« Il avance et commence à attraper mon sein » : des membres de la flottille pour Gaza témoignent de violences sexuelles durant leur détention

dimanche 7 juin 2026.
 

De retour en France, plusieurs membres français de la flottille Sumud témoignent auprès de « Mediapart » de violences sexistes et sexuelles infligées par leurs geôliers israéliens. Ils soulignent que ce qu’ils ont subi n’est qu’un infime aperçu de ce que subissent au quotidien les détenus palestiniens.

Sur une vidéo postée par le ministre de la sécurité intérieure israélien Itamar Ben Gvir, qui a depuis fait le tour du monde, ils et elles apparaissaient agenouillé·es, les mains liées dans le dos, la tête au sol, sous une grande tente. Les activistes de la Global Sumud Flotilla, flottille partie de Turquie à la mi-mai pour briser le blocus israélien de Gaza, sont désormais libres et en mesure de témoigner de ce qu’il s’est passé avant et après ces quelques images volées par le ministre d’extrême droite.

Parmi ces récits, ceux de violences sexuelles, recueillis par Mediapart : une militante française indique avoir été frappée et « touchée de partout », y compris sur les fesses et la poitrine, par des hommes en armes dans un conteneur sans lumière ; et une seconde activiste française, avoir été « mise à nu » par des policières qui lui ont demandé de s’accroupir et lui ont « touché le sexe », au motif de « vérifier qu’elle était une femme ».

Les 428 militant·es, qui naviguaient sur une cinquantaine de bateaux, ont été intercepté·es par l’armée israélienne dans les eaux internationales au large de Chypre, lundi 18 mai en début d’après-midi. Les personnes ont été conduites sur trois navires de l’armée israélienne, où elles ont passé environ quarante-huit heures, avant d’être débarquées dans le port d’Ashdod (là où les équipes d’Itamar Ben Gvir les ont filmées), puis transférées dans la prison de Ketziot, dans le désert du Néguev.

Les militant·es ont finalement été libéré·es le 21 mai. Parmi elles et eux se trouvaient 41 Français·es. Mediapart a pu en interroger quatre à leur retour en France, vendredi 22 et samedi 23 mai. Toutes et tous disent avoir été passé·es à tabac, avoir été obligé·es de rester agenouillé·es, tête au sol et mains menottées, durant plusieurs heures, avoir été privé·es de sommeil (au moyen de musique ou de lumières laissées allumées), avoir été rationné·es en eau et en nourriture, et avoir été menacé·es de mort.

Ils et elles disent par ailleurs avoir été témoins, sur d’autres militant·es, de l’utilisation d’armes de type taser, de tirs à l’aide de balles en caoutchouc, de tirs de grenades assourdissantes, de l’envoi de chiens, ou encore du refus de procurer des traitements médicaux à des personnes qui en auraient eu besoin – dont une personne ayant fait plusieurs crises d’épilepsie et plusieurs militant·es aux côtes cassées après avoir été frappé·es.

Ces activistes témoignent également, auprès de Mediapart, de violences sexistes et sexuelles qu’elles et ils ont subies ou dont ils et elles ont été témoins, ainsi que de discriminations liées au genre ou à l’orientation sexuelle.

Les auteurs et autrices de ces faits étaient des hommes et femmes armées, mais leur affiliation précise – militaires, policiers et policières, services pénitentiaires – est rendue compliquée par le fait qu’ils et elles ne portaient pas toujours de signes distinctifs et que certaines de ces violences avaient lieu dans des pièces sans lumière. Contactée, l’armée israélienne dément tout mauvais traitement. Le ministère de la sécurité intérieure et les services de communication du gouvernement israélien, également interrogés sur ces faits, n’ont pas répondu à nos questions (voir plus bas et en boîte noire).

Meriem Hadjal, 38 ans, militante de la branche française de l’association Waves of Freedom, avait embarqué sur le bateau Peluxo. Après son interception autour de 15 heures, le 21 mai, elle est conduite à bord d’un des trois « bateaux-prisons » utilisés pour transférer les membres des flottilles vers le sol israélien. Après avoir été agenouillé·es, puis allongé·es au sol face contre terre, les mains liées par des Serflex, les militant·es sont conduit·es individuellement dans un conteneur plongé dans le noir, surnommé par les interpellé·es « la chambre noire » ou « la chambre de torture ».

