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Dans un épisode récent de l’émission « Asraneh », Ebrahim Alizadeh, premier secrétaire de Komalah, l’organisation kurde du Parti communiste iranien, a accordé une longue interview sur l’histoire de Komalah, la gauche iranienne, la question kurde, la formation du Parti communiste iranien, les scissions qui ont suivi et la situation politique actuelle en Iran.
Cette interview est importante car elle ne se résume pas à un simple exercice de mémoire. Il ne s’agit pas seulement d’une figure politique chevronnée qui revient sur l’histoire de son organisation. Pour un public non iranien et non kurde, cette conversation ouvre une fenêtre sur une histoire politique qui est généralement simplifiée à l’extrême vue de l’extérieur.
Le Kurdistan iranien est souvent réduit à des montagnes, des groupes armés, des frontières, des conflits ethniques ou des calculs géopolitiques. Le récit d’Alizadeh offre une image différente : le Kurdistan en tant que société politique, en tant qu’espace d’organisation de gauche, en tant que lieu où la relation entre classe, oppression nationale, lutte armée, libération des femmes, solidarité sociale et répression d’État a été mise à l’épreuve dans la pratique.
L’un des premiers points importants de l’entretien est que Komalah ne peut être réduit à un simple « parti kurde ». Certes, sa base sociale se trouvait au Kurdistan. Ses cadres, ses réseaux et son influence sur les populations étaient ancrés dans la société kurde. Mais Alizadeh prend soin de préciser que Komalah est né au cœur des grands débats de la gauche iranienne et mondiale des années 1960 et 1970. Il évoque le maoïsme, le castrisme, l’expérience soviétique, la gauche européenne, la ligne de la guérilla et les débats entre les militant·es de gauche iranien·nes sur la voie future de la révolution en Iran. En d’autres termes, Komalah n’est pas né uniquement d’un ressentiment ethnique ou du nationalisme kurde. Il est issu d’un débat communiste et socialiste plus large sur la société iranienne, la révolution, l’organisation et la stratégie.
Cette distinction est importante. De nombreuses et nombreux observateurs extérieurs ont l’habitude d’interpréter la politique kurde presque automatiquement à travers le prisme du nationalisme, du séparatisme ou de la résistance armée. C’est une vision trop étroite. Selon le récit d’Alizadeh, la « kurdité » de Komalah s’est développée naturellement car bon nombre des militant·es impliqué·es étaient des étudiant·es, des enseignant·es et des militant·es kurdes qui se connaissaient grâce à des réseaux sociaux et politiques. Mais leurs débats politiques ne portaient pas uniquement sur le Kurdistan. Ils portaient également sur la nature de la société iranienne, le rôle de la classe ouvrière, les limites de la stratégie de guérilla, l’expérience d’autres révolutions et la possibilité de construire une organisation communiste.
Alizadeh établit une autre distinction utile. Il explique que, parallèlement à la formation des premiers cercles du Komalah, il existait également dans les universités des militant·es nationalistes kurdes qui se concentraient plus directement sur le Kurdistan, le droit à l’autodétermination et l’expérience du mouvement Barzani au Kurdistan irakien. Ces cercles se connaissaient et se croisaient parfois, mais ils n’appartenaient pas au même courant politique. C’est l’un des points les plus importants pour comprendre le Kurdistan iranien : le champ politique kurde n’a jamais été monolithique. Il comprenait des courants nationalistes, communistes et civiques, des organisations armées, des militant·es ouvrier·es, des enseignant·es, des étudiant·es, des réseaux de femmes et de nombreuses forces sociales qui se recoupaient.
Les premiers débats au sein de Komalah ont également porté sur une rupture avec la ligne de la guérilla. Alizadeh explique que, bien qu’un·e observateur/observatrice extérieur·e ait pu les qualifier de maoïstes à l’époque en raison de leur intérêt pour la révolution chinoise, elles et ils ne se définissaient pas de manière aussi figée. Ce qui importait davantage, c’était qu’elles et ils s’éloignaient d’une stratégie purement de guérilla pour s’orienter vers ce qu’elles et ils appelaient une ligne politico-organisationnelle. Cela est important car Komalah s’est ensuite fait connaître en partie grâce à la résistance armée au Kurdistan, mais selon Alizadeh, sa conception initiale d’elle-même n’était pas simplement militaire. Il s’agissait d’organisation, de politique, de société et de la construction d’une présence durable.
