Ilan Pappé, historien : « Israël a toujours estimé qu’il devait dominer le monde arabe »

dimanche 10 mai 2026.
 

Alors qu’Israël poursuit ses actions meurtrières dans la bande de Gaza, en Cisjordanie, au Liban et en Syrie, avec le soutien des gouvernements occidentaux, Ilan Pappé, historien israélien, publie en français un petit livre percutant, « Brève histoire du conflit israélo-palestinien ».

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Lundi 4 mai paraît l’édition française d’un court ouvrage de l’historien israélien Ilan Pappé au titre explicite : Brève histoire du conflit israélo-palestinien (Les Liens qui libèrent). En moins de 200 pages, le professeur à l’université d’Exeter, en Grande-Bretagne, résume des décennies de travaux de ceux que l’on a nommés les « nouveaux historiens » israéliens – dont il est –, qui ont balayé l’histoire officielle du conflit entre Israël et la Palestine.

Ilan Pappé, né en Israël de parents allemands ayant fui l’Allemagne nazie, est devenu au fil de ses découvertes historiques un homme engagé, antisioniste et défenseur des droits des Palestinien·nes. Il dirige aujourd’hui le Centre européen d’études sur la Palestine.

Le concentré qu’il publie aujourd’hui souligne de façon frappante la continuité idéologique entre les débuts du sionisme et la politique actuelle menée par le gouvernement Nétanyahou dans la bande de Gaza, la Cisjordanie, et le reste du Moyen-Orient. Entretien.

« Mediapart » : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cette Brève histoire du conflit israélo-palestinien, et pourquoi maintenant ?

Ilan Pappé : Je l’ai écrite en anglais il y a un an et demi, après un salon du livre où j’ai constaté que les gens cherchaient un ouvrage sur le contexte des événements survenus depuis octobre 2023. Ils trouvaient les livres présentés trop gros, trop spécialisés. En même temps, la plupart des gens n’étaient pas satisfaits du contexte présenté par les médias et en voulaient plus, sans pour autant se lancer dans des études universitaires sur le sujet.

Et c’est pourquoi ce livre se vend bien, parce qu’il apporte, en quelque sorte, des récits que ne donnent ni les médias grand public, encore moins les politiciens traditionnels. Ces derniers se plient au récit d’Israël selon lequel les événements du 7-Octobre relèvent de l’antisémitisme islamiste, et que l’Iran les a orchestrés. Israël veut qu’ils soient traités ainsi et a exigé qu’on n’analyse pas le contexte historique du 7-Octobre.

À propos du personnel politique occidental, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a cité la phrase attribuée à la première ministre israélienne Golda Meir – « Nous pouvons pardonner aux Palestiniens de tuer nos enfants, mais nous ne leur pardonnerons jamais de nous forcer à tuer les leurs » – à propos de la nouvelle loi israélienne sur la peine de mort pour les Palestiniens. Il voulait souligner que l’ethos de l’État d’Israël était humaniste. Que vous inspire cela ?

[Rires] J’ignorais cet épisode ! Mais votre ministre fait un contresens complet ! C’est l’interprétation la plus étrange que j’ai jamais vue de cette phrase, car elle ne montre pas l’humanisme d’Israël mais exactement le contraire. Golda Meir a dit cela à Haïfa, en 1948, après qu’Israël eut procédé au nettoyage ethnique de la ville. À un journaliste qui lui demandait : « Ne pensez-vous pas que ce que vous voyez ici ressemble aux pogroms perpétrés contre les juifs en Europe de l’Est ? », elle a répondu : « Oui, je suis très triste de voir cela, et nous ne pardonnerons jamais aux Palestiniens de nous avoir forcés à leur faire subir cela. »

Il n’y a pas eu un seul jour depuis l’arrivée des sionistes en Palestine où les Palestiniens n’ont pas été exposés à la brutalité sioniste.

