Jeux Olympiques Mexico 1968 : Tommie Smith, John Carlos, Peter Norman Podium du 200 m

mardi 26 août 2014.
 

12 au 27 octobre 1968 Jeux Olympiques de Mexico : du sang, des symboles et des champions

Octobre 1968 : Jeux Olympiques au Mexique

Quelques jours avant l’ouverture des Jeux, une manifestation pacifique de milliers d’étudiants, qui protestent contre le coût élevé de l’événement pour un pays où la misère règne, est réprimée dans le sang par l’armée mexicaine.

Les morts se comptent par centaines. Le Comité international olympique demeure silencieux.

Sur le stade, des noirs américains font honneur à la bannière étoilée des Etats Unis qui flotte sans cesse au dessus des tribunes. Mais dans les banlieues américaines, les populations de couleur subissent mépris, répression et tabassages.

16 octobre 1968 : Arrive une épreuve reine des Jeux, le 200 mètres.

Premier Tommie Smith ( américain)

Deuxième Peter Norman ( australien)

Troisième John Carlos (américain)

Tommie Smith est une icône, premier sportif à être descendu sous les 20 secondes au 200 m, seul sportif du monde pour tous les temps à avoir cumulé onze records du monde en même temps. Il court vite, impressionne les stades par sa taille (presque 2 mètres) et sa gentillesse. Fils d’un cueilleur de coton, il a travaillé dur pour réussir ses études jusqu’à son diplôme de sociologie. Il est également noir dans les Etats Unis des années 1960 marqués par le racisme de masse d’une partie importante de la population blanche, particulièrement dans la police. Pourtant, pendant que les habitants noirs des banlieues subissaient une répression terrible (plusieurs dizaines de morts et des dizaines de milliers d’arrestations en 1964 et 1967) il n’avait rien dit ; alors que les militants politiques noirs étaient assassinés un à un par le FBI, il n’avait rien dit. En fait, Tommie Smith est prioritairement un sportif, d’idées profondément modérées, croyant en son pays, sa constitution et les droits de l’homme... Il courait pour apporter des médailles à son pays à la bannière étoilée. Et puis, le 16 octobre 68.

Après la course, dans l’attente de la remise des médailles, les deux athlètes noirs américains se rapprochent de Norman qu’ils ne connaissent pas et lui demandent :

- Crois-tu aux droits de l’homme ?

- Oui, j’y crois...

Lui faisant confiance, les deux Noirs lui expliquent leur plan qui séduit Norman, jusqu’à le faire participer à cette protestation...

- Dites-moi ce qu’il convient de faire, et je le ferai ajouta Norman.

L’idée d’une paire de gants en cuir noir vient de Norman, qui s’arrange pour se procurer ces gants et les donner à ses deux comparses... La main droite sera utilisée par Tommie et la main gauche par John... De plus, pour symboliser la pauvreté de leurs conditions, les athlètes se présenteront pieds nus.

L’acte symbolique

Vous connaissez la suite... Les officiels s’avancent pour remettre les médailles. L’hymne national américain retentit et la bannière étoilée monte vers le ciel... Les caméras sont braquées sur le podium et les 3 athlètes qui ... lèvent un poing ganté de noir. Pour montrer sa solidarité, l’Australien Norman affiche sur sa poitrine une cocarde où est inscrit : "Un projet olympique pour les droits de l’homme"...

Tout ceci retransmis au même moment par toutes les chaînes du monde grâce à des satellites utilisés pour la première fois à des fins audiovisuelles.

Des dizaines de millions de téléspectateurs se sont levés spontanément de leur siège pour lever le poing, eux aussi.

Dans le stade, une fois passé un instant de stupéfaction, un vacarme de haine, de huées, de sifflements répond à l’attitude digne des athlètes.

Le lendemain, toutes les unes de tous les journaux reproduisent la magnifique photo des trois athlètes sur le podium.

Une vie de misère comme pénitence

Ce qu’on sait moins, c’est que depuis cet instant, et grâce aux pressions et diktats des comités olympiques américains et australiens, ces 3 athlètes ont été obligés de mettre fin à leur carrière... On n’a jamais plus entendu parler d’eux, et ils ont vécu, depuis, dans une très grande misère... On ne leur a plus jamais donné du travail, et ils ont été considérés, chacun dans leur pays, comme des parias... Ces conditions ont fait qu’ils ont aussi été obligés de divorcer...