Un autre thème central de l’entretien est le débat sur la nature de la société iranienne. L’Iran était-il une société capitaliste où la principale contradiction opposait le travail et le capital ? Ou s’agissait-il d’une société semi-féodale et semi-coloniale où la paysannerie et les vestiges des anciennes relations seigneuriales avaient encore un poids révolutionnaire ? Ces débats peuvent sembler abstraits, mais ils ont eu des conséquences politiques directes. Si l’Iran était principalement capitaliste, alors la classe ouvrière et les luttes sociales urbaines seraient au centre. S’il était encore fortement marqué par des relations féodales ou semi-féodales, alors la révolte rurale et la politique paysanne revêtiraient une importance différente.
Alizadeh explique que ces débats ont existé au sein de Komalah dès le début et ont finalement été résolus, du moins formellement, en faveur d’une conception de la société iranienne comme capitaliste et d’une définition de la contradiction centrale comme opposant le travail au capital. Ce fut un tournant majeur. Cela lia plus clairement Komalah à un horizon ouvrier et socialiste, et non plus simplement à un cadre insurrectionnel rural ou nationaliste. Cela a également contribué à expliquer pourquoi Komalah a par la suite cherché à établir des liens avec des courants communistes iraniens plus larges plutôt que de se limiter à la seule politique kurde.
Après la révolution de 1979, le Kurdistan est devenu l’un des espaces les plus ouverts sur le plan politique en Iran, pendant une période brève mais cruciale. L’ancienne monarchie s’était effondrée et la République islamique n’avait pas encore pleinement consolidé son pouvoir. Alizadeh décrit le Kurdistan de cette époque comme un lieu où le débat politique était ouvert, où différents groupes de gauche diffusaient leurs écrits, où les écoles, les rues, les quartiers et les espaces publics devenaient des lieux de discussion. Il note également qu’après la soi-disant « révolution culturelle » en Iran et la pression croissante exercée sur les militant·es de gauche et les intellectuel·les ailleurs dans le pays, nombre d’entre elles et eux vinrent au Kurdistan pour y trouver une sorte de refuge.
Il s’agit là d’une correction importante sur l’image habituelle du Kurdistan, souvent présenté comme une simple zone de guerre. Le Kurdistan était aussi un laboratoire politique. C’était un lieu où la gauche iranienne pouvait respirer pendant un certain temps, où différents courants pouvaient débattre, s’organiser, publier et tester leurs idées. Cela ne signifie pas qu’il était exempt de conflits ou de contradictions. Mais cela signifie que, pour une partie de la gauche iranienne, le Kurdistan n’était pas marginal. Il était central.
C’est également à ce niveau que la création du Parti communiste d’Iran prend tout son sens. Selon Alizadeh, l’une des principales préoccupations de Komalah était que le Kurdistan ne soit pas isolé. Ce point revient sans cesse dans son récit. Komalah disposait d’une solide base sociale au Kurdistan, mais ne souhaitait pas y rester confiné en tant que force régionale. L’objectif était de relier la lutte kurde à un projet communiste plus large à l’échelle de l’Iran. La création du Parti communiste d’Iran s’inscrivait dans cette stratégie.
Alizadeh décrit les discussions avec l’Union des militant·es communistes, notamment avec des figures telles que Mansoor Hekmat, Khosrow Davar et Iraj Azarin. Il affirme que ce lien a été utile à Komalah car, selon lui, ces camarades ne cherchaient pas à séparer Komalah de ses racines sociales kurdes. Au contraire, elles et ils ont encouragé Komalah à mettre à profit les conditions spécifiques du Kurdistan pour renforcer le communisme en Iran. Il s’agit là d’une formulation très importante. Le problème n’était pas de savoir si Komalah devait être kurde ou communiste. La question était de savoir comment sa base sociale kurde pouvait s’inscrire dans une stratégie communiste plus large.
La création du Parti communiste d’Iran ne s’est pas déroulée dans un climat serein. Alizadeh est très clair à ce sujet. Au début des années 1980, la République islamique avait lancé une offensive massive contre la gauche. Arrestations, exécutions, torture, repentir forcé, peur, exil et démoralisation politique faisaient désormais partie du quotidien. Il évoque un climat dans lequel les gens en étaient même réduits à brûler des livres par peur. Dans ce contexte, la création du parti ne reposait pas sur l’illusion que toutes les conditions d’un parti ouvrier de masse étaient déjà réunies. Au contraire, il affirme qu’elles et ils savaient que le lien avec la classe ouvrière n’était pas assez profond et que de nombreuses conditions faisaient défaut.
