisson).

C) Courants progressistes, mouvements sociaux et droits des femmes

La question du droit de vote des femmes connaît une histoire liée à l’épopée des combats progressistes. Ce lien provient de fondements idéologiques communs, en particulier l’universalisme, l’égalité et la cohérence des droits humains.

- Les femmes votent généralement lors des élections consulaires, à partir du 12ème siècle comme plus tard au sein du royaume de France. Il s’agit d’un droit né des mobilisations populaires démocratiques urbaines du Moyen age ayant débouché en particulier sur les chartes. L’historienne Régine Pernoud affirme que les femmes votaient tout autant que les hommes jusqu’à la fin du 15ème siècle.

- Des femmes ont voté lors des états généraux sous le royauté comme lors de réunions locales préparatoires aux Etats Généraux de 1789

- Les femmes ont eu le droit de vote lorsque la Corse a gagné son indépendance (1755) jusqu’à la conquête militaire française (1769)

- Souvent, les mouvements sociaux et révolutions ont généré des idées, des actes positifs sur ce plan.

En 1790, Condorcet écrit dans le Journal de la société Pourquoi des êtres exposés à des grossesses et à des indispositions passagères ne pourraient-ils exercer des droits dont on n’a jamais imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers et qui s’enrhument aisément.

La Révolution de 1848 comme la Commune voient s’épanouir des générations de femmes à la fois progressistes et féministes comme la célèbre Société pour l’émancipation des femmes. Le club La Voix des femmes cherche à « rendre visible l’illogisme de la mise à l’écart des femmes dans le domaine politique ».

La montée d’un républicanisme socialisant dans les années 1880 s’opère en lien avec une nouvelle flambée des revendications féministes. En décembre 1881, Léonie Rouzade, affiliée au Cercle d’étude socialiste, se présente lors des élections municipales partielles dans le 12e arrondissement de Paris. De 1885 à 1893, d’autres campagnes suffragistes, soutenues notamment par la Fédération républicaine socialiste, aboutissent à la candidature de femmes à différentes élections municipales. En 1909, c’est un dirigeant national républicain (donc de gauche), Ferdinand Buisson (fondateur de la Ligue des Droits de l’Homme), qui rapporte au nom de la commission du suffrage universel de la Chambre des députés en faveur du droit de vote des femmes.

Lors deuxième conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague (1910), la féministe allemande Clara Zetkin propose la création de la « Journée internationale des femmes », une journée de manifestation annuelle afin de militer pour le droit de vote, l’égalité entre les sexes, et le socialisme.

La grande période révolutionnaire de 1917 à 1927 permet l’apparition de mouvements femmes en divers pays du monde. De nombreux pays connaissant des mouvements révolutionnaires actent le droit de vote des femmes (Arménie, Hongrie, Russie, Géorgie, Azerbaijan, Autriche, Allemagne...). Des femmes sont élues lors des élections municipales françaises sur des listes communistes avant d’être invalidées par la justice. Dans ce contexte, les députés français votent majoritairement le 20 mai 1919 pour le droit de vote féminin mais sont bloqués par le Sénat où règne la droite. Le 7 avril 1925, la chambre des députés élus avec le Cartel des gauches adopte à nouveau par 390 voix contre 183 une proposition de loi en faveur du suffrage des femmes lors des élections municipales et cantonales ; le Sénat bloque à nouveau cette proposition.

Durant les années 1936, la Catalogne du Frente Popular met en place le droit de vote des femmes. Léon Blum appelle trois femmes au gouvernement (Cécile Brunschvicg, Suzanne Lacore, Irène Joliot-Curie) de Front Populaire. En juillet 1936, la Chambre des députés se prononce à l’unanimité pour le suffrage des femmes (475 contre 0), mais le texte n’est jamais inscrit à l’ordre du jour du Sénat.

Il serait cependant faux de ne pas signaler le peu d’empressement du parti radical (parfois au gouvernement avec la droite, parfois avec la gauche) en faveur de cette proposition.

D) La droite a longtemps considéré les femmes comme des êtres mi-enfants mi-adultes

Sur cette question, la lecture des fondateurs français de la droite (comme Louis de Bonald) fait vomir.

Sur cette question comme sur d’autres, le poids idéologique de l’extrême droite (Action française en particulier) sur l’ensemble de la droite a longtemps pesé lourd.

