![]() |
Après la crise des missiles, Fidel Castro perdit irrévocablement confiance en l’Union soviétique en tant qu’alliée Deux ans plus tard, après une visite en URSS, Ernesto Che Guevara conclut que le système soviétique avait échoué. Il prédisait que tôt ou tard il s’effondrerait.
Zbigniew Marcin Kowalewski et Adrianna Nowak retracent la lutte prolongée de Cuba pour préserver son autonomie révolutionnaire au sein d’une alliance inégale avec l’Union soviétique. S’appuyant sur les archives soviétiques déclassifiées, sur le discours secret de Castro de 1968 devant le Comité central et sur les écrits de Guevara, Oltuski et d’autres, les auteurs cartographient les deux fronts interconnectés de cette lutte : la diplomatie externe avec Moscou et une bataille interne avec les communistes cubains prérévolutionnaires. De la crise des missiles de 1962 au procès de la « micro-fraction » de 1968 puis à la capitulation économique post-1970 qui fit entrer Cuba dans le Comecon, l’article documente ce que Castro lui-même qualifia de « fuite complète » des Soviétiques. [AN])
Que peut faire un État face à une puissance écrasante qui cherche à le soumettre ou à maintenir sa domination sur lui ? Souvent, il doit se tourner vers une autre puissance --- hostile à la première ou rivale d’elle --- pour obtenir de l’aide, ou même chercher refuge sous son parapluie. Souvent il risque ainsi de tomber de Charybde en Scylla. Après la Seconde Guerre mondiale, jusque vers 1990, le risque était d’autant plus grand que le monde était perçu comme bipolaire, alors même qu’un nombre croissant de pays se détachaient des orbites des deux superpuissances.
Ce risque fut celui de Cuba lorsque, à la suite de la révolution castriste, elle se dégagea de la sphère d’influence américaine. Face au siège imposé par la superpuissance hostile, la révolution chercha désespérément, et trouva, un allié en l’Union soviétique. Il apparut vite que cette alliance menaçait de faire perdre l’indépendance. Fidel Castro allait se battre pour la préserver pendant plus de dix ans, oscillant parfois au bord de la rupture de l’alliance.
Une colonie dans la république
La révolution fut réelle, comme la révolution yougoslave, chinoise ou vietnamienne. De surcroît, contrairement à celles-ci, à Cuba ce ne furent pas les communistes qui la « firent », si bien que, par sa nature même, elle opposait une forte résistance à la soviétisation. Même lorsque ses dirigeants décidèrent de s’allier aux communistes locaux, et même de devenir eux-mêmes communistes --- mais des « nouveaux » communistes. Seulement voilà : les « anciens », avec lesquels l’alliance des « nouveaux » était aussi inévitable que celle de la révolution avec l’URSS, étaient du côté des Soviétiques, ce qui sapait de l’intérieur la volonté de préserver l’indépendance vis-à-vis de l’allié international. La lutte pour cette indépendance devait donc se mener sur deux fronts liés l’un à l’autre --- externe et interne.
Victorieuse en janvier 1959, la révolution se produisit dans un pays qui avait, un demi-siècle plus tôt, obtenu son indépendance vis-à-vis de l’Espagne au terme d’une guerre de libération --- certes --- mais qui était tombé dans une dépendance profonde à l’égard des États-Unis. L’armée américaine était intervenue dans cette guerre afin de récupérer dans le monde la quasi-totalité de l’héritage colonial de cette vieille puissance déclinante, Cuba comprise. Même après l’abrogation, en 1934, de l’amendement Platt [1] qui liait Cuba pieds et poings, le pays demeurait --- comme le disait de tels États le poète et dirigeant indépendantiste cubain du XIXe siècle José Martí --- une « colonie au sein d’une république ». Une colonie à un degré qu’aucune autre république d’Amérique latine, ou presque, n’égalait.
La révolution, qui avait commencé par la lutte contre la dictature de Batista, se mua rapidement en confrontation avec les intérêts des États-Unis --- économiques tout autant que politiques. Après deux années de guerre de guérilla, l’Armée rebelle de Fidel Castro força les troupes gouvernementales à capituler et prit le pouvoir ; la révolution se heurta très vite à la « colonie au sein de la république » et balaya cette colonie. Et comme la « colonie au sein de la république » était avant tout constituée des capitaux américains dans l’économie, en extirpant cette colonie elle renversa, par de vastes nationalisations, le capitalisme lui-même. Elle accomplit cela quelques mois à peine avant le deuxième anniversaire de sa victoire.
Il faut en finir avec ces putschistes !