Alors pourquoi créer le parti ? Selon le récit d’Alizadeh, c’était une sorte de tranchée politique. C’était une tentative de créer un centre de gravité, de résister au désespoir, de donner un sens à une gauche dispersée et d’empêcher que la défaite de la gauche révolutionnaire ne devienne totale. C’est un point de vue lucide. Le parti n’a pas été formé parce que tout était prêt. Il a été formé parce que la situation était dangereuse et qu’attendre des conditions parfaites aurait signifié céder le terrain à la République islamique.
La répression des années 1980 n’est donc pas un simple détail de fond. Elle est au cœur même de toute cette histoire. Alizadeh explique que, durant les premières années, le Parti communiste iranien et ses réseaux disposaient de contacts dans de nombreux quartiers ouvriers à travers le pays, et que leurs boîtes aux lettres à l’étranger débordaient de courriers provenant de sympathisant·es et de contacts. Mais la République islamique a progressivement reconstruit son appareil répressif, a appris à bloquer ces activités et a frappé fort. Il mentionne qu’environ 200 cadres de Komalah et de l’Union des militant·es communistes ont été arrêté·es à Téhéran, dont beaucoup ont ensuite été exécuté·es. Il replace également ces événements dans le contexte plus large de la vague de répression qui a culminé avec le massacre de prisonnier·es politiques en 1988.
Ceci est essentiel pour comprendre la faiblesse ultérieure de la gauche iranienne. Il ne s’agissait pas seulement d’erreurs idéologiques, de scissions organisationnelles ou de confusion théorique. C’était aussi le résultat d’une destruction systématique par l’État. Le fascisme islamique ne s’est pas contenté de vaincre ses adversaires dans un débat politique ouvert. Il a détruit les réseaux, tué les cadres, rempli les prisons, contraint des gens à l’exil et brisé la continuité de l’organisation. Toute discussion sérieuse sur la gauche iranienne aujourd’hui doit partir de ce fait historique.
L’entretien aborde également les scissions ultérieures au sein du Parti communiste d’Iran et de Komalah. Pour un public non iranien, les noms et les détails de chaque scission ne sont peut-être pas l’élément le plus important. Ce qui importe, c’est le problème politique qui se cache derrière. Komalah œuvrait au sein d’un mouvement national kurde, mais souhaitait rester socialiste et internationaliste. Il disposait d’une base de masse au Kurdistan, mais aspirait également à une perspective communiste nationale, couvrant l’ensemble de l’Iran. Il disposait d’une présence armée, mais ne voulait pas réduire la politique à la lutte armée. Ces contradictions étaient réelles. Elles ne pouvaient être résolues uniquement par des slogans abstraits.
L’analyse d’Alizadeh concernant la scission de Mansoor Hekmat est particulièrement importante. Avec le recul, il dit ne pas penser que cette scission était nécessaire à l’époque. Il rejette l’idée selon laquelle la scission puisse s’expliquer simplement comme un conflit net entre communisme et nationalisme. Son argument est plus complexe. Il affirme que des tendances nationalistes existaient au sein de Komalah dès le début, car Komalah était active au sein d’un mouvement national de masse. Ce n’était ni une surprise ni une découverte soudaine. Toute organisation communiste enracinée dans une société nationale opprimée sera confrontée à cette pression. La question est de savoir comment elle y fait face politiquement.
C’est l’un des aspects les plus intéressants de l’entretien. Alizadeh ne prétend pas que Komalah était à l’abri du nationalisme. Mais il rejette également l’idée selon laquelle l’existence de pressions nationalistes signifierait automatiquement l’échec du projet communiste. Pour lui, la présence du nationalisme était une réalité concrète du travail au Kurdistan, et non une raison d’abandonner le terrain. Le véritable défi consistait à maintenir la politique socialiste ancrée dans la société sans qu’elle ne se dissolve dans le nationalisme ni ne se réfugie dans des slogans abstraits.
