Aux sources du crépuscule de Neandertal

mardi 5 mai 2026.
 

Pour expliquer l’extinction de cette espèce d’humains, intervenue il y a environ 40 millénaires, les scientifiques explorent les indices génétiques, archéologiques mais aussi sociétaux et culturels laissés par les derniers représentants d’« Homo neanderthalensis ».

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L’enquête scientifique est audacieuse. Qu’est-il arrivé à l’homme de Neandertal, cette espèce dont les plus anciens vestiges retrouvés jusque-là remontent à 450 000 ans et qui a subitement disparu il y a environ 42 000 ans, après avoir laissé des traces dans toute l’Eurasie occidentale, en Espagne, en France, en Allemagne, et jusqu’au Caucase et aux montagnes sibériennes de l’Altaï ?

Alors que notre propre espèce, Homo sapiens, affronte une étape critique de son épopée, aux prises avec des menaces environnementales, démographiques ou encore géopolitiques, les questionnements qui sous-tendent cette enquête sont, eux, vertigineux. Comment, finalement, vit et meurt une espèce humaine ?

Pour éclairer le crépuscule des Néandertalien·nes, les scientifiques de diverses disciplines testent différentes hypothèses. Certaines théories semblent avoir fait long feu : éruptions volcaniques, radiations stellaires, etc. Récemment publiée, une étude met en avant celle du goulot d’étranglement génétique. Son matériel : dix nouvelles séquences d’ADN mitochondrial, issues d’individus néandertaliens découverts sur six sites archéologiques en Belgique, France, Allemagne et Serbie, complétées par quarante-neuf autres séquences génétiques déjà publiées.

À l’instar des archéologues, qui étudient les indices laissés dans les sols, les paléogénéticien·nes sondent les indices enchâssés dans le génome. Celui-ci est affecté par divers événements démographiques, comme l’évolution de la taille d’une population, la divergence de celle-ci ou au contraire son métissage – autant d’épisodes qui influencent la façon dont sont transmis certains marqueurs génétiques au fil des générations, et in fine, la diversité génétique de la population étudiée.

« Les génomes que nous avons étudiés représentent différentes périodes et couvrent une partie de l’histoire des Néandertaliens, entre − 110 000 et − 40 000 ans », explique Hélène Rougier, paléoanthropologue et professeure à l’université d’État de Californie à Northridge. Pour la spécialiste et ses collègues, les données génétiques dessinent trois stades.

Une diversité génétique en déclin

Au cours du plus ancien, les génomes étaient assez diversifiés, reflétant des populations entretenant peu de contacts entre elles et dispersées un peu partout en Eurasie. Puis, il y a 75 000 ans, une période de froid s’abat sur l’aire de répartition des Néandertalien·nes. La diversité génétique diminue et les sites se concentrent sur un espace limité : la population néandertalienne semble se contracter et se réfugier dans des zones plus clémentes, en particulier dans le sud-ouest de la France.

« Enfin, lorsque les conditions climatiques s’améliorent, les descendants de cette population réfugiée vont de nouveau s’étendre, dès − 65 000 ans, dans toute l’Europe, de la péninsule Ibérique jusqu’au Caucase, raconte la paléoanthropologue. C’est ce qu’on appelle un “remplacement de la population”, qui se produit lorsque le nombre d’individus d’une espèce diminue énormément, et en même temps sa diversité génétique, avant de repeupler un continent à partir d’un plus petit groupe. »

Ce goulot d’étranglement génétique a-t-il acté le déclin de l’homme de Neandertal ? « La génétique apporte une piste, mais ne raconte pas tout, reconnaît Hélène Rougier. Il faut aussi confronter ces apports avec les données archéologiques, qui nous ouvrent une porte sur les comportements des derniers représentants de cette espèce. »

Marylène Patou-Mathis, spécialiste des comportements des Néandertalien·nes et d’Homo sapiens au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, abonde. « Dans cette étude, l’ADN nous confirme un point intéressant : avant la disparition de Neandertal, il y a beaucoup de consanguinité ; l’exogamie, qui est le fait de trouver des partenaires en dehors du groupe, se réduit drastiquement. »

