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Ils étaient plus de 4 000 au banquet du « Canon français » à Caen, le 18 avril. L’entreprise, qui exalte la « convivialité », et veut « valoriser le terroir et le patrimoine français » par de gigantesques banquets faits de vin, de cochonaille et de chansons de Sardou, fait cependant la sourde oreille sur les comportements discriminants de ses participants
Pas plus que les organisateurs n’assument leur orientation et leurs soutiens politiques, clairement réactionnaires et d’extrême droite (comme le milliardaire suprémaciste Pierre-Edouard Stérin) : entre la réalité de leurs événements et leur revendication en « apolitisme », le contraste est frappant.
Et pourtant ce ne sont pas les exemples qui manquent. Le dernier en date, à Caen, a mis en lumière ces banquets « populaires » qui, loin de mettre en valeur le terroir français, présentent une vision rabougrie de la France, notamment rurale, repliée sur elle-même, enfermée dans un passé fantasmé. Le tout pour satisfaire une clientèle blanche, surtout masculine et aisée, en mal « d’authenticité rurale ». Ces gauloiseries pourraient être bon enfant, si elles ne servaient pas un agenda culturel d’extrême droite et d’exutoire à toutes sortes d’insultes et actes racistes, homophobes, transphobes, misogynes…
À Caen, comme auparavant, de nombreux participants au banquet se sont illustrés par des insultes racistes et des saluts nazis. Lorsque des journalistes et Emma Fourreau, eurodéputée LFI et élue municipale de Caen, ont dénoncé ces agissements et mis en cause les organisateurs du « Canon Français », celles-ci se sont vues menacées de mort, de viol, insultées, qualifiées de « parti de l’étranger ». Comble du cynisme, les fondateurs du « Canon » ont porté plainte, non pas contre les nazis qui pullulent dans leurs événements, mais contre l’élue insoumise. Cette dernière a de son côté fait un signalement auprès du procureur de la République. Notre article.
Reconnaissons tout de suite un mérite au « Canon français » et à ses fondateurs Géraud du Fayet de la Tour et Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse (on sent la noblesse de fin de lignée) : ils connaissent bien leur clientèle. « Authenticité » produite en masse, à la chaîne (4 000 participants), dans d’immenses hangars, nourriture standardisée, ambiance « salle des fêtes » décongelée, sans oublier le fameux béret. Le tout pour la modique somme de… 80 euros : le côté « populaire » du banquet prend un sérieux coup !
Et pour cause, le client moyen de ces banquets tient moins du fier coq français que du pigeon. Mais il s’en moque de payer 80 euros une authenticité de façade, pourvu qu’il puisse pavaner avec son béret tellement unique qu’ils sont plusieurs milliers à chercher ici une image fantasmée de la ruralité et de la France « d’autrefois ». Or quiconque a connu et vécu les vrais repas ruraux « de salle des fêtes » flaire le piège à des kilomètres et voit bien l’opération réactionnaire qu’il a sous les yeux.
Car dans l’absolu, les fondateurs du « Canon Français », le terroir français, la bonne chère et la chanson française (convoquée pas tant pour sa qualité artistique que pour l’image passéiste qu’elle renvoie), ils s’en moquent. Mais à 80 euros la place, le seul banquet de Caen leur a rapporté plus de 320 000 euros : la nostalgie, ça rapporte ! Ils ont ainsi su rendre une vision du monde réactionnaire désirable, quitte à fétichiser les ruralités (en en faisant une ruralité issue des pires clichés), ce que l’extrême droite a bien compris. Qui, en effet, oserait se dresser contre un simple moment de convivialité, de partage et de franche camaraderie ? Les fondateurs des banquets l’ont bien compris et jouent à fond de cet argument.
À voir la liste de ses soutiens, on devine que le « Canon français » a bonne presse à l’extrême droite. Quand on compte parmi ses actionnaires un milliardaire suprémaciste, qui a théorisé la bataille culturelle qu’il mène pour que l’extrême droite prenne le pouvoir, à savoir Pierre-Edouard Stérin, difficile de se revendiquer apolitique. C’est pourtant ce que fait sans relâche Géraud du Fayet de la Tour, qui clame n’avoir jamais rencontré Stérin, ce qui ne l’empêche pas d’empocher son argent.
Et quand le banquet de Rennes s’était vu menacé d’annulation, les premiers à avoir volé au secours du « Canon français » ont été les élus locaux du RN. Qu’importe si les élus de gauche, dont les députées LFI Marie Mesmeur et Mathilde Hignet, avaient alors déjà pointé des dérives documentées. Pire encore, même après les événements de Caen, le « Canon français », lors de son tout dernier déplacement à Troyes, a reçu la visite amicale du maire LR, François Baroin.
Avec tout ce passif, qu’est ce qui aurait pu mal tourner, en lâchant, aux alentours de minuit dans les rues de Caen, des hordes de jeunes bourgeois (80 euros l’entrée…) de droite, après une soirée où l’alcool a coulé à flot ? À peu près tout. Quelques jours avant la tenue du banquet, un individu est entré dans la permanence de l’eurodéputée LFI Emma Fourreau, a intimidé son assistant, fait des saluts nazis, puis a défendu le « Canon Français », dont la venue avait été annoncée auparavant.
Malgré la pétition contre sa tenue, l’événement a eu lieu. Alors que les saluts nazis ont déjà eu bien cours pendant les festivités, après la fin du banquet, vers minuit, plusieurs passants, clients et serveurs de bars du centre-ville de Caen sont témoins et victimes de propos et insultes choquants. Emma Fourreau a recueilli plusieurs dizaines de témoignages, tous catégoriques : reconnaissables à leurs bérets uniformes, les participants du banquet du « Canon » se sont déversés au centre-ville de Caen.
Les témoins font état de menaces de viol, d’insultes racistes comme « sale bougnoule », de slogans xénophobes tels que « la France aux Français, on est chez nous », d’insultes et menaces sexistes, transphobes, homophobes… Pire encore, l’un d’eux a revendiqué « qu’il faudrait un nouvel Hitler », tandis que d’autres se sont aussi lâchés en faisant des saluts nazis. Le tout à deux pas du lieu du banquet, alors terminé.
D’autres témoignages de serveurs caennais ont dénoncé des propos racistes à leur encontre, et même un baiser forcé. Là encore, aucune réaction des organisateurs des banquets.
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