Qui étaient ceux qui, au tournant de 1956 et 1957, déclenchèrent la guerre de guérilla ? Ernesto Che Guevara, interrogé sur ce point dans un camp de guérilla par le journaliste argentin Jorge Masetti [2], répondit : « Politiquement, on pourrait qualifier Fidel et son mouvement de ’révolutionnaire-nationaliste’. » À juste titre --- sauf qu’il ne s’agissait pas d’un nationalisme étroitement cubain, mais aussi latino-américain, semblable au panarabisme de l’époque. « La patrie, c’est l’Amérique », cette « Notre Amérique » comme l’appelait Martí --- l’Amérique latine --- et ils étaient des martianos : ils se considéraient comme les héritiers idéologiques de ce héros de la guerre d’indépendance.
Avaient-ils alors quoi que ce soit en commun avec les communistes du Parti socialiste populaire (PSP) [3] ? D’abord rien. Lorsque, le 26 juillet 1953, Castro tenta pour la première fois de soulever une insurrection contre la dictature de Batista tout juste installée, attaquant avec ses hommes la caserne de Santiago, le parti communiste flétrit vivement cette action comme une « aventure putschiste ». C’était alors la grande pomme de discorde --- plus importante que toutes les autres divergences idéologiques et politiques. Le mot d’ordre adressé de Moscou aux partis communistes était clair : la voie pacifique au socialisme… qu’on emprunte, ironisaient les castristes, ad calendas Graecas [4].
Le fait suivant illustre combien l’éthos insurrectionnel des nationalistes révolutionnaires constituait une pomme de discorde avec les communistes, et quelles conséquences il pouvait avoir. Le 13 mars 1957, alors que la guerre de guérilla faisait déjà rage dans la Sierra Maestra, 46 combattants du Directoire révolutionnaire fondé par le dirigeant de l’union des étudiants José Antonio Echeverría firent irruption, celui-ci à leur tête, dans le palais présidentiel pour tuer Batista. Presque tous périrent sur place. Quatre survécurent et se cachèrent, mais, à la suite d’une dénonciation, la police les retrouva et les assassina.
Sept ans plus tard, on apprendrait qu’ils avaient été livrés par un camarade d’université, communiste, qui, sur instruction de son parti, avait infiltré le Directoire. Il avouerait au tribunal qu’il avait agi pour des raisons idéologiques --- précisément à cause de l’hostilité de son parti à de telles méthodes de lutte, qu’il considérait comme putschistes.
Révolutionnaires de la plaine et de la montagne
L’aile « de la plaine » --- c’est-à-dire la clandestinité urbaine --- du Mouvement du 26 juillet traitait les communistes avec une grande méfiance. Nombre de militants de ce mouvement proclamaient que l’URSS était une puissance impérialiste, au même titre que les États-Unis. D’autres --- par exemple Armando Hart et le fils d’immigrés polono-juifs Enrique Oltuski [5] --- allaient plus loin et lisaient avec approbation les écrits de Trotsky sur la « dégénérescence » de l’État soviétique et plus largement sur le stalinisme dans le mouvement communiste. Par ailleurs, le responsable du Front ouvrier national du Mouvement du 26 juillet était un militant trotskyste, le cheminot Ñico Torres. D’anciens trotskystes qui s’étaient autrefois ralliés aux nationalistes révolutionnaires --- tout en conservant leurs convictions politiques antérieures --- militaient également au sein du Mouvement du 26 juillet.
Dans les derniers mois de 1958, lorsque l’Armée rebelle passa à l’offensive, les communistes commencèrent à coopérer avec elle. Ils étaient un allié potentiellement important, le Mouvement du 26 juillet ne disposant pas d’une base sociale comparable à la leur dans le mouvement ouvrier. Dans l’aile « de la montagne » --- c’est-à-dire de guérilla --- du Mouvement du 26 juillet, dans l’entourage le plus proche de Castro, deux des trois autres commandants principaux --- Raúl Castro, frère cadet de Fidel, et Guevara --- représentaient des positions procommunistes et prosoviétiques. Raúl avait auparavant appartenu à la jeunesse communiste, et c’est au Mexique, lorsque Fidel y préparait le débarquement insurrectionnel à Cuba, que ce fut lui qui recruta l’Argentin, dès lors qu’il apparut que celui-ci partageait son orientation prosoviétique. Voulant que la révolution devînt socialiste, ils estimaient qu’elle ne pourrait se faire sans les communistes ; pour les y entraîner, tous deux --- encore au temps de la guérilla --- adhérèrent même au PSP, en le cachant à Fidel.
