Souvenirs d’une manif laïque le 16 janvier 1994

jeudi 3 janvier 2019.
 

16 janvier 1994, froid de loup, neige fondue, un temps à ne pas mettre un manifestant dehors. Pourtant, on était un paquet sur le quai de la gare de Metz ce matin-là, aux petites aurores. On partait pour dire à notre ministre que sa modification de la loi Falloux, il pouvait s’en faire des papillotes.

Donc, pour faire court, nous voilà partis, avec nos belles banderoles « Liberté ! Laïcité ! Fraternité ! » On arrive à la République : noire de monde. Jamais vu ça, même en 68. Oui oui, on y était aussi !

Ce jour-là de janvier 94 était en quelque sorte une revanche sur ce qu’on avait raté comme des bleusailles juste dix ans plus tôt. La fameuse –trop fameuse- manif des tenants du privé en 84, rassemblant un million de personnes dans les rues de Paris. Et nous, comme des imbéciles, à nous mobiliser dans nos préfectures. Evidemment, on n’avait pas fait le poids.

Cette fois, on ne transige pas : tous à Paris ! On défilait par région. Les Alsaciens en tête. Ca me revient : le collège de Haguenau, avec une poupée en costume comme emblème ! Toutes les télés les ont filmés ! Tu m’étonnes : l’Alsace, en tête d’un cortège qui marche pour la laïcité, ça avait une certaine allure ! Les Bretons avaient apporté les bombardes et les binious, ça aussi c’était la classe.

C’était quoi donc qui nous avait tous lancés sur le pavé parisien, malgré la météo carrément hostile, les pieds gelés et les doigts gourds qu’on allait réchauffer dans les troquets tout alentour ? Trois fois rien, une broutille. Le ministre avait décidé d’aggraver la loi Falloux, qui donnait déjà à l’enseignement catholique un joli paquet de privilèges. La loi Falloux, celle contre laquelle Victor Hugo était monté à la tribune de l’Assemblée, le 15 janvier 1850, -chapeau la concordance des dates !- pour prononcer un discours fondateur sur la liberté des consciences à l’école.

Voilà donc un ministre (de droite, cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant !) qui vient nous jouer un nouvel air : augmenter le financement public de l’école privée. L’école pas pour tous, l’école des inégalités, l’école des crevasses infranchissables entre les enfants. L’école privée, donc… Coup de poignard aux valeurs de laïcité, d’égalité, de citoyenneté, de gratuité aussi. Les slogans fusaient : « L’Etat chez lui, les curés chez eux ! » « Des sous pour l’Ecole de la République ! » et la neige tombait. Et on n’avait toujours pas démarré de la République.

Pour finir, on a remonté toute la manif, pour pouvoir dire qu’on y était ! Impressionnant ! Après des heures à se geler les oreilles, on est retournés à la gare, le train, fallait pas le louper. On a refait le trajet dans l’autre sens. Ma parole, il y avait encore plus de monde ! Place de la République, ils n’avaient toujours pas bougé les Lorrains !

Une fois rentrés, on a pris les dernières infos, vous me croyez ou pas, à minuit passé, il y avait encore du monde à la République, du monde qui n’avait jamais défilé, mais qui était là ! On était fiers comme des poux. Comme pour le CPE en 2006, le ministre, il l’a retirée vite fait sa loi de creusement des inégalités. ON AVAIT GA-GNE ! Et le ministre, on l’avait bien eu ! Eh ! Chacun son tour, en 84 c’était les autres qui avaient emporté le gros lot. Le ministre ?

Ah ! J’oubliais ! François Bayrou, il s’appelait, le ministre… Oui, on est bien d’accord : un ministre de droite, pas moyen de se tromper.

brigitte blang pg 57


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