A la Montagne de 93 ! Aux Socialistes purs, ses véritables héritiers ! (Blanqui)

mercredi 31 juillet 2013.
 

Texte d’Auguste Blanqui (emprisonné au donjon de Vincennes) lu au Banquet des Travailleurs socialistes le dimanche 3 décembre 1848 devant 1500 personnes dont environ 400 femmes.

On lisait sur la tribune, le nom du président du Banquet, le citoyen A. Blanqui, détenu au donjon de Vincennes, en face le nom du candidat des républicains socialistes, F.-V. Raspail. De loin en loin, sur des pancartes, on lisait aussi les noms des proscrits de la réaction les plus aimés du Peuple : Louis-Blanc, Barbès, Albert.

Citoyens, la Montagne a eu des inspirations sublimes, filles de l’Evangile et de la Philosophie ; mais elle n’a jamais connu ces théories positives, qui ne surgissent que lentement d’une sévère analyse du corps social, comme l’art de guérir naît des révélations de l’anatomie.

Toutefois, si la science lui a fait défaut, l’élan du coeur a suffi pour lui dicter l’immortelle formule de l’avenir : Liberté, Egalité, Fraternité ! et cet admirable symbole, la déclaration des droits, qui largement interprété contient en germe tous les développements de la Société future. Malheureusement, c’est la destinée des oeuvres de génie qui ont remué le monde, de périr asphyxiées dans les nuages d’encens où les noient leurs superstitieux adorateurs ; l’esprit vivifiant du maître meurt étouffé par l’étroite observance du texte. La loi de Moïse a succombé aux embrassements désespérés des Pharisiens ; le Coran va s’éteindre pétrifié dans l’immobilisme de ses sectateurs imbéciles ; et l’Evangile lui-même serait presque scellé dans la tombe par les mains idolâtres de ses disciples, devenus ses fossoyeurs, si sa pensée immortelle, s’échappant de la dépouille glacée autour de laquelle ils demeurent accroupis, n’avait reparu plus éclatante sous l’incarnation nouvelle qui doit la perpétuer dans l’humanité.

La déclaration des droits, formule née d’hier, subit déjà le sort des vieux dogmes, qui, dans leur période de décrépitude, se changent presque toujours en intruments de réaction contre l’oeuvre rédemptrice des révélateurs. Le culte judaïque de la lettre a tué l’esprit révolutionnaire du symbole.

La vie militante de la Montagne a été courte, et s’est terminée comme celle du Christ sur le Golgotha. Mais ses actes sont un éclatant commentaire de ses paroles et donnent le sens véritable des enseignements qu’elle a répandus sur le monde.

A l’instar de Jésus, le consolateur des pauvres, l’ennemi des puissants, elle a aimé ceux qui souffrent et haï ceux qui font souffrir. Le trait saillant de son existence, c’est son alliance intime avec les prolétaires parisiens, non point qu’elle n’eût d’entrailles que pour les douleurs d’une seule ville, mais parmi tant de populations également courbées par la souffrance, elle trouva sous sa main pour la lutte ce groupe énergique, passionné par la conscience de ses misères, et elle en fit l’armée libératrice du genre humain.

Depuis le 10 août, chute de la monarchie, jusqu’au 4 prairial, dernière convulsion des faubourgs, le Peuple et Prairial, la Montagne marchent comme un seul homme au travers de la Révolution, inséparables dans la victoire et dans la défaite. Voilà certes un magnifique rôle à reprendre ! et d’autant plus facile, que la lutte de 93 vient de recommencer en 1848, sur le même champ de bataille, entre les mêmes combattants, et, chose étrange ! presque avec les mêmes péripéties de chaque jour.

Que voyons nous ? Comme en 93, le privilège aux prises avec l’Egalité, et pour champions du combat, une majorité législative rétrograde se heurtant contre les masses de la démocratie parisienne.

Allons-nous retrouver aussi la Montagne, et sa fidèle confraternité d’armes avec le peuple.

Voici reparaître en effet ce grand nom ! Tous les soldats de la jeune phalange le portent avec orgueil, et jurent de fouler en braves les traces glorieuses de leurs devanciers.