En raison de ses positions, Guevara avait à cette époque des accrochages politiques avec les dirigeants de l’aile « de la plaine » du mouvement. Après un an de lutte armée dans la Sierra Maestra, il écrivait à René Ramos Latour [6], chef national de l’Action et du Sabotage du Mouvement du 26 juillet : « En raison de ma formation idéologique, je suis de ceux qui pensent que la solution aux problèmes de ce monde se trouve derrière ce qu’on appelle le rideau de fer, tandis que je tiens ce mouvement-ci pour l’un parmi tant d’autres suscités par le désir de la bourgeoisie de briser les chaînes économiques de l’impérialisme. J’ai toujours considéré Fidel comme un dirigeant authentique de l’aile gauche de la bourgeoisie, même si ses qualités personnelles hors du commun l’élèvent très au-dessus de sa propre classe. C’est dans cette disposition d’esprit que je suis entré dans la lutte, à vrai dire sans espoir d’aller au-delà du cadre de la libération du pays et prêt à partir quand, à une phase ultérieure, les conditions de la lutte feraient virer à droite l’ensemble de l’action du mouvement. »
Ramos Latour répondit : « Nous voulons une Amérique [latine] forte, maîtresse de son destin, une Amérique qui tienne tête fièrement aux États-Unis, à la Russie, à la Chine, ou à toute puissance qui chercherait à porter atteinte à son indépendance économique et politique. En revanche, ceux qui ont ta préparation idéologique pensent que le remède à nos maux consiste à nous libérer de la domination nocive des ’Yankees’ en instaurant la domination tout aussi nocive des ’Soviétiques’. »
Dans le dos de Fidel
Bientôt, la direction du Mouvement du 26 juillet passa des mains de la clandestinité urbaine --- envers laquelle Guevara nourrissait de la défiance, convaincu qu’elle représentait l’aile droite, bourgeoise, du mouvement --- à celles du commandement de l’Armée rebelle. Et celui-ci, assurait-il, « est déjà idéologiquement prolétarien » --- sans qu’il n’ait jamais expliqué comment il l’était devenu en opérant dans la Sierra Maestra, sinon par la mention vague d’un « processus de prolétarisation de notre pensée, d’une révolution s’accomplissant dans nos habitudes et nos esprits ».
Après la victoire, Fidel, conscient que Guevara agissait avec Raúl dans son dos et que tous deux plaçaient des communistes à de nombreux postes de l’appareil du pouvoir, écarta de fait Guevara pour un temps, en l’envoyant --- en tant que représentant des nouvelles autorités cubaines --- pour un long voyage dans les États du Tiers Monde et en Yougoslavie.
Fin octobre 1960, lorsque le renversement du capitalisme à Cuba eut atteint un point de non-retour, non seulement avec le plein appui mais bel et bien sous la direction de Castro lui-même, il sembla que lui, Guevara et Raúl avançaient désormais ensemble sur la même voie. C’était une illusion, comme on le sait aujourd’hui depuis l’ouverture des archives post-soviétiques. Guevara, alors président de la banque centrale, se rendit en mission commerciale et économique à Moscou, où, en compagnie des secrétaires du Bureau exécutif du PSP, Aníbal Escalante et Manuel Luzardo, il rencontra les dignitaires du PCUS --- Souslov, Kossyguine, Mikoïan et Ponomarev. Dans le compte rendu officiel soviétique de ces entretiens, on lit une chose jusqu’alors inimaginable pour les historiens de la révolution cubaine comme pour les biographes de Guevara :
« Le camarade Escalante demande à la partie soviétique de tenir compte du fait qu’il peut négocier avec le camarade E. Guevara au-delà des prérogatives de la mission commerciale et économique, parce que récemment le camarade Guevara, avec le camarade Raúl Castro, a été promu à la direction du PSP, bien qu’un cercle très restreint en soit informé et que ce soit tenu secret vis-à-vis de Fidel Castro. » Et plus loin : « Bien que celui-ci ne sache pas que son frère Raúl et Guevara sont communistes, il sait très bien qu’ils travaillent en contact étroit avec le parti, et plaisante même parfois en disant qu’ils sont les représentants du PSP au sein du gouvernement révolutionnaire. »
Au même moment, l’ambassadeur soviétique à La Havane signalait avec inquiétude au Kremlin qu’il y avait de sérieuses frictions avec Guevara, qui critiquait violemment les partis communistes latino-américains --- affirmant qu’ils « n’exploitent pas la situation révolutionnaire, se conduisent en lâches, ne montent pas dans les montagnes et n’engagent pas le combat ouvert », le combat armé, naturellement, sur le modèle cubain.