Cette histoire est une honte pour le mouvement olympique international, pour les associations sportives de chaque coin de la planète qui n’ont pas levé le petit doigt pour aider ces athlètes et ont laissé les maîtres de la planète se venger sur de braves gens.

Cette histoire est une honte pour toutes les sociétés de pub qui ont vendu des millions de posters des trois athlètes sur le podium et les ont laissés s’enfoncer dans la précarité la plus totale.

Ceci étant, ces trois personnes, ces trois hommes d’exception, durant 38 ans, sont restés en contact...

L’enterrement de Norman

Au mois de décembre 2006, à 64 ans, Norman est décédé suite à une crise cardiaque...

Qui a pris immédiatement l’avion pour porter le cercueil de l’Australien de l’autre côté du Pacifique ?

Durant les obsèques qui ont eu lieu à Melbourne le cercueil de l’athlète blanc est sur les épaules de Tommie Smith et John Carlos.....

Les trois amis sont encore réunis... Comme il y a 38 ans...

Bravo pour cette leçon d’humanité et de fraternité.

Malgré votre humilité...

Bravo aussi à la mairie de Saint Ouen qui, en 2004, a donné le nom de Tommie Smith à son complexe sportif. C’est le seul au monde dans ce cas aujourd’hui... mais l’Histoire leur rendra justice. Si nécessaire, nous ou nos enfants ou nos amis... y aideront.

Jacques Serieys


Complément : Article du Monde

Le film australien "SALUTE" : 16 octobre 1968 l’histoire de Peter Norman

de Annick Cojean

C’est l’histoire de trois hommes qui, par la magie d’une photo - l’une des plus symboliques du XXe siècle - resteront liés à jamais.

L’histoire de trois athlètes, magnifiques et ardents, qui, au sommet de leur gloire, lors des Jeux olympiques de Mexico en 1968, firent un geste inouï pour dénoncer devant le monde entier la condition du peuple noir aux Etats-Unis.

L’histoire de deux Noirs américains, qui trouvèrent en un sportif blanc, australien, fraternité et solidarité. L’histoire enfin d’une amitié inaltérable : trente-huit ans plus tard, en octobre 2006, les deux Américains ont fait le voyage à Melbourne pour porter en terre le cercueil de leur compagnon valeureux.

Il s’appelait Peter Norman. Il avait 64 ans. Et il est mort, le 3 octobre, d’une crise cardiaque. Les journaux de la planète ont aussitôt annoncé que venait de disparaître "le troisième homme de Mexico". Appellation injuste quand on sait que le temps éclair de 20’’06 qu’il avait réalisé sur 200 mètres - record à ce jour non battu en Australie - lui avait valu la deuxième marche du podium et la médaille d’argent. Mais ce fut l’occasion de ressortir la photo sulfureuse : on en avait retenu le poing brandi par les deux athlètes noirs, sans faire suffisamment attention au jeune homme blond et raide qui, en solidarité, avait épinglé sur son survêtement le badge d’un mouvement pour les droits civiques.

Pour la fédération américaine d’athlétisme, comme pour les sportifs noirs qui ont mythifié ce moment, l’Australien est pourtant devenu un héros. Aussi, quand le neveu de Peter, Matt Norman, a téléphoné de Melbourne aux deux autres protagonistes de la photo - Tommie Smith (médaille d’or) à Los Angeles et John Carlos (médaille de bronze) à Palm Springs - tous deux ont immédiatement accepté de venir enterrer leur vieux complice.

"Cela avait un sens qu’ils soient une dernière fois réunis, raconte Matt Norman, qui vient tout juste de finir un documentaire en hommage à son oncle et a déjà filmé ensemble les trois hommes. Ils étaient liés à vie par cette posture de Mexico et Peter partageait entièrement les convictions des deux autres sprinteurs sur l’égalité entre les hommes et la lutte contre le racisme. Il était très croyant, issu d’une famille engagée depuis des générations dans l’Armée du salut. Et l’ostracisme dont souffraient les Noirs d’Amérique n’était pas sans lui rappeler l’affreuse condition des Aborigènes en Australie qui ont attendu jusqu’en 1967 pour être considérés comme de vrais citoyens.

Peter était sensible à tout cela. Et c’est en toute conscience et fierté qu’il s’est solidarisé avec les deux Américains."