« Ils m’ont demandé : “Gay ?” »

Lorsque son tour vient d’y entrer, explique Meriem Hadjal, elle découvre « un camarade [de la flottille] au sol, pantalon baissé », ainsi que « trois hommes israéliens », qu’elle imagine être « des soldats », « armés d’un taser ». « L’un d’eux me dit en anglais : “Viens, viens avec moi.” Puis il avance et commence à attraper, à palper mon sein gauche », rapporte-t-elle.

« Je refuse d’avancer, puis j’essaie de me mettre dos au mur du conteneur pour me protéger. Il me met une grosse claque, au niveau de l’oreille, qui m’étourdit. Il tire sur mon tee-shirt, me touche de partout, y compris les fesses. Je lui dis : “Non !”, il me pousse. Je suis terrorisée. Je suis persuadée qu’ils vont me violer », poursuit-elle.

Les trois hommes finissent par la laisser partir. Le membre de la flottille au pantalon baissé reste à l’intérieur de la pièce. À ce jour, Meriem Hadjal n’est pas parvenue à l’identifier et ne sait pas quel sort il a subi. Elle dit être « restée en état de choc » durant toute une journée à la suite de cet épisode.

Durant le reste de sa détention, Meriem Hadjal sera traitée, rapporte-t-elle, de « שרמוטה » (« p*te », « sal*pe » en hébreu), comme les autres femmes de la flottille. Elle ajoute avoir vu des camarades portant le voile se le faire arracher brutalement, et un militant se faire « attraper le pénis » brutalement par un de leurs geôliers israéliens lors d’un transfert entre deux lieux de détention.

Avant leur départ pour la flottille, et afin de les préparer psychologiquement, les militants avaient été invités à répondre à un questionnaire leur demandant « ce qu’ils redoutaient le plus » concernant cette mission. Meriem Hadjal avait répondu : « Les violences sexuelles. » « Pour moi, c’est clair : ils ont voulu nous briser, nous traumatiser à vie et nous dissuader de revenir. Mais aujourd’hui, je veux raconter, car je ne veux pas avoir honte », explique la trentenaire, par ailleurs militante de l’organisation féministe #NousToutes et de La France insoumise.

Adrien Berthel se trouvait sur le même bateau-prison qu’elle. Lui aussi est passé par les fouilles, les humiliations, puis par ce conteneur plongé dans l’obscurité. « Quand ils ont vu que je portais du vernis sur mes orteils, ils m’ont demandé : “Gay ?” », relate-t-il. Le Français de 33 ans est ensuite « tabassé » à son tour.

Tant Meriem Hadjal qu’Adrien Berthel rapportent avoir entendu « les hurlements de tous ceux dont le bateau avait lui aussi été intercepté, qui passaient à leur tour dans la chambre noire ». « C’était complètement différent des autres missions, estime le militant, qui avait déjà pris part à une flottille en octobre 2025. Il y a eu une escalade de la violence sans précédent dans l’histoire des flottilles. On n’avait jamais vu ça auparavant. »

Peur des uniformes et peur des chiens

Qui étaient ces hommes en armes ? Les bateaux ayant servi de prisons flottantes appartiennent à l’armée israélienne. Ce sont des soldats israéliens qui ont escorté les militant·es de leurs petites embarcations à ces gros navires. Mais les hommes de la « chambre noire » pourraient appartenir, selon nos informations, non pas à l’armée mais à des services de sécurité intérieure israéliens.

Selon une source militaire israélienne, des agents du Israel Prison Service, les services pénitentiaires israéliens (qui dépendent non pas du ministère de la défense mais du ministère de la sécurité nationale d’Itamar Ben Gvir), se trouvaient à bord de ces bateaux tout au long du voyage et avaient la responsabilité de la zone où les membres de la flottille étaient détenus.

Interrogée le 23 mai, l’armée israélienne « rejette les allégations d’abus commis par ses soldats lors des opérations menées pour faire respecter le blocus » de Gaza. Contactés, ni les services pénitentiaires israéliens ni le ministère de la sécurité nationale auquel ils sont rattachés n’ont répondu à nos questions.

Après environ deux jours sur ces navires, les membres de la flottille sont débarqués au port d’Ashod, où ils passent cette fois sous la responsabilité de policiers et policières en uniforme gris et noir – rattaché·es, comme les services pénitentiaires, au ministère de la sécurité nationale.

