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Des dizaines de milliers de volailles et de porcs ont déjà succombé aux températures extrêmes. Face aux centres d’équarrissage saturés, les enfouissements d’urgence sont autorisés, ce qui suscite des inquiétudes sur des risques de pollution de l’eau.
Le Grand Ouest a connu ces derniers jours des températures exceptionnellement élevées, avec plus de 40 °C relevés à Rennes, Vannes ou Nantes. Si cette canicule met les organismes humains à rude épreuve, elle fait aussi des ravages dans les élevages. En Bretagne et dans les Pays de la Loire, principales régions françaises de production porcine et avicole, les fortes chaleurs provoquent une surmortalité exceptionnelle des volailles et des porcs.
Le ministère de l’agriculture évoque une situation « très évolutive » et se dit incapable, à ce stade, de fournir un chiffre sur le nombre d’animaux morts. Mais plusieurs sources font état de plusieurs dizaines de milliers de volailles décimées. Les porcs sont également touchés. La Bretagne concentre une très forte densité d’exploitations. À elle seule, elle produit 55 % des porcs, 35 % des poules pondeuses et 28 % des poulets de chair, sur seulement 5 % de la surface agricole du pays.
Malgré des systèmes automatisés d’aération, dans les bâtiments d’élevage hors sol, où les animaux sont regroupés par milliers, ceux-ci sont particulièrement vulnérables. « Les exploitations avec des parcours arborés et ombragés permettent une meilleure résistance des animaux à la chaleur », constate Stéphane Galais, porte-parole national de la Confédération paysanne.
La catastrophe a rapidement débordé les capacités des entreprises chargées de collecter et de traiter les carcasses. À Plouvara (Côtes-d’Armor), Secanim est la plus grande usine d’équarrissage de France, qui traite les animaux morts de Bretagne et des Pays de la Loire avant leur transformation en graisses et farines animales. « C’est un tsunami », résume à Mediapart Hervé Fumery, directeur chargé des relations avec les éleveurs.
« Tous les jours, dans les élevages français, une faible proportion d’animaux meurent naturellement : c’est notre activité quotidienne, précise-t-il. Aujourd’hui, cette mortalité a doublé. À cela s’ajoutent les morts par étouffement de porcs et de volailles en raison des fortes chaleurs, qui représentent déjà plus de 5 000 tonnes. ». Pour faire face, l’entreprise a sollicité ses deux autres sites, en Vendée et dans l’Allier. Malgré cela, les capacités sont atteintes. « On est à saturation », reconnaît Hervé Fumery.
Une suractivité non sans impact pour les habitant·es des communes voisines de l’usine. « L’odeur est pestilentielle », constate Guy Le Gal. « C’est encore pire que d’habitude, car la matière est dégradée quand elle arrive », détaille ce retraité, qui a été maire de Saint-Donan et vit à 500 mètres du centre d’équarrissage. Il se bat depuis des décennies contre les nuisances de cette usine. « Si on dort la fenêtre ouverte, on est réveillé la nuit par les odeurs. C’est une vraie galère. C’est la canicule et on ne peut même pas ouvrir les fenêtres », rage-t-il.
Face à l’engorgement des équarrisseurs, les préfectures ont activé, dès le début de la semaine, des procédures exceptionnelles. En Bretagne, la direction régionale du ministère de l’agriculture (Draaf) a autorisé, à titre dérogatoire, l’enfouissement des carcasses directement sur les exploitations, sous réserve d’un accord de la direction départementale de la protection des populations (DDPP) et, en principe, d’une expertise hydrogéologique garantissant l’absence de risque pour les nappes.
L’objectif est d’éviter que les carcasses restent plusieurs jours à l’air libre, car avec la chaleur, leur décomposition est extrêmement rapide. Selon les services du ministère de l’agriculture, des bactéries comme les salmonelles, Escherichia coli ou encore les campylobactéries peuvent rapidement proliférer et contaminer l’environnement, notamment les eaux. L’enfouissement apparaît donc comme la « moins pire » des solutions.