C’est ce qu’ont confirmé Tommie Smith et John Carlos lors de la cérémonie d’adieu organisée le 9 octobre 2006 dans la mairie de Williamstown, où s’étaient réunis la famille, les amis et des milliers de personnes à qui fut projetée la vidéo de Mexico. L’occasion de revenir à ce 16 octobre 1968, à la course fabuleuse qui voit s’intercaler le jeune Australien entre les deux Américains réputés invincibles, et à ces deux heures précédant la cérémonie du podium pendant lesquelles Smith et Carlos mettent au point leur coup d’éclat.

La menace d’un boycott des Jeux par les athlètes noirs américains avait été abandonnée, mais certains s’étaient juré de saisir l’occasion d’une médaille pour dénoncer les discriminations raciales. C’est pourquoi Tommie Smith s’est muni de gants de cuir et a minutieusement planifié l’image du podium. Il en discute avec John Carlos, qui partage les mêmes idées. Peter Norman, qui les entend parler, sympathise aussitôt. C’est même lui qui suggère que les deux athlètes noirs se partagent la paire de gants.

" Crois-tu aux droits de l’homme ?", demandent-ils à Norman. "Oui", répond le jeune homme. " Et crois-tu en Dieu ?" "De tout mon coeur", dit fermement l’Australien, qui veut lui aussi participer au mouvement. Il décide alors de revenir sur le stade en portant sur le torse le badge du Projet olympique pour les droits de l’homme. L’image sera impeccable.

Au moment de l’hymne américain, Tommie Smith et John Carlos, sans chaussures pour signifier la pauvreté frappant les Noirs, un foulard au cou pour le premier, un collier pour le second pour évoquer les lynchages longtemps pratiqués dans le Sud, et le poing ganté brandi vers le ciel pour symboliser l’unité du peuple noir, baissent la tête. Norman regarde droit devant lui. "Je pensais voir la peur dans son regard, rappela John Carlos aux funérailles. Je n’y vis que de l’amour. Jamais il n’a détourné les yeux ou la tête. Jamais il n’a flanché.

Vous avez perdu en lui un sacré soldat !" Norman était "un grand humaniste", a déclaré de son côté Tommie Smith, convaincu qu’aucun athlète blanc américain n’aurait eu le cran de faire un tel geste. " L’héritage de Peter est un roc, dit-il. Accrochez-vous bien à ce roc."

L’impact de l’image fut immédiat. Les trois sportifs quittèrent le stade sous les huées et les sifflets. Dès le lendemain, les deux Américains furent expulsés du village olympique. Leurs contrats et promesses d’emplois s’annulèrent un à un. Insultes, menaces de mort, attaques contre leurs familles, traque du FBI... La femme de Carlos se suicida, celle de Smith divorça.

En Australie, Peter Norman ne connut pas la même violence, mais des médias le boudèrent, certains responsables du mouvement olympique le traitèrent comme un paria et, assure aujourd’hui son neveu, "il fut délibérément exclu de la sélection pour les Jeux de Munich de 1972", alors même que ses records le qualifiaient. "Il en était malheureux, sachant qu’il avait ainsi perdu la chance de gagner une médaille d’or, mais il n’en parlait pas. Pas le genre à s’épancher ou se plaindre. Très engagé dans le social et l’humanitaire, faisant aussi du théâtre amateur, Peter s’est davantage préoccupé des autres que de lui-même." Y compris dans l’épreuve qu’il subit après une opération des ligaments où il faillit perdre une jambe.

Les trois hommes se sont revus une poignée de fois depuis 1968. Et notamment l’an passé, à l’université de San José en Californie - dont Smith et Carlos sont anciens élèves - pour l’inauguration d’une statue inspirée par la scène de Mexico... mais sans le "troisième homme".

A sa place, sur le podium, l’artiste a laissé un espace vide afin de permettre aux visiteurs de se faire prendre en photo en défendant une cause personnelle qui leur tiendrait à coeur. Peter Norman n’en a pas pris ombrage, convaincu d’avoir rallié un mouvement qui le dépassait. Fier d’en avoir été. Et désireux que les ondes créées dans ce moment fugace puissent un jour toucher d’autres consciences.

1968/J.O de Mexico : un geste gravé dans les mémoires

http://www.lemonde.fr/web/article/0...


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