Une autre membre de la flottille, Laetitia Merle, 57 ans, raconte qu’à son arrivée au port, trois femmes policières l’ont « amenée dans une salle à part » et lui ont « demandé si [elle] étai[t] un homme ou une femme ». « Je leur ai dit que j’étais une femme. Malgré cela, elles m’ont mise à nu, pour “vérifier”. Puis elles m’ont demandé de m’accroupir et m’ont touché le sexe », explique l’ex-éducatrice, au lendemain de son retour sur le sol français.

Cette militante du NPA-A – une scission du Nouveau Parti anticapitaliste –, qui avait embarqué dans un des bateaux affrétés par Global Sumud France, poursuit : « Une policière m’a dit en français : “Tu vas goûter à la bite israélienne.” J’ai été frappée. Depuis deux jours, j’ai peur des uniformes et j’ai peur des chiens. »

Yasmine Scola, 28 ans, une quatrième participante française à la flottille, était également détenue au port d’Ashod lorsqu’elle a eu affaire personnellement au ministre Itamar Ben Gvir, raconte-t-elle. « J’ai été jetée dans l’une des tentes où ils faisaient les fouilles corporelles. Deux femmes en uniforme m’ont dit de me déshabiller. Elles m’ont fouillée puis, quand j’ai commencé à me rhabiller, un homme est entré dans la tente. C’était Itamar Ben Gvir, avec des membres de son équipe. Il a parlé avec elles en hébreu puis est reparti. Je n’ai pas réussi à voir s’ils m’avaient filmée », relate Yasmine Scola, qui est bénévole dans une association d’aide aux migrant·es.

Invisibilité palestinienne

Les vidéos filmées et diffusées par les équipes du ministre israélien de la sécurité nationale attestent sa présence sur place le jour où Yasmine Scola dit l’avoir rencontré. Interrogés sur le protocole encadrant les fouilles corporelles et sur la présence dans une de ces tentes d’un ministre, ni les forces armées israéliennes ni le gouvernement israélien ne nous ont répondu.

Pour les avocates de la délégation française de la Global Sumud Flotilla, les faits rapportés par ces passagers et passagères de la flottille pourraient être qualifiés d’agressions sexuelles : « À partir du moment où on considère, et c’est notre cas, qu’ils ont été interceptés et retenus de manière illégale, tous ces gestes, toute cette violence, toutes les “fouilles” sont considérés comme des actes de violence qui ne sont pas légitimes », explique Mathilde Lanté, l’une de ces avocates.

Elle travaille, aux côtés des autres avocates de la flottille, sur une plainte pénale devant la justice française et sur une possible plainte devant la justice internationale. La Global Sumud Flotilla dit avoir dénombré « au moins 37 personnes souffrant de fractures » et « au moins seize personnes victimes de violences sexuelles » sur les 430 ayant pris part à la mission.

En février, trois membres d’une précédente flottille avaient déjà dit avoir subi des « viols » et « agressions sexuelles » lors de leur détention : une journaliste allemande, Anna Liedtke ; une activiste australienne, Surya McEwen ; ainsi qu’un journaliste italien, Vincenzo Fullone. Ce dernier décrivait notamment des « fouilles anales invasives et douloureuses ».

Comme les quatre militant·es français·es interrogé·es par Mediapart, ils tenaient à souligner que ce qu’ils avaient enduré n’était qu’une infime partie des violences que vivent quotidiennement les détenus palestiniens. « Imaginez ce que vivent les Palestiniens, eux qui n’ont pas notre visibilité, exhortait Adrien Berthel en arrivant à l’aéroport, vendredi 22 mai. Le silence les tue. »

En novembre 2025, le Centre palestinien pour les droits humains rassemblait des témoignages sur les « viols et tortures sexuelles systématiques » subis par les détenus palestiniens en Israël. Le Bureau des Nations unies a également consacré un rapport spécifique à ce sujet en mars 2025, qui conclut lui aussi au « recours systématique » à ce type de violences par Israël.

Quelques heures après la libération des navigant·es de la flottille, le ministre français des affaires étrangères annonçait le placement sous sanctions d’Itamar Ben Gvir. Le ministère de la sécurité nationale israélien est désormais interdit d’accès au territoire français, en raison d’« agissements inqualifiables à l’égard de citoyens français et européens passagers de la flottille Global Sumud ».

Jean-Noël Barrot jugeait utile, cependant, d’ajouter, dans le même communiqué, qu’il « désapprouv[ait] la démarche de cette flottille » qui, assure le ministère, « ne produit aucun effet utile et surcharge les services diplomatiques et consulaires ».

Justine Brabant


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