Il aborde également la scission ultérieure liée à Abdullah Mohtadi et à d’autres. Là encore, il soutient que cette scission n’était pas vraiment nécessaire à l’époque. Mais il soulève également un point sociologique plus général : la société kurde elle-même était en pleine mutation. Le mouvement réformiste en Iran, les débats sur la négociation avec l’État central, le déclin de la lutte armée en tant que seule forme de politique envisageable et l’émergence de nouvelles attentes sociales ont tous eu une incidence sur Komalah. Komalah étant une organisation de masse, les débats en son sein se répercutaient rapidement sur l’ensemble de la société kurde. Alizadeh affirme même que les discussions au sein de Komalah faisaient l’objet de conversations dès le lendemain dans les cafés et les villages. C’est là une image frappante d’une organisation politique profondément ancrée dans la société.
C’est pourquoi les scissions ne doivent pas être considérées uniquement comme des rivalités personnelles entre dirigeant·es. Elles reflétaient également une société en mutation. Le Kurdistan n’était pas figé. Il devenait plus diversifié politiquement, plus urbain, plus civique et plus différencié en son sein. Différents groupes sociaux et tendances politiques ont commencé à s’exprimer à travers différentes organisations. Cela ne rend pas les scissions bonnes ou mauvaises en soi. Mais cela signifie qu’elles n’étaient pas simplement des accidents.
Un autre aspect important de l’entretien concerne l’affirmation d’Alizadeh sur la crédibilité sociale du socialisme au Kurdistan. Il ne réduit pas cela à l’existence d’un parti ou de quelques groupes armés. Il évoque la solidarité sociale, l’entraide, les valeurs égalitaires, le respect des femmes, le respect des enfants, la culture de la grève et la manière dont les personnes se soutiennent mutuellement dans les moments difficiles. Il donne des exemples de communautés venant en aide à celles et ceux qui ne peuvent subvenir à leurs besoins fondamentaux, et de commerçant·es ou de propriétaires faisant preuve de solidarité lors de grèves générales. Son argument est que la politique socialiste a laissé des traces dans la culture sociale du Kurdistan.
Cette affirmation doit être prise au sérieux, mais aussi avec prudence. Elle ne signifie pas que la société kurde soit en quelque sorte naturellement socialiste. Elle ne signifie pas que les conflits de classe, le patriarcat, le nationalisme, le conservatisme ou les inégalités aient disparu. Alizadeh lui-même ne dit pas cela. Ce qu’il dit, c’est que la politique socialiste et de gauche a eu un réel impact social. Elle a contribué à façonner une culture de solidarité et de résistance civique qui ne peut s’expliquer uniquement par le nationalisme. C’est important car de nombreuses et nombreux observateurs extérieurs continuent de percevoir la politique kurde à travers le prisme des mouvements armés et de l’identité ethnique, tout en négligeant les dimensions civiques et sociales de la vie politique.
Ses remarques sur les jeunes générations sont également pertinentes. Interrogé sur le vieillissement des dirigeant·es des partis kurdes, Alizadeh en donne une explication historique. De nombreuses et nombreux cadres plus âgés ont quitté les villes lorsque la répression s’est intensifiée. Certain·es sont devenus peshmergas, d’autres ont été emprisonné·es, d’autres encore ont été tué·es, et certain·es se sont ensuite exilé·es. Au fil du temps, de jeunes militant·es au sein du Kurdistan ont pris la relève de bon nombre d’entre elles et eux dans les activités locales et civiques. Il soutient qu’aux échelons inférieurs et intermédiaires, le Komalah s’est renouvelé à plusieurs reprises grâce à des jeunes, même si certaines figures plus âgées restent visibles au sommet. Cela met en évidence une tension réelle au sein de nombreuses organisations politiques en exil et armées : le renouveau social peut se produire à la base, tandis que le leadership symbolique évolue beaucoup plus lentement.
La partie de l’interview la plus pertinente sur le plan politique aujourd’hui est la position d’Alizadeh sur le renversement de la République islamique. Il affirme que le renversement est un slogan stratégique, et non un slogan tactique à répéter de la même manière toutes les heures et tous les jours. Cela ne signifie pas qu’il se soit adouci envers la République islamique. Il affirme clairement que le régime n’est pas réformable et qu’aucune véritable transformation n’est possible tant qu’il reste au pouvoir. Mais il insiste sur le fait que le renversement nécessite des conditions matérielles : organisation, direction, structures sociales, une ligne claire et une légitimité sociale.
