Interdépendance économique étroite entre l’Allemagne et les États-Unis.

samedi 13 juin 2026.
 

Malgré sa période économique en récession, l’Allemagne reste la première puissance économique et financière de l’union européenne. Son PIB représente 24 % du PIB de l’union européenne la plaçant largement en tête malgré une baisse de 1 % depuis 2019.

Voici une analyse structurée et documentée de cette interdépendance remarquable entre les secteurs financiers et industriels germano-américains.

L’interdépendance économique et financière entre l’Allemagne et les États-Unis

1. Le commerce bilatéral : un ancrage structurel

Les États-Unis sont redevenus en 2024 le premier partenaire commercial de l’Allemagne. Avec 255,4 milliards d’euros de biens échangés, ils ont retrouvé la « pole position » qu’ils avaient abandonnée depuis 2016 à la Chine. Les exportations allemandes vers les États-Unis ont atteint 163,4 milliards d’euros, soit une progression de près de 4 % sur un an, représentant 10,5 % des exportations totales allemandes. L’excédent commercial de l’Allemagne avec les États-Unis atteignait ainsi environ 69,8 milliards d’euros en 2024, reflétant une demande robuste pour les biens industriels allemands, notamment les véhicules automobiles et les machines.

À l’échelle de l’UE, le commerce transatlantique de biens et de services a atteint un peu plus de 1 680 milliards d’euros en 2024, dont 867 milliards d’euros pour les seuls échanges de biens, un chiffre qui a presque doublé au cours des dix dernières années.

2. Les investisseurs américains en Allemagne Les géants de la gestion d’actifs : une emprise sur le DAX

C’est sans doute le phénomène le plus structurant. Les trois grands fonds américains — BlackRock, Vanguard et State Street — sont présents dans le capital de pratiquement toutes les grandes entreprises cotées du DAX. Dans 24 des 40 entreprises du DAX, plus de la moitié des actions sont détenues par des investisseurs étrangers. La part des investisseurs nord-américains, principalement américains, a progressé régulièrement, passant de 17,3 % en 2010 à 23,3 % en 2022. Les principaux actionnaires individuels sont les gestionnaires d’actifs américains BlackRock et Vanguard, qui ont investi ensemble environ 130 milliards de dollars dans les entreprises du DAX. Vanguard et BlackRock sont extrêmement présents dans l’actionnariat des plus grandes entreprises allemandes. Pour Volkswagen par exemple, les trois premiers actionnaires sont : le fonds souverain du Qatar (QIA), Vanguard et BlackRock. BlackRock est également actionnaire significatif de la Deutsche Bank, ainsi que de nombreuses autres institutions financières européennes.

Les grandes tech américaines : un investissement massif dans l’infrastructure numérique

Google a annoncé son « plus grand plan d’investissements à ce jour » en Allemagne, prévoyant d’investir 5,5 milliards d’euros d’ici 2029, principalement dans des centres de données à Francfort et en Hesse, pour accompagner la demande en cloud et IA des entreprises allemandes. Ce mouvement s’inscrit dans un contexte où l’Allemagne cherche à rattraper son retard numérique en s’appuyant sur les mastodontes américains de la tech.

3. Les investissements allemands aux États-Unis

L’industrie automobile : présence manufacturière majeure De nombreuses grandes entreprises allemandes disposent d’investissements et d’installations de production importants aux États-Unis. BMW possède une grande usine en Caroline du Sud produisant des centaines de milliers de véhicules chaque année. BASF possède plusieurs sites de production au Texas, Bayer dispose de centres de recherche et d’installations de production, et Siemens possède de nombreuses succursales dans les secteurs de l’automatisation et de l’énergie. Le groupe Volkswagen a investi plus de 5 milliards d’euros dans son usine de Chattanooga (Tennessee), et 5 milliards supplémentaires dans une coentreprise avec le fabricant américain de véhicules électriques Rivian. Mercedes-Benz prévoit d’assembler son VUS GLC dans son usine d’Alabama dès 2027, et BMW envisage d’augmenter la cadence de production à Spartanburg (Caroline du Sud). Un ralentissement notable depuis 2025 De février à novembre 2025, les entreprises allemandes ont investi environ 10,2 milliards d’euros aux États-Unis, soit une baisse d’environ 45 % par rapport à près de 19 milliards d’euros sur la même période de l’année précédente, en raison de l’incertitude engendrée par les changements de politique commerciale de l’administration Trump. Lorsque les hypothèses fondamentales de l’environnement économique sont remises en question parfois du jour au lendemain, très peu d’entreprises osent prendre des décisions d’investissement d’envergure.