Moscou regarde de travers
En avril 1961, Castro consacra formellement le renversement du capitalisme en proclamant le caractère socialiste de la révolution. Il le fit littéralement à la veille du débarquement, sur la plage de Girón, de la brigade armée d’exilés cubains soutenue par les États-Unis, qui devait marcher sur La Havane. Une fois à terre, elle ne parvint pas à sortir de la plage : d’abord retenue par les milices ouvrières, étudiantes et paysannes, elle fut ensuite écrasée par l’Armée rebelle, encore petite. Avant cela, la révolution, assiégée et désespérée, s’était tournée vers le seul allié réel qu’elle pouvait trouver --- l’Union soviétique. La deuxième superpuissance mondiale se trouvait très loin, dans un autre hémisphère, de sorte que Castro supposait qu’il parviendrait à conclure cette alliance en préservant l’indépendance --- sans devenir satellite, sans subir l’assimilation structurelle, autrement dit : la soviétisation.
Dans la presse moscovite, on suggérait d’une part que Cuba devait en partie aux Soviétiques sa victoire sur la plage de Girón, et d’autre part on passait sous silence la déclaration du caractère socialiste de la révolution, qui avait reçu au Kremlin un accueil nettement négatif. Cuba osait se reconnaître comme l’égale des Soviétiques ! Selon le canon soviétique, il ne pouvait y avoir ni révolution socialiste ni même révolution « démocratique populaire » là où la direction n’était pas indivisément aux mains d’un parti communiste reconnu à Moscou comme étant « le sien ». Comme la révolution nassérienne en Égypte, la révolution castriste ne méritait aux yeux soviétiques que la dénomination la plus basse de la hiérarchie : « révolution nationale-démocratique ». Mais la révolution cubaine avait pourtant renversé le capitalisme, raisonnait Castro. À Moscou, ce n’était pas ce qui comptait. Il est significatif que, lorsque l’ancien commandant de guérilla Faure Chomón, alors ambassadeur de Cuba en URSS, dit publiquement « nous, communistes », cela suscita là-bas l’indignation.
Castro remet de l’ordre
À l’été 1961, à partir du Mouvement du 26 juillet, du Directoire révolutionnaire du 13 mars et du Parti socialiste populaire, Castro forma les Organisations révolutionnaires intégrées (ORI [7]) en vue de la construction d’un parti unique. Et à la fin de l’année, cherchant à introduire un peu d’ordre dans ce « désordre » conformément aux standards en vigueur dans le monde communiste, il annonça qu’il était marxiste-léniniste. L’intégration organisationnelle et la normalisation idéologique débouchèrent rapidement sur une crise majeure. Sous la direction de l’Aníbal Escalante déjà mentionné [8], les communistes mirent aussitôt à profit leur expérience de la construction des appareils de parti pour s’emparer des appareils des ORI, placer par leur intermédiaire leurs propres hommes dans les institutions de l’État, écarter ceux qui avaient fait la révolution et se préparer à prendre le pouvoir. Si la révolution était socialiste --- et Castro lui-même l’avait proclamé --- alors le pouvoir revenait désormais aux communistes, tandis que lui devrait se contenter du rôle de Kerenski.
Oltuski se souvenait : « En présence de Che, un certain extrémiste s’en prit au Mouvement du 26 juillet. Après quelque hésitation, j’osai lui répondre : il est vrai que nous ne connaissions pas du tout le marxisme et que nous n’appartenions pas au parti, mais c’est peut-être précisément pour cela que nous avons renversé Batista. Che me donna raison. »
À présent, les tensions étaient considérables non seulement entre Guevara et les partis communistes d’Amérique latine, mais aussi entre lui et les communistes cubains.
Les ORI durèrent moins de huit mois. En mars 1962, Castro, sans attaquer les communistes en tant que tels, déclara que les ORI avaient été noyautées par le « sectarisme » sous la direction d’Escalante. Il démantela les appareils qu’il venait de bâtir, obtint le rappel de l’ambassadeur soviétique --- qu’il tenait pour complice ou instigateur du « sectarisme » --- et ordonna la construction d’un nouveau Parti uni de la révolution socialiste (PURSC [9]). Il en pourvut la direction de ses propres hommes issus de la guérilla et de la clandestinité, ainsi que de communistes choisis et jugés fiables. Escalante, il l’exila à Moscou.
La même année, le différend opposant Castro et les anciens guérilleros à leurs propres communistes s’étendit brusquement aux relations avec l’allié stratégique lui-même. Cela se produisit pendant la crise que l’on appelle de diverses manières : d’octobre, des missiles ou des Caraïbes.
