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Depuis 2002, Auda Isarn republie des auteurs collabos, cultive la nostalgie du IIIe Reich et produit une partie de la propagande identitaire, nationaliste et néonazie. À sa tête, Bertrand Le Digabel, un bibliothécaire toulousain qui n’a pas répondu à nos questions.
Quand ils et elles ne tentent pas de manifester à Paris, les néonazi·es français·es feuillettent peut‐être des livres de la maison d’édition Auda Isarn. La référence est claire pour les initié·es. Cette maison d’édition confidentielle sise à Toulouse doit son nom à un personnage du roman Nouveaux Cathares pour Montségur, paru en 1969. L’auteur du roman en question est Marc Augier, nom de plume Saint-Loup, qui fut successivement journaliste à La Dépêche du Midi, militant socialiste séduit par le nazisme, collabo et Waffen-SS.
Marc Augier est condamné à mort par contumace en 1948. Après son exil en Argentine, il revient en France et bénéficie de la loi d’amnistie en 1953. Resté fidèle à ses idées, il publie essais et romans appréciés par les lecteurs et lectrices d’extrême droite jusqu’à sa mort en 1990.
Créée en 2002, la maison d’édition est une association comptant zéro salarié en 2026 et qui ne se contente pas de rendre hommage à cet écrivain emblématique de la fachosphère. Elle propose un catalogue où les références au national‐socialisme sont nombreuses.
On y trouve ainsi Le Jeune Hitlérien Quex, un roman de Karl Aloys Schenzinger, médecin et écrivain allemand interdit de publication après-guerre à cause de ses œuvres de propagande nazie. Mais aussi La Peinture allemande sous le IIIe Reich, Bagnes et camps de l’épuration française (1944-1954), Sur la piste de Josef Mengele ou encore Nouvelles misogynes…
Le tout aux côtés de plusieurs romans de Saint‐Loup et d’une série de BD, HeSSa, un classique italien du nazi‐porn des années 1970 réédité, mettant en scène « un commando SS […] composé uniquement de jeunes femmes très belles » qui « utilise le sexe pour mieux combattre partisans, soldats alliés, juifs et communistes ».
Incongruité locale, le fondateur et animateur d’Auda Isarn, Pierre Gillieth, est lié à la famille Baudis, lignée de centre-droit qui a dirigé Toulouse trente ans sans discontinuer, de Pierre (1971-1983) à son fils Dominique (1983-2001).
Bertrand Le Digabel, de son vrai nom, le dit lui‐même au début d’un long entretien accordé à la radio identitaire Méridien zéro, en juillet 2023. Signalant n’être pas né « dans le ventre de la bête immonde », il mentionne une « enfance très privilégiée », avec une « mère de la famille Baudis » et un père chirurgien opérant dans une clinique de la périphérie toulousaine, qui « aimait beaucoup les belles voitures, type Jaguar et compagnie ».
Une famille de la grande bourgeoisie toulousaine, avec laquelle Bertrand Le Digabel, né en 1970, a très tôt rompu politiquement. « Révolté par l’immigration » et « touché » par la « fin de la paysannerie », il commence à lire l’hebdomadaire antisémite Rivarol à 17 ans. Après des études de droit et de science politique, « vraiment déçu » par l’UNI, pas assez « tueur » à son goût, il passe au GUD, puis à la section jeunesse du Front national (FN), dont il est un temps le responsable en Haute‐Garonne.
Bertrand Le Digabel est un nostalgique du FN de la fin des années 1980, version Le Pen père. Il regrette la « dédiabolisation » du parti. Dans un entretien accordé en avril 2020 à Paris.vox, un média de « réinformation quotidienne à Paris et en Île-de-France », il fustigeait cette « partie de la mouvance [qui] n’a plus rien à dire par frousse idéologique ».
Écrivain à ses heures perdues, il est, notamment, l’auteur de Western électrique, une autofiction parue en 2020, sous son nom de plume Pierre Gillieth. L’ouvrage est consultable dans les bibliothèques de la ville de Toulouse, tout comme dix autres titres de la maison d’édition. Un choix pour le moins étonnant au regard du catalogue évoqué plus haut, mais qui s’explique peut‐être par le fait que Bertrand Le Digabel est bibliothécaire employé par la ville de Toulouse… Contacté, il ne nous a pas répondu.