4. Les formes de coopération économique transatlantique

Au-delà des seuls flux d’investissements, l’interdépendance prend plusieurs autres formes : Banques et finance : La Deutsche Bank a construit au fil des décennies une présence significative sur les marchés américains, notamment par l’acquisition historique de Bankers Trust en 1999. Des projets communs d’innovation financière réunissent aujourd’hui JPMorgan et Deutsche Bank, par exemple autour du projet Agorá de la BRI visant à tester des paiements transfrontaliers tokenisés via la blockchain.

Chaînes de valeur industrielles : Les États-Unis constituent un marché clé pour les exportations allemandes, notamment dans les secteurs pharmaceutique et automobile, et accueillent environ un quart du stock total d’IDE sortant de l’Allemagne. Collaboration technologique : Deutsche Telekom a noué un partenariat avec Nvidia pour la construction d’une « usine d’IA souveraine » en Allemagne, illustrant une coopération technologique où les entreprises américaines apportent leur avance en IA tandis que les entreprises allemandes offrent infrastructure et marchés.

Tendance générale à la prudence : Les investissements directs étrangers américains en Europe sont en baisse de 7 % au premier trimestre 2025, et les IDE européens aux États-Unis reculent de 15 % sur la même période. Certaines firmes européennes se questionnent désormais sur la stabilité de l’économie américaine à moyen terme et décident de reporter ou suspendre leurs investissements.


Synthèse Dimension Sens Acteurs clés Volume approximatif Actionnariat boursier USA → DAX BlackRock, Vanguard, State Street  130 Mds $ (BlackRock + Vanguard) Infrastructure numérique USA → DE Google, Microsoft, Nvidia +5,5 Mds € (Google seul, d’ici 2029) IDE industriels DE → USA VW, BMW, Mercedes, BASF, Siemens  10,2 Mds € (2025, en recul) Commerce bilatéral Bilateral Automobile, pharma, machines 255 Mds € (2024) Finance & banking Bilateral Deutsche Bank, JPMorgan Présences croisées majeures

Cette interdépendance est donc profonde et multi-dimensionnelle — mais elle traverse actuellement une phase de tension inédite, sous l’effet des tarifs douaniers et de l’instabilité des règles du jeu américaines depuis 2025, qui fragilisent une relation construite sur plusieurs décennies.

5. Les interrelations entre l’Allemagne et les États-Unis dans le domaine de l’armement et de la défense

Voici une synthèse complète et structurée sur les échanges économiques entre l’Allemagne et les États-Unis dans le domaine de la défense.

5.1– Les importations d’armes allemandes en provenance des États-Unis

La dépendance de l’Allemagne (et de l’Europe en général) vis-à-vis de l’industrie de défense américaine s’est fortement accentuée ces dernières années. En Allemagne, la part des importations d’armes en provenance des États-Unis a bondi de près de 61 points de pourcentage au cours des cinq dernières années. Plus globalement, près des deux tiers (64 %) des importations d’armes par les États européens membres de l’OTAN provenaient des États-Unis au cours de la période 2020–2024, contre 52 % lors de la période précédente 2015–2019 — et ce alors que le montant total des importations a plus que doublé (+105 %).

Parmi les systèmes les plus vendus par les États-Unis figurent les chasseurs F-35, les missiles Patriot et les chars Abrams.

5.2 – Les partenariats industriels et investissements croisés

Le symbole de la coopération industrielle germano-américaine est Rheinmetall, le géant allemand de l’armement.