Les missiles à Cuba
La crise de 1962 trouvait ses origines dix-huit mois plus tôt, après la défaite de la brigade contre-révolutionnaire sur la plage de Girón. Paradoxalement, la victoire remportée là-bas avait accru du côté cubain le sentiment de menace, cette fois d’une intervention militaire directe des États-Unis. L’administration Kennedy était considérée à La Havane comme ouvertement hostile à la révolution. L’alliance avec l’Union soviétique fut tenue pour la seule garantie réelle de sécurité, ce que Moscou exploita par une initiative extraordinaire : on proposa à Cuba le déploiement d’armes nucléaires soviétiques sur l’île.
On sait aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas d’une initiative cubaine mais du résultat des calculs géopolitiques stratégiques de Moscou dans l’arène de la rivalité entre superpuissances. Les Cubains acceptèrent, mais réclamaient que cela fût fait ouvertement, estimant que ce serait plus sûr. Nikita Khrouchtchev imposa pourtant que l’opération fût menée dans le plus grand secret. La partie cubaine avait raison : lorsque la chose apparut au grand jour, le monde se retrouva au bord de la guerre nucléaire.
Kennedy obtint des preuves irréfutables du déploiement à Cuba de missiles soviétiques --- contrairement aux dénégations répétées antérieures de Moscou. Khrouchtchev soutenait désormais qu’ils étaient purement défensifs, en appelant en même temps les Américains à la retenue. Le renseignement américain, cependant, n’avait qu’une connaissance médiocre de la situation, comme le secrétaire à la Défense de l’époque Robert McNamara ne devait l’apprendre que trente ans plus tard à La Havane, lors d’une conférence consacrée à cette crise organisée par Castro [10]. Les Américains pensaient que les ogives nucléaires étaient en route vers Cuba, alors qu’au nombre de 162 elles étaient déjà sur place et déployées, accompagnées de 42 000 soldats soviétiques. N’en ayant aucune idée, ils projetaient d’attaquer Cuba.
Au plus fort de la crise, Khrouchtchev proposa une solution : retrait des missiles en échange d’une garantie de non-agression pour Cuba et du retrait des missiles américains de Turquie. Les négociations furent menées sans la participation de Castro : non seulement il fut laissé en dehors du processus de décision, la crise étant ramenée à un conflit bilatéral entre superpuissances, mais il ne fut même pas informé que des négociations étaient en cours. Les revendications de Castro --- que la crise fût résolue en obtenant des Américains des garanties de levée du blocus de Cuba, d’arrêt des actions de sabotage et militaires contre elle, et de liquidation de la base militaire américaine de Guantánamo --- furent ignorées. Bien plus, étant parvenu à un accord avec Kennedy, Khrouchtchev ordonna le retrait des missiles et des troupes de Cuba, là encore sans coordination avec Castro ni notification à celui-ci. Les Cubains virent soudain les Soviétiques démanteler les rampes de lancement et quitter l’île, ce qui fut pour eux un choc.
Commentant quelques années plus tard les événements d’octobre 1962, Castro déclara que « la possibilité que l’Union soviétique retire les missiles ne nous était tout simplement pas venue à l’esprit », et qu’après la crise la révolution cubaine « se trouvait face à un allié en état de retraite complète et presque au-delà de la retraite --- en état de fuite complète », si bien que sa sécurité semblait encore plus incertaine qu’avant le déclenchement de la crise. Bien qu’il n’en parlât pas publiquement, on sait aujourd’hui qu’il perdit irrévocablement confiance en l’Union soviétique en tant qu’alliée.
Un avertissement aux vieux communistes
En Tchécoslovaquie, les services spéciaux cubains arrêtèrent Marcos Rodríguez, qui y faisait ses études et qui avait, en 1957, livré à la police de Batista quatre combattants ayant participé à l’attaque du palais présidentiel. Chomón, ancien dirigeant du Directoire révolutionnaire du 13 mars, révéla qu’après la dénonciation Rodríguez, parti pour le Mexique, y avait été protégé par un couple de militants communistes de haut rang dans le vieux parti, désormais hissés à des fonctions plus élevées encore. Il accusa ce couple d’avoir su que c’était Rodríguez qui avait indiqué la cachette des combattants.
Ce couple était la ministre de facto de la Culture Edith García Buchaca et le premier vice-ministre des Forces armées Joaquín Ordoqui. Castro intervint au procès de Rodríguez, cherchant à faire face à la menace d’une vague d’hostilité publique envers les vieux communistes née de cette affaire.
En même temps, il utilisa l’affaire pour démettre García et Ordoqui de leurs fonctions et pour endiguer l’afflux de communistes dans les appareils du pouvoir, ramenant leur présence dans ces appareils à des proportions sûres.