Silence ! la barrière s’ouvre et l’action s’engage :

Qu’entends-je ! sous prétexte de Fraternité, M. Ledru-RoIlin, le chef du nouveau Mont-Sacré, demande impérieusement, contre le voeu populaire, la rentrée des troupes dans la capitale ? Est-ce là par hasard la tradition de la Montagne ? J’ouvre l’histoire, et je lis que la Gironde, palpitante de colère et d’effroi sous la pression des faubourgs ayant demandé la formation d’un camp de vingt mille hommes aux portes de la ville, pour couvrir la représentation nationale, la Montagne se soulève tout entière contre ce projet liberticide, agite la multitude, menace la majorité, et emporte enfin de haute lutte cette question de vie ou de mort. Paris demeure libre.

Nous avons été moins heureux, nous ! Et pourtant, éloigner les soldats de cette sanglante arène de la guerre civile où ils n’avaient à récolter que la haine ou la mort, c’était bien, je crois, les traiter en frères ! Les Montagnards ont préféré la fraternisation dans les rues. Qu’elle leur soit légère !

Qu’est-ce ceci, maintenant ? Le peuple se rend en colonnes du Champ-de-Mars à l’Hôtel de-Ville, et M. Ledru-Rollin, le chef de la Montagne, le fait passer au laminoir entre deux rangées de baïonnettes ; puis il lance sur les anarchistes la contre-révolution écumante ! Je n’avais jamais vu cette manoeuvre dans les campagnes de Marat ni de Danton. Est-ce que le héros du rappel aurait mal lu ce jour-là sa théorie montagnarde ?

Mais voici bien une autre aventure. Qui monte à cheval là-bas en tête de la garde nationale ? C’est M. Ledru-Rollin, le chef de la Montagne, qui conduit à l’Hôtel-de-Ville la réaction victorieuse, et au Donjon de Vincennes les patriotes prisonniers !

A merveille ? Et n’est-ce pas aussi M. Ledru-Rollin qui présente, la Montagne qui vote cette loi draconienne contre les attroupements ? Sans doute !

Ah ! grand Dieu ! Ces Montagnards ne seraient-ils que des Girondins ? Cependant, je lis bien sur leurs chapeaux le nom de Robespierre.

Patience ! Pour la fidélité du parallèle, aucune scène d’autrefois ne va manquer au drame d’aujourd’hui ; comme jadis, entre une majorité réactionnaire et les travailleurs parisiens, le flot montant des hostilités devait conduire fatalement à un 31 mai... Il éclate ! Non pas le 15 mai,... journée grotesque !... mais le 23 juin.

Ce jour-là, elle était debout la grande armée de la Montagne ; et qu’a-t-on vu ? Nos singes montagnards, jetant par dessus les moulins Carmagnole et bonnet rouge, susciter aux quatre points cardinaux tous les trésors de la colère fédéraliste, et précîpiter sur Paris, comme une avalanche, les masses contre-révolutionnaires de la Province !

L’affront du 31 mai était vengé, la Babylone rebelle chatiée ! Et par qui ? Par la Montagne !

Malheur aux vaincus ! Ceux de juin ont vidé le calice jusqu’à la lie. C’est à qui leur trouvera des crimes. Victorieux, on leur eût demandé la place d’honneur sous leur drapeau ! Ils sont morts ! Toutes les bouches leur crachent l’anathème. La réaction en fait des échappés du bagne, la Montagne des stipendiés du monarchisme.

A quoi bon ce dernier outrage ! Dans quel but celle fable de l’or russe et ce voyage ridicule à la découverte d’embaucheurs dynastiques ? comme si la royauté pouvait aujourd’hui remuer un seul pavé ! Pourquoi cette misérable tactique qui fait rire de pitié amis et ennemis ? Sans doute pour rejetter toute solidarité avec les vaincus. Eh mais ! Chacun sait bien qu’il n’y a rien de commun entre eux et vous ; votre artillerie a suffisamment prouvé votre innocence. Peut-être aussi, à d’autres yeux, faut-il la justifier un peu, votre artillerie ; et voilà comment vous allez cherchant des meneurs imaginaires, aux dépens de l’honneur des morts !

Quoi ! Ce peuple parisien, le précurseur de l’avenir, le pionnier de l’avenir, le pionnier l’humanité, ce peuple prophète et martyr, ne serait plus qu’un troupeau de brutes que Pitt et Cobourg, une poignée de sel dans la main, conduisent à l’abattoir ! Et tout cela, parce qu’il a plu à M. Ledru-Rollin de faire une harangue à coups de canon ! Mitraillez, messieurs, ne calomniez pas ! Le 26 juin est une de ces journées néfastes que la Révolution revendique en pleurant, comme une mère réclame le cadavre de son fils !

