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Le Labour a subi de lourdes pertes en Angleterre, en Écosse et au pays de Galles. L’extrême droite et les partis indépendantistes tirent leur épingle du jeu, tandis que les écologistes réalisent la plus forte percée de leur histoire. Le paysage politique est plus fragmenté que jamais et le premier ministre travailliste en difficulté.
Il flotte un parfum de quinquennat Hollande sur la mandature de Keir Starmer. Toutes choses égales par ailleurs, les scrutins intermédiaires auxquels fait face le premier ministre travailliste, en poste depuis juillet 2024, font penser aux catastrophes électorales endurées en 2014 et 2015 par les socialistes français. Sur fond d’ascension inédite de l’extrême droite, le parti au pouvoir a subi des pertes de sièges massives et une rétraction nette de son ancrage territorial.
Jeudi 7 mai, l’électorat britannique était convoqué pour renouveler environ 5 000 sièges de conseils locaux et de mairies en Angleterre, ainsi que d’assemblées parlementaires en Écosse et au pays de Galles. Depuis, les résultats tombent progressivement. Si certains doivent encore parvenir ce samedi, le tableau d’ensemble est déjà clair : les travaillistes ont cédé près de 60 % des sièges locaux qu’ils défendaient en Angleterre ; ils restent écartés du gouvernement écossais (comme depuis 2007) ; et ils ont perdu leur première place à l’assemblée galloise (qu’ils dominaient depuis 1999).
Les gagnants des législatives écossaises et galloises sont des partis nationalistes orientés au centre-gauche. Ils apparaissent plus progressistes que le parti travailliste, plombé par son conservatisme économique et ses concessions au cadrage d’extrême droite de l’enjeu migratoire. Le Scottish national party (SNP) reste la première force au nord du pays. Par rapport à 2021, il recule de 64 à 57 sièges (sur 129) mais sera en mesure de former un gouvernement minoritaire. De leur côté, les Gallois du Plaid Cymru réalisent un score historique. Avec 43 sièges sur 96, ils ne sont pas loin d’une majorité absolue.
Dans les trois nations où des scrutins se tenaient, c’est l’extrême droite de Reform UK qui progresse de la manière la plus spectaculaire. En Angleterre, le parti de Nigel Farage a ainsi réalisé un gain de 1 300 conseillers locaux. Sa percée de l’an dernier, observée pour d’autres sièges remis en jeu, est ainsi confirmée. Sur deux années consécutives, Reform UK a démontré une capacité de conquête qu’aucune force n’avait égalée à ce type de scrutin depuis une bonne cinquantaine d’années.
Son institutionnalisation dans d’autres paysages subnationaux est encore plus inédite. En Écosse, où il était inexistant il y a cinq ans, le parti d’extrême droite est entré au parlement avec 15 sièges, en troisième position derrière les travaillistes et devant les conservateurs. Au pays de Galles, où il était tout aussi absent lors du dernier scrutin du même type, il a obtenu le deuxième plus grand groupe de l’assemblée avec 34 sièges, loin devant les travaillistes (9) et les conservateurs (2).
En comparaison, les gains des libéraux-démocrates (centre-droit) et des écologistes sont moins impressionnants. Le Green party a néanmoins réalisé la progression la plus forte de son histoire en Angleterre, en obtenant 300 sièges de plus, en prenant le contrôle de quatre conseils locaux, et en emportant deux des six élections directes de maires (à Hackney et Lewisham, deux arrondissements de Londres). Les Verts ont par ailleurs gagné six sièges de plus au parlement écossais, et entrent pour la première fois dans celui du pays de Galles avec deux sièges.
Pour les travaillistes au pouvoir, c’est en tous les cas une nouvelle claque après les élections locales de l’an dernier, qui avaient déjà donné à voir un énorme taux de défaite. Même dans une ville très favorable comme Manchester, qui reste dans son escarcelle, le Labour a perdu 24 des 30 sièges qui étaient en jeu. Au total, 32 conseils locaux ont été perdus, dont des bastions comme Hartlepool ou Tameside, respectivement au nord-est et au nord-ouest de l’Angleterre.
Les branches régionales du parti n’ont pas été épargnées. La domination séculaire des travaillistes au pays de Galles a pris fin de manière brutale. La première ministre et cheffe locale du parti, Eluned Morgan, a démissionné après avoir elle-même perdu son siège. Comble de l’humiliation, le Labour arrive en troisième place du scrutin avec seulement 11 % des suffrages – une chute de vingt-cinq points –, loin derrière l’extrême droite et les nationalistes gallois. En Écosse, jamais les travaillistes n’avaient eu non plus un si faible nombre de sièges.
« Il y avait un seul problème : Keir. S’il nous mène à une nouvelle élection, nous sommes fichus », a glissé un responsable travailliste à la BBC, en faisant référence à une campagne pendant laquelle l’impopularité du premier ministre a plombé son camp. Une vingtaine de députés travaillistes lui ont demandé de planifier son départ afin qu’une autre figure mène le Labour aux prochaines élections générales.