Il s’agit là d’une distinction cruciale. De nombreux courants de l’opposition, notamment en exil, considèrent le « renversement » comme une identité performative. Il suffit de le répéter assez fort pour que cela soit censé prouver son radicalisme. Le point de vue d’Alizadeh est différent. Il soutient qu’un mouvement ne doit pas être surchargé de slogans qui dépassent ses capacités réelles. C’est ce qu’il affirme explicitement à propos du mouvement « Femmes, Vie, Liberté ». Selon lui, le mouvement avait sa propre force et ses propres revendications, et il pouvait contraindre le régime à reculer dans certains domaines. Mais promettre une victoire rapide ou affirmer que le régime n’était qu’à quelques mois de l’effondrement était irresponsable.
Cela ne diminue en rien l’importance du mouvement. Au contraire, cela revient à le prendre plus au sérieux. Un mouvement ne se renforce pas par la fantaisie. Il se renforce par l’organisation, la continuité, le leadership local, les liens sociaux et la capacité à transformer la protestation en un pouvoir durable. Alizadeh souligne que la société iranienne a contraint la République islamique à faire marche arrière à de nombreuses reprises au cours des décennies : sur le sport, la présence publique des femmes, l’utilisation d’Internet, les restrictions culturelles et la vie sociale quotidienne. Ces avancées n’étaient pas des cadeaux du régime. Elles étaient le résultat de la pression sociale. Mais elles étaient aussi différentes d’un effondrement immédiat du régime.
Cette position offre une critique utile tant des illusions réformistes que du maximalisme creux. Alizadeh ne dit pas que les gens devraient accepter la République islamique. Il affirme qu’elles et ils ne doivent pas être détournés des luttes pour améliorer leurs conditions de vie par des slogans qui ne s’appuient sur aucune organisation. En d’autres termes, le processus de renversement doit également être celui de la construction d’une alternative. Sinon, l’effondrement risque simplement d’ouvrir la voie au chaos, à un régime militaire, à une intervention étrangère ou à un autre projet autoritaire.
Sa position sur la guerre étrangère découle de cette même logique. Alizadeh affirme très clairement qu’il ne considère pas une attaque américaine et israélienne contre l’Iran comme une opportunité. Il la qualifie d’anti-opportunité. Contrairement à certains courants nationalistes kurdes qui pourraient voir dans la pression militaire extérieure une chance d’affaiblir Téhéran, il soutient que la guerre est plus susceptible de renforcer la cohésion de l’appareil militaire et sécuritaire de la République islamique, de plonger la société dans un mode de survie, de détruire les infrastructures et d’affaiblir l’organisation populaire indépendante.
C’est l’un des messages les plus importants de cette interview pour un public non iranien. S’opposer à la guerre contre l’Iran ne revient pas à soutenir la République islamique. En réalité, pour Alizadeh, l’argument est tout autre : une guerre étrangère détruit les conditions sociales nécessaires à une véritable alternative émancipatrice. Elle fournit au régime des arguments sécuritaires, renforce la politique militarisée et oblige les gens ordinaires à penser d’abord à leur survie, à leur famille, à leur nourriture, à leur logement et à leur sécurité immédiate. Dans de telles conditions, l’action politique collective devient plus difficile, et non plus facile.
Alizadeh cite l’Irak, l’Afghanistan et la Libye comme des avertissements. Ce ne sont pas des exemples abstraits. Ils montrent ce qui peut arriver lorsqu’un régime est détruit ou affaibli sans qu’il existe une alternative sociale forte, organisée et indépendante capable de le remplacer. Le résultat n’est pas nécessairement la liberté. Il peut s’agir d’occupation, de guerre civile, de règne des milices, d’effondrement social ou d’un gouvernement imposé de l’extérieur. En Iran, compte tenu de sa taille, de sa complexité, de ses divisions de classe, de ses questions nationales et de sa position régionale, un tel scénario pourrait s’avérer encore plus destructeur.
C’est aussi pour cette raison qu’il rejette l’idée selon laquelle des puissances extérieures pourraient simplement mettre en place une alternative. Il souligne que Khomeini n’était pas simplement un individu revenant d’exil. Il disposait de solides racines sociales, de réseaux, d’institutions, de mosquées, de religieux, de bazars et d’une sorte d’État dans l’État avant même l’effondrement de la monarchie. En revanche, de nombreuses forces d’opposition n’ont pas, à l’heure actuelle, mis en place des structures sociales comparables. Il s’agit là d’une critique directe des fantasmes de changement de régime venant d’en haut, y compris des espoirs monarchistes selon lesquels la pression étrangère ou l’effondrement militaire leur livrerait le pouvoir.