Vous tous, grands inconnus, que dévore par milliers la fosse commune ; pauvres Lazare tombés sous les balles dans la grande chasse aux guenilles, vous n’étiez que des mannequins ou des mercenaires du royalisme ! Vous aussi, monuments de la justice et de la clémence de nos maîtres, infortunées victimes des moutons ! Colfavru, Thuillier, écrivains frappés par derrière, nobles martyrs de la presse, pour qui la presse n’a pas eu une parole de protection ni d’adieu ! Et vous, mes vieux compagnons du Mont-Saint-Michel, Jarasse, Herbulet, Pétremann, vaillants soldats de Mai et de Février, trois fois coupables du crime de lèse-giberne, sachez tous là-bas dans votre fosse aux lions, que la razzia kabyle vous a balayés comme ennemis de la République !

Et les sauveurs de la République, les Brutus, les Scevola, ce sont les généraux et les aides-de-camp de Louis-Philippe, les marquis du Faubourg-Saint-Germain, les saintes milices des congrégations ; puis aussi les glorieux décorés de Juin, tous furibonds royalistes de la veille, les princes et les ducs, intrépides conducteurs des gardes-nationales rurales ; ce sont enfin... les chouans, qui se levaient en masse, à la voix des prêtres, pour courir à Paris... Quoi !... prendre leur revanche de 93, venger leurs vieilles injures sur la ville impie ?... Eh non !... défendre la République contre ces brigands de Parisiens royalistes !

O vieilles formules ! Feux follets, qui faites tomber les montagnes dans les marais ! Voilà de vos coups ! Vous avez changé nos sénateurs en vicaires et en marabouts marmotant un chapelet qu’ils ne comprennent plus. Ce n’est pourtant pas votre faute ! Vous êtes toujours claires, mais les Montagnards ont les sens bien affaiblis.

Le monde a marché depuis 50 ans, et ils sont demeurés immobiles. La science a forgé pour le peuple des armes plus sûres, frayé devant ses pas une route plus large et plus directe ; mais ils s’obstinent à battre les sentiers d’autrefois sous une vieille panoplie rouillée, et ils crient au sacrilége sur toute nouveauté inconnue de nos pères. Ces Epiménide se sont endormis pendant une séance de la Convention, et en se réveillant, ils ont pris place par mégarde sur les bancs de la droite. Puis, les voici qui jouent devant le public l’année 1793, avec paroles, costumes, et décors, tout enfin, excepté le sens de la pièce, comme ces Elleviou et ces Malibran de Quimper-Corentin qui s’imaginent trouver dans un vestiaire bien garni le gousset de leurs chefs d’emploi.

Le premier acte a ouvert par le décret des gilets à la Robespierre ; la représentation continue, et on ne nous fera grâce ni d’un couplet ni d’une réplique. La moindre coupure renverrait son criminel auteur devant le tribunal révolutionnaire.

Nos Epiménide ne reconnaissent d’autres vivants que les morts de 93, et, bon gré mal gré, ils affublent tout le monde d’un rôle dans leur comédie. En ce moment, c’est le second club des Cordeliers qui est en scène. Un député (infiniment plus neuf autrefois dans la salle Taitbout qu’aujourd’hui dans la rue Taitbout), ayant flairé le premier et dénoncé une conspiration hébertiste, les Montagnards ont aussitôt pris la piste.

Ils jurent que, pour tromper les chiens, les coupables ont changé de nom, qu’Hébert se fait appeler Proudhon et Chaumette Raspail. Ils cherchent partout Ronsin, Momoro, Vincent, Anacharsis Clootz, l’évêque Gobel, déguisés. Gare au curé de Saint-Eustache qui est socialiste. S’il tombe entre leurs mains, je l’engage, pour se tirer d’affaire, à protester qu’il n’est point l’abbé Gobel, mais l’abbé Grégoire, moyennant quoi on l’étouffera d’excuses et de caresses.