Sa filiale American Rheinmetall Vehicles, implantée aux États-Unis, a noué un partenariat stratégique avec Lockheed Martin, avec qui il collabore sur les missiles et le chasseur F-35. Un autre accord a été signé avec la société Anduril, spécialiste des drones et des systèmes autonomes. En avril 2025, Rheinmetall a annoncé le renouvellement de son partenariat avec Lockheed Martin, signé en 2024. Cet accord a pour but de produire des munitions "made in Europe", sous licence américaine, consacré dans un premier temps aux missiles tactiques sol-sol ATACMS. Ce partenariat s’inscrit dans la continuité de la coopération technologique de défense germano-américaine entamée en 2023, lorsque le groupe allemand s’est vu confier la production des sections de fuselage du F-35. Lockheed Martin et Rheinmetall prévoient également la création d’un "centre d’excellence", piloté par Rheinmetall, qui assurera la fabrication de roquettes et de missiles, opérant en Allemagne ainsi que dans d’autres pays européens.

En juin 2025, la société américaine Anduril a également signé avec Rheinmetall un accord de partenariat stratégique portant sur la coproduction d’une version européenne du drone Fury et l’intégration à la plateforme logicielle IA Battlesuit du groupe allemand.

Du côté de Rheinmetall lui-même, son carnet de commandes a explosé, passant de 24,5 milliards d’euros en 2022 à 80 milliards d’euros, le groupe ayant déjà capté 40 milliards d’euros d’investissements, dont un contrat d’artillerie de 8,5 milliards d’euros en 2024 — un record.

5.3 – Part du PIB allemand consacrée à la défense

Berlin a consacré 2,1 % de son PIB aux dépenses militaires en 2024, selon les chiffres de l’OTAN — une hausse de 28 % par rapport à l’année précédente.

En 2025, l’Allemagne a investi environ 97 milliards d’euros dans la défense, soit une augmentation de 24 % par rapport à 2024, dépassant ainsi le Royaume-Uni pour devenir le premier investisseur européen en matière de défense.

Comparaison européenne : en 2025, les dépenses militaires représentent 2,39 % du PIB pour l’Allemagne, 2,31 % pour le Royaume-Uni, 2,05 % pour la France — tandis que les pays les plus proches de la Russie sont bien au-dessus : 4,3 % pour la Pologne, 4 % pour la Lituanie, 3,74 % pour la Lettonie et 3,42 % pour l’Estonie.

Trajectoire future : la réforme constitutionnelle adoptée en mars 2025 en Allemagne a créé un cadre budgétaire plus favorable à la hausse des dépenses de défense. L’objectif est d’atteindre 3,5 % du PIB en 2029, avec des dépenses de défense passant de 66,8 milliards d’euros en 2024 à 167,8 milliards en 2029 — soit une hausse de 150 %.

Lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, les Alliés se sont engagés à porter à 5 %, à l’horizon 2035, la part du PIB consacrée à la défense et aux dépenses liées.

5.4 – Les bases militaires américaines et OTAN en Allemagne

L’Allemagne demeure le principal pays hôte des forces américaines en Europe.

Les États-Unis comptaient en 2024 environ 67 000 militaires en service actif répartis dans les 30 pays européens membres de l’OTAN. La majorité se trouve en Allemagne, qui en accueille plus de la moitié — soit 35 068 soldats — suivie de l’Italie (12 375) et du Royaume-Uni (10 058).

Selon le Centre de données sur les effectifs de la Défense américaine, environ 36 400 militaires américains sont affectés en Allemagne, répartis dans près de 20 à 40 bases à travers le pays. Ces bases, installées à la chute du régime nazi et devenues permanentes avec la création de l’OTAN en 1949, jouent aujourd’hui un rôle de plateformes logistiques pour les opérations américaines, notamment au Proche et Moyen-Orient.

La plus emblématique reste Ramstein : la base aérienne de Ramstein, en Allemagne, accueille environ 54 000 militaires et plus de 5 400 employés civils américains, accompagnés d’environ 11 000 membres de leurs familles.