C’est une phrase qui montre l’hypocrisie, la prétention à la vertu et l’incapacité des Israéliens à accepter que les Palestiniens soient des victimes, qui jugent que seul Israël peut être victime. C’est comme une personne qui en bat une autre très violemment, au point de presque la tuer et qui lui dit : « C’est de ta faute. Tu m’as tellement mis en colère que j’ai failli te tuer. Et je ne te pardonnerai jamais de m’avoir poussé à presque te tuer. » Je suis très surpris que votre ministre ait évoqué cela pour justifier une vision positive d’Israël.

Revenons à votre dernier livre. En parcourant les chapitres consacrés aux débuts du sionisme et de son implantation dans la Palestine historique, on a souvent le sentiment qu’il existe une forte continuité entre cette période et aujourd’hui. Est-ce le cas ?

Il y a une petite différence, mais pas sur le fond. Pour que le sionisme devienne réalité, il fallait une coalition très forte qui accepte l’idée que la seule solution au problème juif en Europe est un État juif au cœur du monde arabe aux dépens des Palestiniens, et que si les Palestiniens et le monde arabe s’y opposaient, ils devraient faire face à une coalition mondiale. Cela n’a pas changé. Les Palestiniens ont perçu l’idée qu’ils devaient être remplacés, déplacés et supplantés par les juifs d’Europe, puis plus tard également par des juifs venus des pays arabes et orientaux, comme une menace existentielle, et ont formé leur propre mouvement de résistance. Et ce mouvement de résistance est toujours actif aujourd’hui. Donc il faut toujours, pour maintenir Israël, une large coalition.

Cette coalition est composée de membres qui ne sont pas d’accord sur tout, mais qui s’accordent néanmoins sur le projet sioniste. Par exemple, les sionistes chrétiens croient toujours qu’il s’agit d’un programme divin, qui apportera la seconde venue du Messie. Les conservateurs américains ou « nouveaux conservateurs » estiment que c’est important car il s’agit du bastion de l’Occident et de l’Amérique dans une région très hostile. Les multinationales qui commercialisent du matériel militaire estiment qu’il s’agit d’une formidable opportunité. Et puis, bien sûr, il y a le sentiment juif, qui est probablement le plus authentique parmi les membres de ces alliances, selon lequel il faut une sorte de nouvel État refuge où l’on puisse se rendre si les choses tournent mal, comme ce fut le cas pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais pendant des décennies, on a pu avoir le sentiment, si l’on ne suivait pas l’actualité au quotidien, que la brutalité était moindre qu’aux premiers jours. Jusqu’à il y a deux ou trois ans, jusqu’au retour de Nétanyahou au pouvoir.

Je pense que deux choses se sont produites.

Tout d’abord, la communauté internationale ne réagit pas à une brutalité quotidienne. Elle réagit à une brutalité très dramatique. Mais il n’y a pas eu un seul jour depuis l’arrivée des sionistes en Palestine où les Palestiniens n’ont pas été exposés à la brutalité sioniste, certes pas toujours à grande échelle.

Deuxièmement, Internet et les visites de jeunes du monde entier en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ont commencé à révéler la réalité de l’oppression israélienne.

Et il s’est clairement produit quelque chose de différent après novembre 2022, lorsque, pour la première fois, les éléments les plus fondamentalistes, les plus extrêmes et les plus racistes de la société juive israélienne ont commencé à prendre le pouvoir. Il ne s’agissait pas seulement de Nétanyahou. Il s’agissait de l’alliance de Nétanyahou avec ces forces.

Ils ont beaucoup moins de scrupules que la génération précédente à utiliser des armes et des stratégies encore plus meurtrières et destructrices contre les Palestiniens. C’est partout depuis le 7-Octobre. Même si, comme je l’ai dit, cela existait déjà auparavant. Les Palestiniens ont toujours été à la merci d’une armée très puissante qui a été constituée à bien des égards pour les surveiller, les contrôler et les occuper depuis des décennies.