De 1919 à 1935, la Chambre française des députés examiné cinq textes de loi, tous mis en échec par le Sénat, pilier historique de la droite et du conservatisme social.

Signalons la position défendue par le docteur François Labrousse en 1922 (courant majoritaire de la Chambre bleu horizon) « La puissance, la profondeur dans les idées, la logique absolue, le raisonnement rigoureux, l’abstraction sont des qualités de l’esprit que la plupart des femmes ne peuvent présenter... La femme est surtout un être émotif et sensible. » Son collègue de Seine et Marne Paul Régismanset ne relève pas le niveau« Les suffragettes affirment que les Françaises veulent donner leur avis... Cela m’étonne car lorsque trois femmes sont réunies, elles se mettent aussitôt à parler chiffons. »

E) 1944 1947 : L’Assemblée nationale majoritairement à gauche vote la Sécurité Sociale, les retraites par répartition, le droit de vote des femmes...

Le 22 mars 1944, un débat s’engage à l’Assemblée consultative provisoire d’Alger sur le seul droit à l’éligibilité des femmes. C’est Fernand Grenier, représentant du Parti communiste qui propose un projet de droit de vote stipulant clairement que « les femmes seront électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».

Cette proposition est adoptée par 51 voix contre 16 dans cette assemblée issue de la Résistance où la gauche pèse largement. L’article premier engage le processus de convocation d’une Assemblée constituante "élue au scrutin secret par tous les Français et Françaises majeurs". L’article 17 ajoute que les "femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes". Le gouvernement provisoire formé à Alger autour du Général de Gaulle va dans le même sens le 21 avril 1944.

L’ordonnance du 5 octobre 1944 émanant du Gouvernement provisoire de la République française confirme légalement ce droit.

Le 29 avril 1945, tandis que la guerre contre l’Allemagne touche à sa fin, les élections municipales donnent l’occasion aux Françaises de voter pour la première fois de leur Histoire.

F) Le vote féminin depuis 1944

Globalement, les historiens distinguent deux phases dans l’histoire du vote des femmes :

* de 1945 aux années 68 elles s’abstiennent en plus grand nombre et votent nettement plus à droite que les hommes. Pour les présidentielles de 1965 par exemple, Mitterrand obtient 39% chez les femmes et 51% chez les hommes.

* à partir des années 68, le vote des femmes et celui des hommes se rapprochent, tant pour la participation que pour l’orientation du vote. Selon les élections, il semble que les femmes votent plus ou moins à gauche que les hommes sans que cela soit significatif. En 1986, 1988, 1999 les femmes ont plus voté à gauche que les hommes.

Comment expliquer le glissement à gauche du vote féminin autour de 1968 ?

* le niveau d’études a toujours été un facteur favorisant le vote à gauche. Cela a joué particulièrement pour les femmes à partir en gros de cette époque par la démocratisation massive des possibilités d’études et d’entrée dans le supérieur.

* les femmes ayant une activité professionnelle ont toujours été plus politisées et plus engagées à gauche.

Or, leur pourcentage est passé du tiers de la population active à près de la moitié(46%). Lors du 1er tour de la présidentielle de 1988, 47% des femmes travaillant à temps complet, 44% des femmes travaillant à temps partiel et 40% des ex-actives ont voté pour des candidats de gauche contre seulement 29% des femmes depuis toujours au foyer (enquête TNS Sofres/Cevipof). Lors des élections législatives de 1997, 40% des femmes actives et 30% des femmes depuis toujours au foyer ont voté pour des candidats de gauche (TNS Sofres).

* la pratique religieuse des femmes était beaucoup plus importante que celle des hommes jusqu’à la fin des années 60 (en 1952, 52% des femmes et 29% des hommes). L’emprise idéologique de l’Eglise sur la conception du monde portée par de nombreuses femmes (humilité, sacrifice, respect des hiérarchies, communautarisme religieux et national...) intégrait celles-ci dans ce milieu catholique pratiquant qui a toujours été particulièrement conservateur en France.

" Cette réalité s’observe d’ailleurs partout en Europe : les femmes votent plus à gauche que les hommes en Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Suède mais nettement moins par exemple en Espagne, Italie et en Pologne, pays fortement marqués par la culture catholique.

* les objectifs émancipateurs du mouvement féministe ont établi à un niveau de masse un lien entre libération des femmes et projet politique progressiste.

Jacques Serieys le 7 décembre 2006


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