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Nombreux étaient les électeurs de gauche à chercher de « l’espoir » au grand rassemblement annuel du journal communiste, à quelques mois d’une présidentielle marquée par la menace de l’extrême droite. Si des voix plaident encore pour des candidatures identitaires, l’appel au vote utile pour Jean-Luc Mélenchon gagne du terrain.
près une demi-heure passée à causer politique, Caroline a une idée. « Tu ne veux pas que je te présente quelqu’un ? » Direction le stand voisin, quelques mètres parcourus pour passer de la section du Parti communiste français (PCF) de Morsang-sur-Orge à celle de l’Hurepoix, autour de Dourdan et Arpajon. Derrière le bar, « Caro », comme tout le monde l’appelle ici, nous présente une dame occupée à compter les sous. C’est Françoise, sa mère.
Chez elles comme chez tant de familles communistes, le lien au parti est une affaire collective. Françoise a pris sa première carte au parti à la fin des années 1960. Son mari, occupé à cuire les croque-monsieur à quelques mètres de là, y était déjà. Et les filles ont forcément attrapé le virus : Murièle, qui travaille à la mairie communiste de Grigny (Essonne) depuis longtemps, « Caro », qui a été adjointe au maire de Morsang pendant deux décennies…
Si cette dernière a insisté pour qu’on rencontre sa mère, c’est parce que se joue au sein du noyau familial un condensé instructif des débats qui secouent la grande maison communiste depuis des mois. Françoise lève les yeux un instant de sa caisse : « On était tous ensemble dans la Creuse, cet été. On a évité le sujet, on n’allait quand même pas s’engueuler ! », sourit-elle. Dans la famille, le clivage est générationnel. Murièle et Caroline ont fait leur choix : en avril, elles voteront pour Jean-Luc Mélenchon.
Le candidat insoumis est tout sauf une évidence, pourtant, pour ces « cocos » pur jus. « Ça ne m’enchante vraiment pas de voter pour lui mais l’enjeu est trop grand, résume Murièle, cadre territoriale de la fonction publique. Se battre contre l’extrême droite, c’est l’essence du parti communiste. Y aller seuls, c’est une grosse connerie pour moi. » Quelques minutes plus tôt, « Caro » ne disait pas autre chose : « On vit une période tellement dangereuse que la gauche n’a pas d’autre choix que d’être unie. »
Pas de quoi faire flancher Françoise. Du haut de ses 81 ans, l’ancienne permanente du parti a un avis bien tranché sur l’élection à venir. « Si on n’a pas un candidat, on est absents de tout, explique-t-elle. Les idées communistes, on doit les entendre. Et puis, il nous insulte tout le temps. Comment faire confiance à quelqu’un qui passe son temps à nous tirer dans les pattes ? »
Dans les allées du grand rassemblement annuel de L’Humanité, l’argument de Françoise a son petit succès. La veille, c’était Georges que l’on croisait près de la grande scène. À notre demande, l’homme déroule son pedigree : 78 ans, cinquante ans de cartes au « Parti », comme disent les camarades, et cinquante et un à la CGT. Il a lâché quelques responsabilités en cours de route mais sa « capacité de révolte » n’a pas flanché, depuis Castetpugon (Pyrénées-Atlantiques), son village « de 200 âmes » au nord de Pau.
Georges l’assure : le péril de l’extrême droite, il a vécu assez longtemps pour en savoir quelque chose. « Chez moi, je me bats contre ceux qui veulent céder aux réponses simplistes qu’ils entendent à la télévision, raconte-t-il. Je leur dis “Putain, fais l’effort ! Tu crois vraiment qu’ils vont s’occuper de toi ? Sur les retraites, tu sais comment ils votent ?” Malheureusement, avec le temps qui passe, la mémoire de certaines choses a disparu. Et on risque de nous resservir des plats du passé qu’on ne voulait plus revoir. »
De ce raisonnement pourrait découler, comme chez d’autres, une forme de résignation à voter Jean-Luc Mélenchon. Mais non. « Il nous a laissé une note de 500 000 euros en 2012, je n’ai pas oublié », glisse-t-il, en référence à un vieux reproche du PCF datant de leur première présidentielle commune, une histoire de dépassement de frais de campagne dont le parti avait dû s’acquitter.
Georges tient à ce que le flambeau rouge continue de scintiller. « Si on n’amène pas un certain nombre d’idées dans le débat, elles vont s’affaiblir voire disparaître, pense-t-il. Alors oui, on ne sera pas au second tour. Mais c’est écrit où dans la Constitution que seuls quelques candidats peuvent se présenter ? On parle de démocratie, là, pas d’une course de chevaux. »
Lise, 25 ans, militante non encartée
Si plus de 72 % des militant·es communistes ont voté pour que leur secrétaire national se présente à la présidentielle d’avril-mai, les trois jours de la Fête ont révélé la profondeur des interrogations qui traversent les rangs. Henri, ouvrier industriel et militant PCF en Moselle, y voit une question de générations. « Les anciens voteront Roussel, les jeunes voteront pour Jean-Luc Mélenchon », affirme le trentenaire.