Sur la base de dénonciations habilement fabriquées par les services spéciaux américains et adressées aux services cubains, Ordoqui était soupçonné de coopération avec la CIA, mais Castro lui reprochait en outre d’avoir, pendant la crise des missiles, politiquement pris parti non pour lui mais pour Khrouchtchev. Il le tenait --- probablement à juste titre --- pour l’homme le plus important et le plus dangereux de Moscou à La Havane. Il voulait le faire juger sous l’accusation d’être ou d’avoir été agent de la CIA, mais sous une forte pression soviétique il y renonça. Il le fit néanmoins placer en résidence surveillée avec sa femme, où Ordoqui devait mourir neuf ans après le procès de Rodríguez. Le règlement de comptes avec Ordoqui --- et au passage avec García --- constitua un avertissement très sérieux à tous les vieux communistes qui n’avaient pas renoncé à l’idée que, tôt ou tard, Castro finirait par partager le sort de Kerenski, et qu’eux joueraient le rôle des bolcheviks.
Le camarade Che critique les Soviétiques
Guevara avait déjà rompu avec son ancienne orientation prosoviétique --- et pas seulement parce que l’URSS ne tenait pas nombre des engagements économiques qu’elle avait pris, ou qu’elle livrait des produits industriels d’une qualité ostensiblement médiocre. En 1964, alors ministre de l’Industrie, il se rendit en URSS pour les célébrations de l’anniversaire de la Révolution d’octobre. Son biographe mexicain Paco Ignacio Taibo II [11] raconte : « Che ne peut renoncer à sa critique, qui devient de plus en plus tranchante. Il visite une usine soviétique qu’on lui présente comme un modèle et, selon le récit d’un membre de la délégation, dit qu’elle ressemble à une usine capitaliste du genre de celles qui existaient à Cuba avant les nationalisations » --- c’est-à-dire dans des conditions de sous-développement capitaliste. « Il observe les aberrations en matière de planification, les pièges de l’émulation socialiste, car il voit qu’on planifie de manière à dépasser le plan. À ses compagnons de délégation, il dit que, sous le règne du bureaucratisme, les Soviétiques s’enfoncent dans une impasse économique. »
À son retour, il déclare au personnel de son ministère : « Contrairement à ce qu’on dit, les pays du bloc d’Europe occidentale se développent bien plus vite que les pays du bloc des démocraties populaires. Pourquoi ? » Il raconte qu’en URSS la bible est le manuel (stalinien) Économie politique et non le Capital de Marx, et que lui, Guevara, y est tenu pour trotskyste. Bien qu’il ne fût pas trotskyste, il invita au débat économique qu’il avait lancé --- polémique à peine voilée entre les tenants du modèle économique soviétique et ses critiques --- l’économiste marxiste belge et dirigeant majeur de la Quatrième Internationale Ernest Mandel [12]. Celui-ci était connu pour sa critique dévastatrice de la planification et de la gestion économiques soviétiques.
Guevara avait complètement rompu avec l’idée que « la solution aux problèmes de ce monde se trouve derrière le rideau de fer » et estimait qu’elle résidait dans les révolutions du Tiers Monde. Avec plus d’une centaine de militaires cubains, il partit lui-même prêter main-forte au soulèvement lumumbiste au Congo. Après cet échec, lors de son séjour clandestin en Tchécoslovaquie, dans ses « carnets de Prague » --- aujourd’hui connus [13] --- il critiqua le système soviétique, prédisant son effondrement. Parallèlement, le soutien de Cuba aux mouvements de guérilla en Amérique latine déboucha sur une tension prolongée --- de plus de trois ans --- dans les relations avec Moscou. Peut-être même plus forte que lors de la crise des missiles.
Castro contre la micro-fraction
Tout commença en 1966 par un article publié dans le quotidien central du parti cubain à l’occasion de l’anniversaire de la Révolution d’octobre. Il y appelait les « vrais » communistes latino-américains à suivre l’exemple du commandant de guérilla vénézuélien Douglas Bravo et de ses camarades. Ceux-ci avaient été précédemment exclus de leur parti communiste pour avoir refusé de cesser la lutte armée, mais Castro leur envoya aussitôt en renfort une douzaine de ses officiers expérimentés.
En juillet 1967, le Premier ministre Kossyguine, de retour de Washington, se rendit à Cuba où il déclara à Castro que les Américains détenaient la preuve que Cuba soutenait des guérillas dans au moins sept pays du sous-continent, et exigea l’arrêt de ce soutien sous peine de rupture de l’alliance. La réponse de Castro fut un discours --- le deuxième sur le sujet --- dans lequel il soumit le Parti communiste du Venezuela à une critique violente pour avoir abandonné le mouvement de guérilla que le parti lui-même avait créé et dans le soutien auquel il avait engagé Cuba.
