Après l’orage, l’impossible retour au monde d’avant

dimanche 12 juillet 2026.
 

La fin provisoire de la canicule ne doit pas effacer son brutal enseignement : le monde où l’on ne pouvait pas mourir de chaud dans l’un des pays les plus riches du monde ne reviendra plus. Le temps est venu du deuil, de la colère et de l’action.

https://www.mediapart.fr/journal/fr...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260628-164506&M_BT=1489664863989

Enfin la pluie. Et avec elle l’oubli ? Les averses orageuses et les masses d’air plus fraîches qui doivent s’étendre vers l’intérieur du pays pendant le week-end vont aussi faire pleuvoir un sentiment de soulagement et l’envie de tourner la page.

Enfin finie, la canicule ! La communauté nationale pourrait s’imaginer reprendre une activité normale : travail, famille, vacances, campagne électorale. Mais ce serait une grave erreur. Le temps du monde d’avant où l’on ne pouvait pas mourir de chaud dans l’un des pays les plus riches du monde ne reviendra plus.

La canicule de juin 2026 en France est historique par sa brutalité et son ampleur ; mais elle constitue aussi notre nouvelle normalité. Il est vital qu’un réveil collectif succède à nos nuits sans sommeil : nous sommes entré·es dans le dur de la mutation climatique. Et c’est horrible.

Alors dansons sous la pluie quelques heures, mais gardons bien en tête que le temps est au deuil, à la colère et à l’action.

Marquer le deuil

Ne pas oublier ces deux frères de 2 et 4 ans morts de déshydratation dans une voiture garée dans l’allée d’un pavillon de Carpentras (Vaucluse). Ni cet enfant de 3 ans mort dans le Val-d’Oise après avoir suffoqué dans un véhicule, bloqué par la « sécurité enfant ».

Ne pas oublier les plus de cinquante personnes qui se sont noyées en une semaine en tentant d’échapper à la chaleur : deux jeunes gens de 23 ans sur le lac d’Annecy (Haute-Savoie), un petit garçon de 6 ans à Bègles Plage (Gironde), un jeune joueur de Ligue 2 à Caluire-et-Cuire dans le Rhône, un père de famille de 50 ans dans la Sarthe à l’issue d’un pique-nique.

Se souvenir de Daniel S., mort pendant la première vague de chaleur, fin mai, d’une hyperthermie dans la Drôme, après avoir travaillé toute la journée sur un toit. Penser à cette personne âgée en Gironde morte à son domicile dès le premier jour de la canicule, suivie de trois autres dans le Pas-de-Calais.

En 2003, il avait fallu attendre des mois pour établir un bilan de 15 000 personnes, majoritairement de plus de 65 ans, mortes seules pendant la vague de chaleur. Des milliers de personnes aussi en 2022, comme en 2025. La chaleur prend au minimum la vie de près de 5 400 personnes par an en France selon une étude d’Oxfam.

Se souvenir d’Eden, 18 ans, qui habite dans les bâtiments surchauffés du Crous de Nanterre et n’a pas les moyens de s’acheter un ventilateur d’appoint. Des infirmières de la clinique Saint-Grégoire, à Rennes (Ille-et-Vilaine), qui ont été victimes d’hyperthermie et ont dû être perfusées.

Ou encore des enseignant·es accrochant des couvertures de survie sur les fenêtres des écoles et se mettant collectivement en grève après avoir dû accueillir des enfants dans des conditions indignes. Au point que lorsque le ministre de l’éducation nationale a décidé de maintenir les épreuves du brevet, la secrétaire générale du Snes-FSU s’est demandé si c’était « de l’inconscience ou de la provocation ».

Ne pas oublier non plus les centaines de poissons morts de chaleur dans un étang des Côtes-d’Armor. Ni ces animaux crevant par milliers dans les élevages de notre malbouffe industrielle.