« Je suis pour le vote utile, Jean-Luc Mélenchon est celui qui est le mieux placé à gauche, Fabien Roussel n’ira pas au second tour », explique celui qui a vu le Rassemblement national (RN) ravir en 2024 cinq des huit sièges de député·es de son département, désormais privé de représentant de gauche à l’Assemblée nationale. Dans un territoire où l’extrême droite rafle la mise, il plaide pour « un vrai travail de terrain, pour expliquer aux gens que le RN ne va pas améliorer leur pouvoir d’achat, que l’extrême droite, ça reste la droite et donc qu’elle n’aide pas les travailleurs à faire avancer la lutte des classes ».
Elise, chargée de communication pour une organisation franco-allemande, elle, se dit « encore scotchée par la victoire de l’AfD [le parti d’extrême droite allemand – ndlr] en Saxe ». « Ça fait extrêmement peur », répète celle qui se dit « pas sûre que la multiplication des candidats soit une bonne chose, l’électorat va s’éparpiller ». Son amie Katia, 39 ans, est « venue chercher de l’espoir après le pire été de l’histoire sans que l’idée qu’il faut changer semble infuser nulle part ». À la place, elle aperçoit « une campagne présidentielle qui s’annonce mal » et cherche encore « une gauche dans laquelle on pourrait se reconnaître et se retrouver ».
Cette juriste dans le service public assure n’avoir jusqu’ici aucune idée du candidat ou de la candidate qui pourrait emporter son vote. Mais pour elle, « le vrai problème en France, c’est le système présidentiel : tout le monde se mobilise pour la présidentielle, alors qu’on devrait se concentrer sur les législatives pour avoir des parlementaires qui votent des politiques de long terme ».
À un moment, il faudra faire un choix, mais pour le moment aucun·e candidat·e ne lui convient. « Mon petit frère est convaincu que la seule solution c’est Jean-Luc Mélenchon, mais pour moi il y a des choses trop problématiques, comme son hégémonie sur LFI par exemple », avance-t-elle. Autour d’elle, dit-elle, « le peuple de gauche cherche des solutions mais on a tous du mal à voir l’avenir avec confiance ». « En tout cas, ici à la Fête de l’Huma, même si on n’est pas toujours d’accord, on pagaie tous dans le même sens », veut-elle croire.
De longs mois de discussions à venir Dans une ambiance paisible, à l’exception de moments très brefs à fort écho numérique, le rassemblement de L’Huma a montré combien les questionnements stratégiques traversaient les partis de gauche autant que les cercles familiaux ou amicaux.
Blandine et Patrick viennent tous les ans depuis une vingtaine d’années, depuis leur village de Meurthe-et-Moselle. « Moi, je suis femme de ménage et je suis à fond pour François Ruffin parce qu’il est proche du peuple et qu’il comprend les petites gens », affirme d’emblée Blandine. Patrick, lui, encarté PCF et CGT pendant ses quarante-trois années à faire les trois-huit à l’usine jusqu’à sa récente retraite, votera pour Jean-Luc Mélenchon parce que « Fabien Roussel, tout le monde l’aime bien, mais il ne sera pas au second tour ».
Lise, 25 ans et récemment installée à Morsang-sur-Orge, « bataille avec [son] copain pour convaincre [leurs] ami·es de voter Mélenchon ». Pourtant pas membre de La France insoumise, elle a acquis au sein des manifestations pour le climat une urgence et une conviction : « C’est lui qui va faire le plus gros score et il a compris les enjeux écologiques. Pourquoi attendre le second tour ? »
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Sous la tente de la fédération PCF de Charente, Audran raconte un militantisme de proximité assez similaire, chez lui à Rennes (Ille-et-Vilaine). « Il faut se dire qu’on a six mois pour convaincre, explique ce militant non encarté de 30 ans. C’est pour ça que venir ici nous fait du bien. On se rencontre, on prend un peu d’énergie et ensuite on y retourne pour convaincre les uns et les autres. Moi, je suis convaincu que c’est jouable pour la gauche. »
Louise a envie d’y croire mais elle pense immédiatement à ceux qui, dans son entourage, se pincent le nez à l’idée de soutenir Jean-Luc Mélenchon. « Ça provoque chez moi un peu de tristesse, souffle la femme de 27 ans, metteuse en scène à Poitiers (Vienne). Qu’est-ce qui fait qu’on ne se comprend pas ? Pourquoi on ne parvient pas à se retrouver avec des gens qui ont des valeurs aussi proches des miennes ? C’est comme si tout le monde n’avait pas la même conscience de l’urgence. »
Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani
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