Synthèse en bref

Indicateur Donnée clé Part des importations d’armes EU depuis les USA +61 pts en 5 ans (2020-2024) Budget défense Allemagne (2024)  98 Md$ / 2,1 % du PIB Budget défense Allemagne (2025)  120 Md$ / 2,39 % du PIB Objectif OTAN Allemagne (2029) 3,5 % du PIB Soldats américains en Allemagne  35 000–36 400 Bases américaines en Allemagne 20 à 40 Partenariat phare Rheinmetall ↔ Lockheed Martin L’Allemagne est ainsi à la fois un client majeur de l’industrie américaine d’armement, un partenaire industriel croissant (notamment via Rheinmetall), et le principal pays hôte des forces américaines et OTAN en Europe — une position qui lui confère un poids stratégique considérable, mais aussi une dépendance structurelle vis-à-vis des États-Unis que Berlin cherche progressivement à rééquilibrer.

5.5 - Collaboration Germano-Américaine dans le cadre de la guerre en Ukraine

Il s’agit de l’affaire du quartier général américain de Wiesbaden, révélée par une grande enquête du New York Times publiée fin mars 2025, rédigée par le journaliste Adam Entous.

Wiesbaden : le « secret le mieux gardé » de la guerre en Ukraine

De L’origine (printemps 2022) Au printemps 2022, deux mois après le début du conflit, deux généraux ukrainiens se sont rendus secrètement de Kiev à Wiesbaden, en Allemagne, sous couverture diplomatique, pour discuter avec le commandement américain en Europe du rôle des États-Unis dans les opérations militaires ukrainiennes. Cette rencontre était destinée à rester « l’un des secrets les mieux gardés », sur fond de crainte que Vladimir Poutine ne perçoive cette collaboration comme le franchissement d’une ligne rouge militaire. À Wiesbaden, le général-lieutenant ukrainien Mikhaïl Zabrodskyi a rencontré le général américain Christopher Donahue, ancien commandant des forces spéciales Delta, vétéran de l’Irak, de la Syrie, de la Libye et de l’Afghanistan. Ce que faisait concrètement ce QG Un réseau de services de renseignement, basé à Wiesbaden, a été établi, permettant à des officiers américains de partager des informations en temps réel avec leurs homologues ukrainiens. Cette chaîne d’exécution a été décrite par un responsable d’un service de renseignement européen comme étant essentielle pour la réussite des opérations ukrainiennes au front. Des officiers américains et ukrainiens ont travaillé côte à côte pour gérer les combats depuis ce quartier général, rendant l’alliance occidentale directement impliquée dans les opérations militaires. La technologie moderne a joué un rôle crucial : l’Ukraine a utilisé des missiles HIMARS et des drones pour frapper des cibles russes stratégiques, avec l’assistance et les informations de renseignement américaines pour garantir la précision des frappes. Des opérations spécifiques planifiées à Wiesbaden En janvier 2024, des officiers américains et ukrainiens à Wiesbaden ont conjointement planifié l’opération Lunar Hail — une campagne utilisant des missiles à longue portée et des drones ukrainiens pour attaquer une centaine de cibles militaires russes en Crimée. Elle a largement réussi à contraindre les Russes à retirer équipements et forces vers le territoire russe continental. Pour protéger la ville de Kharkiv contre une offensive russe, l’administration Biden a également autorisé la création d’une « ops box » — une zone du territoire russe à l’intérieur de laquelle les officiers américains à Wiesbaden pouvaient fournir aux Ukrainiens des coordonnées précises de cibles. La confirmation ukrainienne Valeriy Zaloujny, ex-commandant en chef des forces armées ukrainiennes et alors ambassadeur en Grande-Bretagne, a confirmé l’existence de ce QG en le qualifiant d’« arme secrète ». Il a décrit comment ce lieu est devenu l’endroit où les opérations étaient planifiées, où des simulations de guerre étaient conduites, et où les besoins des forces armées ukrainiennes étaient formulés puis communiqués à Washington et aux capitales européennes.

En résumé, Wiesbaden a fonctionné pendant trois ans comme un véritable état-major conjoint américano-ukrainien opérant en dehors d’Ukraine, ce qui représentait une implication américaine bien plus directe dans le conflit que ce qui était officiellement reconnu.

Hervé Debonrivage


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