Garder en mémoire qu’on a aussi parfois ri pendant cette canicule. Quand le président de la République a posté sur le réseau social X qu’il fallait penser à boire de l’eau. En dansant, le 21 juin, pendant la Fête de la musique qui ressemblait à une apocalypse joyeuse.

En s’étonnant, devant l’aire de jeux de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pendant la nuit la plus chaude de l’histoire du Grand Paris, quand des petit·es en folie glissaient en se trémoussant sur un toboggan mouillé, en pleine nuit, et qu’une question taraudait alors une petite fille qui avait rarement eu le droit de veiller aussi tard : « C’est quand l’heure des monstres ? » Ces façons de ne pas désespérer d’un monde qui se dérobe sont aussi des points d’appui pour en bâtir un qui puisse demeurer habitable.

L’arme des urnes : punir et surveiller

Le premier échelon du réveil collectif a les urnes pour arme, alors que nous ne sommes plus qu’à quelques mois d’un scrutin décisif. Le Rassemblement national (RN), qui tente aujourd’hui de faire oublier des décennies de déni climatique, doit être rejeté non seulement au nom de son héritage xénophobe, mais aussi de son ADN antiécologique.

Le centre de droite qui gouverne la France depuis dix ans, et ose encore faire étalage de son autosatisfaction alors que le pays suffoque, après avoir jeté à la poubelle toute politique climatique ambitieuse, ne mérite plus que mépris et moquerie.

L’action publique dispose d’une multitude de plans, applicables sans délais, pour inverser la tendance mortifère.

Mais, à moins d’un an de l’élection présidentielle, c’est en réalité tout·e candidat·e qui refusera de construire son programme pour répondre à ces drames qui devrait subir trois gestes politiques pratiqués pendant des siècles et trop longtemps tombés en désuétude : la destitution, l’ostracisme et la damnatio memoriae (l’effacement de la mémoire collective).

Des procédures qu’il serait légitime d’étendre aux ministres qui refusent d’envisager un « congé climatique » lorsque la température au travail devient insupportable ; aux architectes qui ont continué de construire des bâtiments indigents et interdisent d’y ajouter des stores ou des volets ; aux recteurs et rectrices qui ont refusé de fermer les établissements scolaires pour éviter que la vie économique ne ralentisse ; aux préfets et préfètes qui n’ont pas anticipé sur l’engorgement des hôpitaux et traquent les moments festifs ; aux décideurs économiques qui sont prêt·es à nous faire cramer pour ne pas menacer les dividendes.

Des solutions sur la table

Le second échelon du réveil collectif nécessite de rouvrir quelques cartons et d’appliquer certains rapports. L’action publique, dont les déficiences sont aujourd’hui si apparentes, dispose d’une multitude de plans, applicables sans délais, pour inverser la tendance mortifère.

Certains entrent même dans le cadre mainstream de l’aménagement de l’économie et auraient pu amorcer la mutation nécessaire sans attendre le grand soir. Le rapport de l’économiste Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, remis à Élisabeth Borne en mai 2023, expliquait déjà qu’il ne servait à rien de « retarder les efforts » au nom de la maîtrise de la dette publique, car « ce ne pourrait qu’accroître le coût pour les finances publiques et l’effort nécessaire les années suivantes » pour atteindre nos objectifs climatiques.

La Convention citoyenne pour le climat, dont les conclusions avaient été largement démolies par le gouvernement de Jean Castex avant de finir ratatinées dans une loi au rabais, dressait un panorama très complet des actions à mener en urgence pour mettre en œuvre une politique climatique digne de ce nom.

Les rapports du secrétariat général à la planification écologique avaient eux aussi balisé en long, en large et en travers les scénarios d’action possibles pour décarboner le pays dans les transports, les logements, l’agriculture, l’industrie, la consommation, ainsi que pour protéger la biodiversité – avant que ce secrétariat ne soit débranché par Gabriel Attal puis François Bayrou.