On est moins surpris de retrouver la plupart des titres d’Auda Isarn en vente sur le site Jeune Nation du négationniste multicondamné Yvan Benedetti (qui organise des journées d’hommage à Philippe Pétain), ou sur le site Livres en famille. Liée à l’Action française, cette structure bordelaise ultracatholique considère qu’« un bon livre est un outil de construction indispensable […] pour revenir à une société enracinée dans les valeurs chrétiennes ». En 2020, Éléments, la revue de la Nouvelle droite fondée par Alain de Benoist, figure historique de l’extrême droite française, a aussi salué la parution de Western électrique.
La seule porte d’entrée pour accéder à Auda Isarn est le site de la revue Réfléchir & agir (R&A). Fondé en 1993, ce « magazine politique et culturel identitaire radical », tel que Le Digabel le présente, figure en bonne place dans le panorama de la presse d’extrême droite. Le Toulousain en est un des principaux animateurs, avec Éric Fornal, alias Eugène Krampon, journaliste de la sphère identitaire ayant notamment écrit dans Terres et peuples, une autre revue de la fachosphère.
La démographie, l’Europe, l’immigration, le « mondialisme » ou la décadence sont des thèmes récurrents depuis trente ans chez R&A. La revue a cessé d’exister en kiosque en 2022, mais elle est toujours éditée par une structure associative, elle aussi liée à Le Digabel et siégeant à Toulouse, le Crea (pour Conception et réalisation d’études et argumentaires).
« Le passage à la vente uniquement sur abonnement leur permet de contrôler qui les achète et donc de passer sous les radars au niveau des contenus », explique un chercheur spécialiste de la sphère identitaire, qui préfère rester anonyme et pour qui Auda Isarn et R&A occupent une place « non négligeable » dans la fachosphère.
« Ils ont un poids, c’est certain. Leurs derniers tirages papier étaient autour de 5 000 exemplaires. Ça dépasse les effectifs de la mouvance radicale violente que tous les connaisseurs, universitaires compris, estiment à 3 000 en France », poursuit ce chercheur pour qui, avec R&A et Auda Isarn, « on est souvent sur du néonazisme, il faut être clair ».
Préférant les périphrases, R&A assume sur son site un positionnement « européen, néo‐païen, socialiste, anticapitaliste et identitaire », tout en refusant de « s’enfermer dans aucune culture politique ». Ces dernières années, trois hors‐séries ont toutefois été consacrés à la « bibliothèque fasciste » (2020), à la « cinémathèque fasciste » (2022) et à la « bédéthèque fasciste » (2023). Le numéro du printemps 2026, consacré aux « offensives mondialistes », promet en une, sous une photo de Macron, un sujet sur « le cinéma français sous l’Occupation ».
R&A fait aussi de la réclame pour le révisionniste François Fradin, qui considère que la Shoah est une « croyance » basée sur des « rumeurs » et « des récits invraisemblables ». Le site de R&A renvoie enfin sur Kontre Kulture, une autre maison d’édition fondée en 2011 par Alain Soral et son mouvement Égalité et réconciliation.
À moins d’opter pour un buste de Soral (35 euros) ou de Poutine (25 euros), on trouve à la vente en ligne sur Kontre Kulture des dizaines de titres témoignant de la passion russe de Soral et de son mouvement, de leur haine des femmes et du féminisme. Mais aussi d’un « confusionnisme » politique savamment orchestré, permettant de proposer à la fois La Droite et l’Esprit du fascisme, de Maurice Bardèche, et La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), de Lénine.
Selon notre source, qui réfute l’idée d’une simple confusion politique imbécile, il s’agit bien d’une « stratégie délibérée » de mélanger références de gauche et d’extrême droite. Laquelle est portée à son paroxysme par la revue Rébellion de l’Organisation socialiste révolutionnaire européenne (OSRE). Eux aussi basés à Toulouse, ces nationalistes confusionnistes mobilisent les codes basiques de l’extrême gauche (le noir et le rouge, l’imaginaire révolutionnaire et des luttes sociales, etc.) dans leur propagande et leur production de contenus.
Lorsque Le Digabel a sorti Western électrique en 2020, l’OSRE a salué, en voisin, « les mémoires, reconstruits plus que transposés […] d’un militant politique toulousain à l’heure où le Front national […] aurait eu toutes les raisons de croire en son avenir ».
Alors qu’un certain récit véhicule l’idée qu’une partie de la gauche serait désormais aussi antisémite et fasciste que l’extrême droite, ce touchant clin d’œil des nationalistes de l’OSRE à leurs amis d’Auda Isarn rappelle que les vrais fascistes savent très bien se reconnaître.
Emmanuel Riondé (Mediacités)
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