Starmer, qui a échappé fin avril à une enquête parlementaire sur sa nomination de Peter Mandelson au poste d’ambassadeur aux États-Unis, malgré ses liens avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein, n’a clairement pas l’intention de partir. Dès vendredi matin, il a affirmé qu’il ne comptait pas ajouter au chaos politique en démissionnant et qu’il avait entendu le message pour « un pays plus juste et plus fort ». « La bonne leçon à tirer [de ce scrutin] est d’écouter les électeurs », mais « cela ne veut pas dire prendre un virage à droite ou à gauche », a affirmé le chef du gouvernement dans une tribune dans le quotidien The Guardian.
À ce stade, le reste du gouvernement fait bloc avec lui. The Guardian souligne toutefois qu’en privé, plusieurs de ses membres reconnaissent « une ambiance tendue » dans les rangs des parlementaires et ne se projettent pas eux-mêmes avec Starmer jusqu’en 2029. Le ministre de l’énergie, Ed Miliband, n’a publiquement offert qu’un soutien tiède en soulignant que les élections « dévastatrices » attestaient d’une « colère contre un statu quo politique et économique défectueux ».
Que ce soit le cas deux ans après une alternance enfin acquise, avec une opposition conservatrice au fond du gouffre et qui le reste (les Tories ont encore enregistré une perte nette de près de 500 mandats locaux, consécutive à une saignée encore plus importante l’an dernier), en dit long sur la perception de l’action travailliste. Un résultat qui s’explique par une gestion gouvernementale désordonnée, des propos ou des mesures symboliquement désastreuses vis-à-vis du cœur de l’électorat travailliste, et des indicateurs macro-économiques médiocres.
Certes, les élections de jeudi ne doivent pas être prises pour une répétition d’élections législatives à l’échelle du royaume. En Angleterre du moins, les pouvoirs des conseils locaux sont très faibles, ce qui entraîne une participation électorale bien moindre et permet à l’électorat de se défouler sans grande conséquence.
« Ces élections, dont l’impact demeure assez réduit, ont permis à beaucoup d’électeurs de se risquer à voter pour des candidats plus radicaux, qui font campagne sur des valeurs et des propositions symboliques hors des compétences des territoires concernés, là où les partis traditionnels ne parlent que de services locaux et de trous dans la chaussée », rappelle ainsi Emmanuelle Avril, professeure de civilisation britannique à l’université Sorbonne-Nouvelle.
Pour autant, « les résultats des élections de jeudi ont confirmé que la scène politique britannique est désormais très fragmentée », ainsi que l’a analysé le professeur Sir John Curtice, célèbre électoraliste de la BBC. Et il est difficile d’imaginer que cet état de fait, déjà observable dans de précédents scrutins, n’ait pas d’effets à l’échelle nationale. En l’état, cette fragmentation approfondit le décalage entre les pourcentages de voix exprimées et leur traduction en sièges.
En effet, le mode de scrutin britannique, aux élections locales anglaises comme aux élections législatives nationales, attribue chaque circonscription au parti arrivé en tête, ce qui signifie que toutes les autres voix sont perdues. Lorsque l’essentiel se jouait entre conservateurs et travaillistes, cela pouvait encore avoir du sens. Mais quand les partis en compétition sont plus nombreux, avec des scores relativement faibles qui ne sont pas répartis de manière géographiquement égale, comme dans beaucoup d’autres pays d’Europe, cela peut aboutir à des aberrations.
Reform UK a ainsi conquis beaucoup de sièges en y étant minoritaire et alors que les autres électorats, notamment ceux des écologistes, des travaillistes et des libéraux-démocrates, lui sont assez franchement opposés. « Je pense que le seul espoir de faire barrage à Reform UK est une coalition progressiste », confie Emmanuelle Avril, qui estime aussi que Starmer « aurait eu beaucoup à gagner à prendre l’initiative sur une réforme électorale dès le début de son mandat ». Un de ses rivaux internes, le maire de Manchester Andy Burnham, est depuis longtemps favorable à la proportionnelle.
Il est frappant de constater que les progressions de Reform UK restent fortement corrélées aux scores du Brexit (le référendum de sortie de l’Union européenne en 2016). En points de pourcentage, elles passent du simple au double selon que le Brexit a été minoritaire ou qu’il a été adopté par plus de 70 % de l’électorat. À l’inverse, les pertes du Labour sont les plus limitées dans les circonscriptions qui avaient rejeté le Brexit, et maximisées dans celles qui l’avaient embrassé avec le plus d’enthousiasme.
« Un segment du socle travailliste, qui était allé vers les conservateurs de Johnson puis vers Reform UK, est définitivement parti », souligne Emmanuelle Avril. Pour autant, souligne-t-elle avec de nombreux autres politistes, ce n’est pas parce que le parti travailliste a perdu le plus grand nombre de ses sièges au bénéfice de l’extrême droite que cela suggère un transfert massif de voix. Au contraire, « c’est en direction des Verts que l’hémorragie se fait » en termes de bulletins de vote.
De fait, un siège peut passer du Labour à Reform UK du moment que ce dernier siphonne l’électorat des droites, et que l’électorat de gauche se démobilise et se disperse entre plusieurs partis. « Le bipartisme est mort et enterré », a déclaré vendredi Zack Polanski, le dirigeant des écologistes, qui espère bien devenir incontournable lors des prochaines échéances nationales. Mais si c’est bien le cas et qu’aucun parti progressiste ne concentre les voix à son avantage, la lutte pourrait être biaisée face à la droite identitariste, qui cible violemment les minorités, les migrant·es et la transition écologique.
Fabien Escalona
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