Sous ses dehors idéalistes, voire utopiques, la feuille de route proposée par le Laboratoire sur les inégalités mondiales pour décarboner l’économie, tout en réduisant les inégalités, se fonde sur un diagnostic d’une précision chirurgicale sur la distribution des richesses dans le monde.

Son dispositif phare de « Fonds pour la justice mondiale », financé par la taxation des milliardaires, a aussi le mérite de rappeler une évidence : bien que le « Titanic » climatique concerne toute la planète, nous ne sommes pas toutes et tous sur le même bateau. La lutte contre le désastre écologique n’a de sens et ne peut être efficace que si elle est étroitement corrélée à une redistribution massive des richesses accumulées, à la hauteur du vertige inégalitaire actuel.

La raison de l’utopie

Le « cercle de la raison » qui prétendrait exclure certaines des nombreuses propositions aujourd’hui sur la table doit faire face à une situation de plus en plus visible : le réel n’est plus ce qu’il était. En conséquence, « l’utopie » non plus. Plus encore aujourd’hui qu’hier, c’est la réalité qui est invivable et l’utopie qui est la seule voie raisonnable.

Dans un monde où l’homme le plus riche du monde lève des milliards de dollars pour financer la colonisation de la planète Mars, les coordonnées du réel s’inversent. « Si la dystopie radicale est possible, comme on le voit avec Trump, Elon Musk et cet alliage entre l’épistémologie politique archaïque et les nouvelles technologies cybernétiques, alors il n’y a qu’une utopie des corps vivants qui pourra nous sortir de là où nous sommes », expliquait récemment à Mediapart le philosophe Paul B. Preciado. Autrement dit, « l’utopie est plus nécessaire que jamais, parce qu’elle est totalement possible. L’utopie dans le sens d’une radicalité dans les projets de transformation planétaire ».

Les dinosaures aussi pensaient qu’ils avaient le temps.

Slogan de manifestations pour le climat

À partir de là, on peut effectivement inverser les termes du débat et réconcilier pragmatisme et radicalité. Pourquoi ne serait-il pas possible de cesser de payer son loyer si son logement dépasse 33 °C et que le propriétaire n’a pas engagé de travaux de rénovation énergétique ?

Oui, EDF fait bien de débloquer 80 millions d’euros pour équiper rapidement les écoles de « solution de rafraîchissement ». Mais dans le nouveau monde dans lequel nous sommes collectivement projeté·es, ne faut-il pas aussi réquisitionner les superprofits de TotalEnergies pour végétaliser l’ensemble des écoles et collèges de France ? Et taxer beaucoup plus les Gafam et leurs data centers énergivores pour rénover et isoler thermiquement toutes les passoires et bouilloires thermiques du territoire ?

Afin que ces solutions d’urgence ne soient pas réduites à un impératif d’adaptation au rabais, continuant de soumettre nos vies aux logiques du capital, le troisième étage du réveil collectif consiste à faire mentir un vieil adage : celui du professeur de littérature états-unien Fredric Jameson, selon qui il serait plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme.

Comment y parvenir quand il n’a jamais été aussi évident que l’humanité était au bord du précipice ? En réalité, les chemins de traverse, zones de résistance, stratégies de sabotage et désirs de soulèvements contre le système extractiviste, colonial et patriarcal n’ont peut-être jamais été aussi vivaces, pugnaces et créatifs qu’aujourd’hui.

Il existe une pluralité « de chemins pouvant contribuer à bâtir une société plus libre et épanouissante, plus respectueuse de la planète », tels qu’ils sont, par exemple, recensés dans un ambitieux ouvrage consacré aux mondes post-capitalistes paru récemment.

Comme on pouvait le lire dans les manifestations climat de ces dernières années : « Les dinosaures aussi pensaient qu’ils avaient le temps. »

Joseph Confavreux et Jade Lindgaard


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