Dans le mouvement communiste latino-américain lié à Moscou et à Moscou même, ces discours furent pris pour la preuve que Castro rompait avec le communisme. À Cuba, avec le soutien du bloc soviétique et sous la direction d’Escalante, revenu d’exil, une partie des vieux communistes --- la dite micro-fraction --- engagea le combat. Elle accusait le régime castriste d’être petit-bourgeois, nationaliste, non marxiste, anti-soviétique et, en somme, anti-communiste ; de ne pas reconnaître la direction et l’hégémonie de l’URSS ; de tenter de remplacer l’alliance avec l’URSS par une alliance avec la France ; de chercher à s’arrimer aux économies occidentales au lieu de s’intégrer économiquement au bloc soviétique ; et de promouvoir en Amérique latine --- contrairement à la politique des partis communistes et conformément à ce qui était prétendu être une « ligne trotskyste d’exportation de la révolution » --- la voie de la lutte armée.
À la fin de l’année, Castro ordonna l’arrestation de nombreux militants impliqués dans la « micro-fraction », et en janvier 1968 leur procès. Le rapport détaillé de Raúl Castro sur l’enquête fut rendu public, y compris les noms de très hauts dignitaires des partis est-allemand et tchécoslovaque impliqués dans le soutien à la « micro-fraction », ainsi que de fonctionnaires soviétiques présents à Cuba même qui assuraient la « micro-fraction » du soutien dont elle bénéficiait à Moscou. Lors d’une session du Comité central cubain, Castro prononça un discours secret --- aujourd’hui partiellement déclassifié --- de dix heures, dans lequel il exposa et documenta l’histoire des relations cubano-soviétiques, et notamment les coulisses de la crise des missiles et ses conséquences sur ces relations.
Vaincus par la canne à sucre
Les relations avec la superpuissance alliée semblaient tenir à un fil lorsque, six mois plus tard --- à la surprise même de ses plus proches collaborateurs --- Castro soutint l’intervention militaire du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. Il le fit cependant de manière si ambiguë qu’au Kremlin on n’y vit pas un soutien. Que cela n’eût rien amélioré dans les rapports mutuels fut attesté par le refus de Cuba, près d’un an plus tard, de participer à la conférence internationale des partis communistes prosoviétiques tenue à Moscou.
Ce ne fut qu’en 1970 que l’échec traumatisant --- pour le régime comme pour la société --- de la récolte record de canne à sucre, planifiée de façon volontariste et censée ouvrir la voie au développement économique indépendant de Cuba, força Castro à se réconcilier avec Moscou. Celle-ci posa les choses clairement : ou bien Cuba accepterait le modèle soviétique de gestion économique, ou bien l’URSS --- et en fait l’ensemble du bloc --- cesserait de lui apporter son aide massive.
Cette fois, Castro céda : en 1971, Cuba adhéra au Conseil d’assistance économique mutuelle (Comecon). Avec la participation de 10 000 spécialistes et conseillers soviétiques, l’économie cubaine commença à être intégrée vigoureusement au bloc. Cette soviétisation économique entraîna une soviétisation culturelle, idéologique et politique. La première victime de la soviétisation sur ce terrain fut l’écrivain Heberto Padilla [14], contraint à une autocritique publique, contre laquelle de nombreux intellectuels à travers le monde, jusque-là sympathisants de la révolution cubaine, protestèrent.
La victime suivante fut le mensuel Pensamiento Crítico [15] --- revue publiée par de jeunes philosophes prônant une alternative au « marxisme-léninisme » soviétique : un marxisme ouvert --- largement ouvert au marxisme occidental et à la pensée révolutionnaire du Tiers Monde --- ainsi que critique et créatif. Raúl Castro accusa la rédaction de la revue de diversion idéologique. Le tristement célèbre « quinquennat gris » (1971-1975) [16] projeta longuement son ombre sinistre sur la vie littéraire et artistique. L’intelligentsia cubaine ne prit sa revanche sur ce quinquennat qu’en 2007, lorsqu’elle mena spontanément à son sujet --- et plus largement sur la soviétisation culturelle --- un débat massif, public et radicalement critique. Elle n’épargna pas même Castro lui-même d’une critique sévère.
Les concessions aux processus de soviétisation furent pourtant --- contrairement aux apparences --- incomplètes, et Cuba continua à mener une politique internationale fondamentalement indépendante. Cuba en fit la démonstration en particulier en 1975, alors que se jouait le sort de l’Angola en train d’accéder à l’indépendance. Les troupes de la République sud-africaine raciste marchaient précisément sur la capitale de cette ancienne colonie portugaise. Cuba se porta au secours du mouvement de libération. Elle mena --- à la surprise des grandes puissances --- une opération militaire intercontinentale sans précédent pour un petit pays. Elle le fit de sa propre initiative, plaçant une Union soviétique surprise devant le fait accompli.