Compte tenu de ce que vous avez analysé dans le cadre de vos travaux, voyez-vous des points de comparaison entre le passé et la situation actuelle dans la bande de Gaza d’une part, en Cisjordanie d’autre part ?

Je vois bien des similitudes, mais aussi des différences. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui à Gaza me rappelle les dernières phases de la Nakba, les opérations menées par Israël en 1948, lorsque ce pays était incapable d’occuper – ou peu disposé à le faire – l’ensemble de la Palestine historique. C’est ainsi que la Cisjordanie et la bande de Gaza ont vu le jour. Les Israéliens ont repoussé autant de Palestiniens qu’ils le pouvaient, tant vers la Cisjordanie que vers la bande de Gaza. Puis ils ont construit une sorte de mur autour d’Israël pour se séparer de ces zones palestiniennes, en espérant que les Jordaniens et les Égyptiens s’en occuperaient.

Aujourd’hui, les Palestiniens de Gaza ne peuvent aller nulle part, alors que la moitié de la bande de Gaza est vide et totalement contrôlée par Israël. Ils ne bénéficient d’aucune protection et ils sont toujours confrontés à la poursuite des opérations militaires israéliennes. Il y a une escalade en termes d’inhumanité, de barbarie, de volonté de décimer ouvertement des populations, et pas seulement de les forcer à partir.

La défense des Palestiniens est une obligation morale.

La situation actuelle est bien plus inquiétante, je pense, que pendant la Nakba, en 1948. Car, en 1948, les gens ont pu, bien qu’ils aient tout perdu, reconstruire leur vie, dans les camps de réfugiés, dans la diaspora, en Cisjordanie, dans la bande de Gaza. Aujourd’hui, ils sont menacés d’extinction. Israël ne parviendra peut-être pas à mener à bien ce génocide, mais les souffrances seront immenses.

Quant à la Cisjordanie, les Palestiniens disent que la Nakba est un processus continu. Je suis tout à fait d’accord. En Cisjordanie, c’est un nettoyage ethnique progressif et graduel. Et nous n’en voyons que la première étape. Elle consiste à essayer de faire partir les Palestiniens de la zone C (voir boîte noire), selon les accords d’Oslo, qui représente environ 60 % de la Cisjordanie, pour les déplacer vers les zones B et A, puis de les faire sortir de la zone B, et de créer une sorte de bande de Gaza dans la zone A, c’est-à-dire sous siège. Ensuite, ce sera : « Si vous vous comportez bien, alors vous pourrez vous déplacer et bénéficier d’une certaine autonomie. Si vous ne vous comportez pas bien, eh bien, regardez ce qui est arrivé à la bande de Gaza. »

C’est la stratégie de Smotrich, officiellement ministre de la défense chargé de la Cisjordanie, mais qui est en réalité le gouverneur général de facto de la Cisjordanie. Il en parle très ouvertement. Il est soutenu par la plupart des membres du Likoud et par Nétanyahou.

Depuis deux mois, nous assistons à deux nouveaux conflits, à savoir contre l’Iran et contre le Liban. Pensez-vous que ces conflits s’inscrivent dans ce que vous appelez le conflit israélo-palestinien ?

Je pense qu’il y a un lien. Pour réaliser l’ambition sioniste fondamentale, à savoir contrôler l’ensemble de la Palestine historique avec un nombre très restreint de Palestiniens – et des Palestiniens qui, s’ils restent, n’aient aucune envie de résister à la réalité de l’oppression –, Israël a toujours estimé qu’il devait dominer le monde arabe et s’opposer à quiconque, que ce soit par cynisme ou par conviction, pourrait venir en aide aux Palestiniens.

Cela a toujours été le cas. Israël a tenté de renverser les régimes progressistes en Égypte et en Syrie avant 1967, car il comprenait que ces dirigeants, tels que Gamal Abdel Nasser en Égypte et le parti Baas en Syrie, étaient propalestiniens.