Les Jacobins ont prié M. Buchez d’éclairer leurs perquisitions avec sa lanterne de l’Histoire parlementaire. Jugez de leur surprise ! Il leur a, dit-on, répondu, tout colère :

« Il n’y a pas besoin de chercher, c’est vous qui êtes des hébertistes, car vous n’admirez pas la Saint-Barthélemy. »

Il parait qu’au brusque réveil du 24 Février, tous les dormeurs ont fait un échange confus de leurs têtes, si bien qu’au milieu de ce tohu-bohu de physionomies dépareillées, M. Buchez, désorienté, prend pour des Hébertistes des Girondins qui se croient eux-mêmes des Montagnards.

On a couru alors aux renseignements chez Pierre Leroux, l’auteur de la Renaissance dans l’humanité. Mais le bon patriarche a dit aux questionneurs, de sa voix douce, qu’ils battaient la campagne, que sans nul doute les individus renaissaient indéfiniment de génération en génération, mais perfectionnés et meilleurs, que par conséquent il n’y avait plus, il ne pouvait plus y avoir ni Girondins, ni Montagnards, ni Hébertistes.

La réponse n’a pas convaincu, et les recherches se poursuivirent activement. On a déjà la preuve que le Peuple, journal d’Hébert-Proudhon n’est autre que l’ancien Père Duchêne déguisant son style.

Ces bouffonneries seraient fort drôles, si elles ne trouvaient moyen de devenir tragiques Par malheur, dans ce drame-parade, chaque scène de fou rire engendre aussitôt une scène de larmes et de sang. Les acteurs sont un peu interdits eux-mêmes du dénouement imprévu de leur première représentation. Ils se figuraient de bonne foi la donner au profit, et point du tout aux dépens, des travailleurs ; ils se consoleraient peut-être de la mésaventure par la réflexion qu’après tout ils jouaient une pièce à deux queues, dans le genre Ducis, l’une gaie, l’autre triste, et que tout le mal est venu d’une erreur de variante.

Mais cette foule d’incidents inattendus de situations improvisées en dehors et an rebours du libretto, les démoralise sérieusement et leur prête à rêver sur l’inconstance du public. Le romantisme politique a décidément perverti les esprits. Hors d’état de résister au torrent et de maintenir dans son intégrité la tradition classique, les académiciens de la Montagne se résignent, bien qu’avec douleur, à faire quelque sacrifice à la folie du jour, et à rhabiller un peu dans le goût nouveau leur vieux répertoire.

Au frac usé de Robespierre, on a cousu des lambeaux taillés au hasard sur Proudhon, Leroux, Cabet ou Fourier, et de tout ce bariolage on a bâti un costume éclectique des plus pittoresques en style vulgaire, un habit d’Arlequin, pendu maintenant comme enseigne à la porte du théatre, et promené en pompe dans les rues, pour l’édification de la foule.

Sur la poitrine du mannequin brillent, étalées en trompe l’oeil toutes les étiquettes socialistes, au grand dépit des légitimes propriétaires, les novateurs, qui voient leurs formules tourner en réclames pour l’hôtel des Invalides. derriere Ces frauduleux emprunts nous contraignent d’allonger notre devise en épithètes sans fin. N’est-il pas désastreux de s’appeler d’un nom plus interminable que celui d’un grand d’Espagne, et de mettre une demi-heure à proférer son cri de ralliement !

Nous sommes victimes du plus abominable guet-apens. C’est nous, socialistes, prétendus spoliateurs, que chacun déponille à l’envi sans vergogne. On nous a pris jusqu’à notre nom, on nous soufflera notre ombre au surplus les Montagnards, ces cadets de la réaction, n’ont fait, en nous pillant, que suivre l’exemple de leurs aînés. S’ils nous escamotent aujourd’hui notre titre de socialiste, hier, les autres nous avaient arraché notre titre de Républicain.

Oui, ce beau nom de républicain, proscrit et bafoué jadis par la contre-révolution, elle nous l’a imprudemment volé, pour parer son front de ce laurier de notre victoire ! Elle nous a volé, avec la même audace, notre sublime devise Liberté, Égalité, Fraternité, si longtemps outragée par elle et couverte de boue, comme un symbole de sang et de mort !

Heureusement elle a repoussé notre drapeau.., C’est une faute... Il nous reste...

Citoyens la Montagne est morte !

Au socialisme, son unique héritier !

Ce discours, religieusement écouté, a excité, à diverses reprises, d’unanimes applaudissements dans l’auditoire du banquet des Travailleurs Socialistes.


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