Source : Texte initialement publié dans Gazeta Wyborcza, supplément « Ale Historia », le 15 mai 2026 ; édité par M. Maciorowski.
Traduit du polonais et notes pour ESSF par Adam Novak.
[1] L’amendement Platt, attaché à la Constitution cubaine de 1901 sur l’insistance des États-Unis, accordait à Washington le droit d’intervenir militairement dans les affaires cubaines et de louer des territoires pour y installer des bases navales --- notamment la base de Guantánamo, qui demeure aujourd’hui sous contrôle américain. La plupart de ses dispositions furent abrogées en 1934 dans le cadre de la politique du « Bon voisinage » de l’administration Roosevelt, mais le bail de Guantánamo fut maintenu.
[2] Fondateur de l’agence de presse cubaine Prensa Latina, créée après la révolution ; tué en 1964 alors qu’il dirigeait un groupe de guérilla en Argentine inspiré du modèle cubain.
[3] Le Partido Socialista Popular était le parti communiste cubain officiel, fondé en 1925, qui avait tactiquement collaboré avec Batista au début des années 1940, lorsque celui-ci était président constitutionnel, acceptant deux postes au Cabinet. À l’émergence du Mouvement du 26 juillet, le PSP était engagé dans la ligne de la « voie pacifique au socialisme ».
[4] Locution latine : littéralement « aux Calendes grecques », c’est-à-dire jamais, puisque les Romains avaient des Calendes dans leur calendrier mais que les Grecs n’en avaient pas.
[5] Dirigea la clandestinité du Mouvement du 26 juillet dans la province de Las Villas ; occupa divers postes ministériels après la révolution.
[6] Prit la fonction à la suite de l’assassinat de Frank País en juillet 1957 ; tué au combat face aux forces de Batista à la mi-1958.
[7] ORI : Organizaciones Revolucionarias Integradas, structure de transition créée en 1961 à partir des trois organisations révolutionnaires comme préfiguration d’un parti unifié.
[8] Aníbal Escalante : dirigeant prérévolutionnaire du PSP et l’un de ses principaux organisateurs. À la suite de l’affaire dite du « sectarisme » de 1962, il fut envoyé en exil en Tchécoslovaquie ; il revint à Cuba mais fut de nouveau arrêté en 1968 dans le cadre de l’affaire de la « micro-fraction ».
[9] PURSC : Partido Unido de la Revolución Socialista de Cuba. Il serait renommé en 1965 Parti communiste de Cuba (PCC), nom qu’il conserve aujourd’hui.
[10] La conférence de La Havane de janvier 1992 réunit d’anciens participants soviétiques, américains et cubains à la crise des missiles, dont McNamara et plusieurs hauts responsables cubains et soviétiques. Les révélations soviétiques concernant le nombre d’ogives déjà présentes à Cuba au moment de la crise et la taille du contingent militaire soviétique comptèrent parmi les plus importantes.
[11] Auteur de Ernesto Guevara, también conocido como el Che (1996), l’une des grandes biographies de référence sur Guevara.
[12] Ses contributions au débat économique cubain de 1963-1964 parurent dans Nuestra Industria Económica aux côtés de textes de Guevara, Charles Bettelheim et Alberto Mora.
[13] Les « carnets de Prague » : notes critiques que Guevara prit lors de son séjour clandestin à Prague en 1966 entre ses missions au Congo et en Bolivie, dans lesquelles il développa une critique approfondie du manuel soviétique d’économie politique. Publiés à titre posthume sous le titre Apuntes críticos a la Economía Política (2006).
[14] Heberto Padilla : poète cubain dont le recueil de 1968 Fuera del juego (« Hors jeu ») fut couronné par l’Union des écrivains cubains malgré l’hostilité du régime à l’œuvre. Il fut arrêté en 1971 et contraint à une autocritique publique --- la dite « affaire Padilla » --- qui provoqua la rupture avec la révolution cubaine de nombre d’intellectuels internationaux jusque-là sympathisants.
[15] Publié de 1967 à 1971 par un groupe de jeunes philosophes basés à l’Université de La Havane ; sa fermeture marqua la consolidation de la ligne soviétique orthodoxe dans la vie intellectuelle cubaine.
[16] En espagnol : quinquenio gris --- caractérisé par la persécution institutionnelle des écrivains et artistes jugés insuffisamment orthodoxes et par l’imposition des canons du réalisme socialiste.
| Date | Nom | Message |