Aujourd’hui, il existe des acteurs différents. Mais l’hégémonie dans la région, aux yeux des décideurs politiques israéliens, est toujours une condition préalable à l’achèvement de la transformation totale de la Palestine historique en un État purement juif. Il ne s’agit donc pas d’un désir de vaincre l’Iran juste pour le plaisir de le vaincre.

À cela s’ajoute le fait que les partisans du sionisme messianique, qui constituent désormais une part très importante du gouvernement, croient qu’ils sont en train de reconstruire le royaume biblique de David et Salomon, qui était redouté et respecté par tous au Moyen-Orient. Et cela va de pair avec leur vision selon laquelle Israël doit en réalité être une théocratie, car si vous êtes une théocratie, vous faites ce que Dieu veut, et si vous faites ce que Dieu veut, vous réussirez également dans vos politiques envers le monde arabe.

Dans des interviews précédentes, vous affirmiez qu’Israël était au bord d’une guerre civile froide, voire d’une implosion, en raison du conflit entre l’État de Judée théocratique, que vous venez de décrire, et l’État d’Israël, que vous considérez comme plus laïque et plus libéral. Est-ce toujours le cas deux ans et demi après le 7–Octobre ?

Oui, car l’État d’Israël et l’État de Judée ne sont pas vraiment en désaccord sur la question palestinienne, ni sur la nécessité d’attaquer l’Iran ou le Liban. Ce ne sont pas là les points de discorde. Ceux-ci portent sur l’avenir de la société juive en Israël. Sera-t-elle une société laïque et libérale, ou une société théocratique ? C’est là le conflit. Et dans cette lutte, je pense que l’État de Judée a l’avantage. Il l’aura jusqu’à ce qu’il devienne trop absurde et effrayant, même pour ceux qui le soutiennent.

Et on peut déjà constater, aux États-Unis, un changement radical dans l’attitude envers Israël, y compris chez les jeunes juifs. On voit poindre en Europe les prémices d’une prise de conscience. La jeune génération de politiciens commence à comprendre que le danger au Moyen-Orient n’est pas que l’Iran veuille développer une arme nucléaire, mais qu’Israël possède 220 bombes nucléaires. Et devienne cet État agressif aux traits théocratiques, avec davantage d’oppression des Palestiniens.

Pensez-vous que nous assistons à la dernière phase du sionisme ?

Oui. Mais en tant qu’historien, je me dois de préciser que la dernière phase d’un processus historique peut s’étendre sur vingt ou trente ans. Je ne parle pas d’une période de cinq ou six ans à compter d’aujourd’hui. Je n’attends aucun changement fondamental à l’intérieur d’Israël, malheureusement.

Mais on voit, à l’étranger, un mouvement qui commence à lier la politique intérieure en Europe et aux États-Unis aux prises de position sur Israël. Par exemple, pour les élections municipales en Grande-Bretagne, il y a un parti très important qui se bat pour la municipalité de Birmingham, appelé Coalition pour Gaza. Or, le problème à Birmingham, ce n’est pas Gaza. Le problème à Birmingham, c’est l’incapacité de la municipalité à gérer, vous savez, les ordures, les égouts, etc. Mais aux yeux de beaucoup de gens là-bas, c’est lié. Votre position morale vis-à-vis de Gaza est liée à votre position morale sur des questions qui sont importantes pour les habitants de Birmingham.

Vous en êtes d’accord ?

Oui, je suis d’accord, c’est lié. Je pense qu’il y a un lien entre les politiciens qui ont perdu toute valeur morale, qui ne pensent qu’à leur carrière, qui ne pensent qu’aux prochaines élections et se détachent des vrais problèmes de la société, et ceux qui ne sont pas ainsi. Je crois sincèrement qu’une personne qui affirme que la défense des Palestiniens est une obligation morale s’occupera également de manière sincère des questions qui concernent sa propre communauté et son propre électorat.

Gwenaelle Lenoir


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