Des dizaines d’exploitations étaient encore en attente d’une solution au milieu de la semaine.
Mais face à l’afflux des demandes, les règles ont été assouplies. Depuis jeudi 25 juin, une procédure simplifiée permet d’autoriser l’enfouissement de moins de 3 tonnes de carcasses sans expertise hydrogéologique préalable, ce qui suscite des inquiétudes.
Chargée de mission eau et agriculture à Eau & rivières de Bretagne, une association de protection de l’environnement spécialisée dans les milieux aquatiques, Estelle Le Guern comprend la nécessité d’agir rapidement, mais elle insiste sur les précautions indispensables : « Il faut absolument éviter les zones de captage d’eau potable. C’est pour cela qu’une expertise hydrogéologique est normalement demandée. Il peut exister des failles qui mettent en communication différentes nappes et conduire à la pollution de réseaux entiers. »
Pour l’association, l’urgence ne doit pas conduire à abandonner tout contrôle. « Il faut un véritable suivi des sites pendant toute la dégradation des cadavres », dit-elle.
Même inquiétude du côté de la Confédération paysanne. Julien Hamon, porte-parole du Morbihan, redoute que certains éleveurs et éleveuses finissent par agir seul·es en raison des délais des services de l’État. Selon les informations obtenues par Mediapart, des dizaines d’exploitations étaient encore en attente d’une solution au milieu de la semaine.
Pour les agriculteurs et agricultrices qui n’ont pas la possibilité d’enfouir sur leur parcelle, des centres de stockage de déchets non dangereux ont été sollicités par les autorités pour gérer les cadavres, a fait savoir le ministère de l’agriculture.
Jacky Bonnemains, directeur de l’association écologiste Robin des Bois, estime que cette solution n’est pas sans conséquences : « Les jus de putréfaction issus des cadavres vont perturber le fonctionnement des stations d’épuration des centres de stockage. Ils risquent ensuite de rejeter dans les rivières ou les eaux souterraines des polluants chimiques, des résidus médicamenteux et vaccinaux ainsi qu’une importante charge bactériologique. »
Estelle Le Guern s’inquiète également : « On est déjà sur un territoire fragile avec des effets en cascade. Les fortes chaleurs provoquent aussi des coupures d’électricité qui peuvent perturber le fonctionnement des stations d’épuration et polluer les cours d’eau jusqu’à la mer », alerte l’ingénieure agronome. Le 23 juin, une panne géante d’électricité survenue dans le Finistère a justement entraîné le débordement des eaux usées de stations d’épuration, provoquant des risques sanitaires et l’interdiction de baignade sur plusieurs plages.
Le projet de loi d’urgence agricole prévoit de relever certains seuils réglementaires afin de simplifier l’extension des élevages.
Au-delà de l’urgence, cette crise ravive les débats sur l’adaptation de l’élevage au dérèglement climatique. Pour Stéphane Galais, éleveur laitier en agroécologie en Ille-et-Vilaine, la crise révèle les limites d’un modèle orienté vers la productivité. « La sélection génétique s’est tournée uniquement vers la surproduction et pas du tout vers d’autres critères, comme la résistance ou la rusticité », dit-il.
Pour lui, la réponse ne peut pas se limiter à améliorer des bâtiments. « Les systèmes agroécologiques restent l’avenir pour amortir l’adaptation au changement climatique, mais aussi pour l’atténuation. »
Or, le projet de loi d’urgence agricole prévoit de relever certains seuils réglementaires afin de simplifier l’extension des élevages. Pour Jacky Bonnemains, le risque est clair : « Si cela se fait dans les mêmes conditions d’élevage, nous allons au-devant de catastrophes encore plus graves lors des prochains étés. »
Estelle Levresse
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