L’extrême droite naît du vide démocratique : Argentine, USA, miroir pour la France

mardi 26 mai 2026.
 

https://blogs.mediapart.fr/nosinmuj...

Les démocraties occidentales traversent une crise profonde. Les mécanismes formels tiennent encore. La légitimité, elle, s’effrite. La défiance envers la politique comme levier de transformation sociale progresse, aussi bien dans les démocraties consolidées que dans les plus récentes (OCDE, 2025).

Paradoxalement, ces démocraties produisent aujourd’hui ce qu’elles étaient censées empêcher. Elles ouvrent un espace que l’extrême droite exploite et amplifie à travers des discours simplificateurs et profondément antidémocratiques. La France n’échappe pas à cette dynamique.

Dès les années 1990, les politologues Guillermo O’Donnell et Guy Peters ont proposé des outils pour penser les États fragiles, les démocraties délégatives et les formes de capture institutionnelle en Amérique latine post-autoritaire. Trente ans plus tard, ces mêmes grilles de lecture permettent d’analyser des démocraties que l’on pensait solidement établies.

Il ne s’agit pas d’une « latino-américanisation » culturelle de l’Europe. Le phénomène est plus profond. Les logiques structurelles identifiées par ces auteurs, délégation sans contrôle effectif, antipolitique au service des élites, affaiblissement des contre-pouvoirs, apparaissent aujourd’hui dans des systèmes que l’on croyait immunisés.

Le regard comparatif s’en trouve inversé. Longtemps, l’Amérique latine a observé l’Europe comme un modèle. Aujourd’hui, c’est l’inverse : avec plusieurs décennies d’avance sur ces dynamiques, elle devient un miroir dans lequel l’Europe peut lire ses propres transformations.

En Europe, l’antipolitique se présente comme une issue. En réalité, elle fonctionne comme un mécanisme de cooptation au profit d’élites politiques, économiques et liées au complexe de défense, qui capturent l’État tout en le désignant à la fois comme problème et comme solution. Ce schéma n’a rien d’abstrait : il se manifeste déjà dans plusieurs cas contemporains.

L’Argentine n’est pas une exception isolée, mais une anticipation de cette trajectoire. Javier Milei arrive au pouvoir démocratiquement sur un discours anti-« caste », mais gouverne comme si la légitimité électorale dispensait de toute forme d’accountability. Les contre-pouvoirs, condition minimale de la démocratie substantielle selon O’Donnell, s’en trouvent fragilisés.

Son récit repose sur une tension constante : dénoncer l’État tout en s’en servant. Dans les faits, celui-ci devient un instrument de transfert de ressources publiques vers des intérêts privés (flexibilisation du marché des changes, restriction du droit de grève, dérégulation du travail). Le discours anti-caste fonctionne alors comme une opération idéologique : il détourne l’attention de ceux qui bénéficient réellement du démantèlement de l’État.

Ce n’est pas moins d’État. C’est un autre État : un capturé par des élites.

Ce phénomène n’a rien de nouveau en Amérique latine. Il s’inscrit dans des trajectoires historiques de construction étatique marquées par la dépendance et la concentration du pouvoir. L’antipolitique n’est qu’une reformulation contemporaine de ces logiques : elle accompagne des politiques qui affaiblissent le secteur public, consolident certaines positions dominantes et remettent en cause des droits sociaux acquis. Elle réinscrit aussi ces pays dans des rapports de dépendance structurés autour de centres de pouvoir comme Washington.

Aux États-Unis, le processus est plus rapide. Il montre jusqu’où peut aller l’érosion d’un système démocratique lorsque certaines conditions structurelles sont réunies (V-Dem, 2026). La situation politique américaine, sur le plan intérieur comme extérieur, illustre une transformation profonde des règles du jeu démocratique lorsque le pouvoir est capté par l’extrême droite.