À la fin de l’entretien, Alizadeh aborde la question de l’unité entre les différentes branches de Komalah. Sa réponse est pragmatique. Il ne pense pas que tous les groupes portant le nom de Komalah puissent ou doivent se fondre mécaniquement en une seule organisation. La société kurde a changé. Elle est politiquement diversifiée. Différentes tendances coexistent, et cette diversité doit être reconnue. Pour lui, la véritable question n’est pas celle d’une unité formelle fondée sur un nom commun, mais celle d’alliances politiques concrètes autour d’objectifs spécifiques à des moments précis.
C’est là un point important. La diversité politique au Kurdistan ne doit pas être automatiquement considérée comme un signe de fragmentation ou d’échec. Elle peut aussi être le signe d’une société politisée. La question est de savoir si ces forces peuvent agir de concert lorsque cela s’avère nécessaire : contre la répression, contre la guerre, pour des grèves générales, pour les libertés civiles, pour les travailleurs/travailleuses, les femmes et les communautés opprimées. L’unité en tant que slogan n’a guère de sens. L’unité en tant que pratique politique concrète peut, elle, faire la différence.
L’importance plus large de l’interview d’Alizadeh réside dans le fait qu’elle nous oblige à porter un regard différent sur le Kurdistan iranien. Ce n’est pas seulement une région frontalière. Ce n’est pas seulement un champ de bataille. Ce n’est pas seulement une question nationale. Ce n’est pas seulement une question armée. Depuis des décennies, le Kurdistan est l’un des lieux où se posent concrètement certaines des questions les plus épineuses de la politique iranienne : un mouvement ancré dans une société nationale opprimée peut-il rester socialiste et internationaliste ? Une lutte locale peut-elle s’inscrire dans une perspective nationale sans être absorbée ou effacée ? La résistance armée peut-elle éviter de se substituer à la politique de masse ? Les mouvements sociaux peuvent-ils éviter à la fois les illusions réformistes et les promesses vides d’une révolution instantanée ? L’opposition à la République islamique peut-elle également rejeter la guerre étrangère et les alternatives fabriquées de l’extérieur ?
Ces questions ne sont pas seulement kurdes. Ce sont des questions iraniennes. Ce sont aussi des questions qui interpellent la gauche mondiale. Trop souvent, ceux qui ne vivent pas en Iran perçoivent le pays à travers deux schémas erronés : soit la République islamique comme un État « anti-impérialiste , soit l’opposition iranienne comme une alternative pro-occidentale toute faite, prête à être mise en place. Ces deux visions effacent la société. Elles effacent les travailleurs/travailleuses, les femmes, les enseignant·es, les étudiant·es, les prisonnier·es, les minorités ethniques et nationales, les migrant·es, les chômeurs/chômeuses, ainsi que les organisations et les luttes réelles qui rendent le changement politique possible.
L’interview d’Alizadeh est précieuse car elle replace la société au centre du débat. Elle montre que l’histoire de Komalah n’est pas seulement l’histoire d’une organisation. C’est aussi l’histoire de la gauche iranienne qui tente de résoudre la relation entre classe et nation, racines locales et politique nationale, résistance armée et organisation sociale, objectifs révolutionnaires et rapport de forces réel. Toutes les réponses apportées par Komalah n’ont pas été couronnées de succès. Toutes les décisions n’ont pas été correctes. Les scissions, les défaites et les limites font partie de l’histoire. Mais les questions restent d’actualité.
Pour quiconque cherche à comprendre l’Iran d’aujourd’hui, en particulier depuis l’étranger, voici la principale leçon à retenir : ne réduisez pas le Kurdistan iranien à une simple question de géopolitique. Ne réduisez pas la politique kurde à des factions armées. Ne réduisez pas la gauche iranienne à de vieux slogans ou à des organisations en échec. Il y a ici une histoire plus profonde, qui reste d’actualité car les mêmes problèmes sont toujours sans solution : comment construire une organisation, comment relier les luttes entre elles, comment résister à la fois à la tyrannie intérieure et à la guerre étrangère, et comment créer une alternative ancrée dans la société plutôt qu’imposée d’en haut.
Siyavash Shahabi
• Entre les lignes entre les mots. 24 Mai 2026 : https://entreleslignesentrelesmots....
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