La désignation du « différent » comme ennemi n’est pas un simple ressort rhétorique. C’est une stratégie. Elle déplace le débat des effets d’une économie marquée par la concentration vers des figures comme le migrant, la minorité, « l’autre ». O’Donnell l’avait déjà souligné : lorsque la délégation devient totale, l’accountability disparaît — et le pouvoir a besoin d’un ennemi pour se maintenir.

La logique est cohérente. À l’extérieur, remise en cause du multilatéralisme et primat du rapport de force. À l’intérieur, transformation des droits : ils tendent à ne plus être universels, mais conditionnels, dépendants de ceux qui gouvernent et de ceux qu’ils servent.

Dans les termes de Peters, l’État cesse alors d’être un garant de droits pour devenir un instrument de redistribution du pouvoir au profit d’élites. Le cas américain ne relève pas de l’exception : il constitue une forme avancée de ce schéma.

Malgré des différences importantes et des effets profondément distincts, Javier Milei en Argentine, Donald Trump aux États-Unis et Emmanuel Macron en France s’inscrivent dans une même crise de représentation. Tous trois ont accédé au pouvoir en contournant, ou en recomposant, les structures partisanes traditionnelles. Ce constat dépasse les contextes nationaux : il renvoie à une érosion globale de la confiance politique.

C’est dans cet espace que les forces d’extrême droite prospèrent. Elles proposent des récits simplifiés, capables d’identifier un responsable clair — celui à qui imputer ce que « nous n’avons plus » ou ce que « nous aurions dû être ». En Argentine, la promesse d’un retour au statut de puissance économique. Aux États-Unis, le slogan « Make America Great Again ».

La France présente aujourd’hui plusieurs des conditions qui ont précédé ces basculements ailleurs : abstention élevée, inégalités persistantes, défiance institutionnelle (Mayer, 2024). Emmanuel Macron et Marine Le Pen apparaissent, chacun à leur manière, comme des réponses à une même crise : celle de partis traditionnels qui ne représentent plus.

Mais là où le macronisme propose une réponse technocratique qui peine à produire un récit politique, le Rassemblement National offre une narration simplifiée et trompeuse. Le vide laissé par l’un est occupé par l’autre.

Le RN n’est pas une anomalie française. Il constitue la traduction locale d’une dynamique globale : un discours xénophobe et simplificateur, populiste dans ses formes, élitiste dans ses effets.

La situation place la vie politique française face à une responsabilité historique : défendre ce que l’on pensait acquis. Le RN ne progresse pas uniquement par adhésion idéologique, mais parce qu’il parvient à nommer un problème et à désigner un responsable là où les forces politiques traditionnelles échouent.

Un nouveau pacte social, à la fois national et global, devient nécessaire. La France dispose d’un héritage politique et symbolique considérable. Mais hériter ne suffit pas. Encore faut-il actualiser cet héritage, le reformuler dans un langage capable de parler à celles et ceux qui ne se sentent plus protégés par les droits existants.

L’alerte posée par la progression de l’extrême droite n’est plus seulement idéologique. Elle est structurelle. Systémique.

La société française est-elle encore en mesure de reconstruire un récit commun, sans céder à la simplification, sans adopter la logique de l’ennemi, et d’interpeller ceux que le RN a conquis, sans renoncer aux principes qui fondent la République ?

Cuando la democracia pierde legitimidad, la extrema derecha avanza. Argentina y Estados Unidos : el espejo que Francia ya no puede ignorar

Las democracias occidentales no están en crisis por falta de reglas, sino por pérdida de legitimidad. La concentración de la riqueza, la captura corporativa del Estado, el debilitamiento del multilateralismo y la desconfianza hacia la política son fenómenos globales que atraviesan a toda la sociedad. Ese vacío no es neutro, lo ocupa la extrema derecha, más eficaz para convertir esta realidad en votos porque tiene un enemigo claro : el “otro”.

Ivana MERLO-RODRIGUEZ


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message