Sur les différents sites qu’elle a étudiés, la chercheuse l’a constaté : alors que les Néandertalien·nes ont longtemps occupé des lieux de façon stable, y revenant régulièrement, la donne change au cours des millénaires précédant leur disparition. « Les sites de campement sont plus petits, les groupes n’y restent pas, ils sont plus mobiles. Or, lorsqu’on se déplace beaucoup, on fait moins d’enfants. On voit aussi apparaître des objets réalisés avec de nouvelles façons de tailler, de nouveaux matériaux. Des transformations sont en cours, comme s’il fallait se moderniser pour survivre », analyse-t-elle.

Une lignée pas si homogène

La chercheuse n’est en revanche pas convaincue par l’hypothèse d’un refuge « climatique » dans le sud-ouest de la France. « Les premiers représentants de cette espèce émergent avant la dernière glaciation, puis se développent partout, dans des climats chauds, tempérés, froids, dans l’Altaï, au sud de la Sibérie, dans le Caucase à 2 000 mètres d’altitude, en Géorgie, en Hongrie, où ils chassent le chamois », raconte-t-elle, mettant en lumière une des limites de la paléogénétique.

En effet, la discipline ne se concentre, par définition, que sur les sites associés à des séquences génétiques. « Que fait-on des sites où l’on n’a pas de restes d’individus, mais pour lesquels le passage de Néandertaliens est évident, daté, du fait par exemple de la présence d’objets pouvant leur être attribués ? », questionne-t-elle.

Une analyse partagée par Ludovic Slimak, préhistorien spécialiste des sociétés néandertaliennes au Centre d’anthropobiologie et de génomique de Toulouse. Avec son équipe, ce spécialiste a découvert le Néandertalien Thorin, en 2015, à l’entrée de la grotte Mandrin, dans la Drôme. Thorin, c’est « l’exception » qui ne confirme pas la règle de l’existence d’une unique population de derniers Néandertaliens, très homogène sur le plan génétique. Car il aurait vécu à une époque comprise entre − 45 000 et − 42 000, soit les derniers millénaires de l’existence d’Homo neanderthalensis, et serait issu d’une lignée génétique jusque-là inconnue au sein des dernières populations néandertaliennes d’Europe.

Ce travail, publié en 2024, a également révélé qu’il n’y aurait pas une exception, mais deux – la seconde se nommant Nana. Celle-ci est représentée par un crâne, découvert au milieu du XIXe siècle vers Gibraltar, dont la nouvelle interprétation génétique indique qu’il serait contemporain de Thorin et appartiendrait à la même lignée.

Pour faire émerger ces nouvelles pièces du puzzle complexe qu’est l’histoire néandertalienne, l’enquête a débuté il y a plus de trente-cinq ans à Mandrin, dont la dernière décennie a été entre autres consacrée à dégager les restes de Thorin à la pince à épiler, grain de sable après grain de sable – une entreprise dantesque par ailleurs toujours en cours. Pour tomber d’accord sur ces conclusions, les équipes de généticien·nes et d’archéologues ont ferraillé dur.

« Il faut différencier les interprétations qu’on peut tirer de la lecture d’ADN répartis sur quelques sites de celles qu’on peut obtenir en fouillant des lieux comme la grotte Mandrin, qui combinent ces données génétiques à tout un contexte archéologique. Sans ce contexte, on estime que Thorin a 105 000 ans. Avec lui, on dévoile une réalité bien plus complexe, explique Ludovic Slimak. Je crois sincèrement qu’on n’arrivera pas à comprendre Homo sapiens, Neandertal et sa disparition en ne regardant que leurs gènes ou la forme de leur crâne. L’humain est bien plus que ça. »

Quand Neandertal rencontre « Homo sapiens »

En 2022, la grotte drômoise avait déjà rebattu les cartes : alors qu’on pensait que les premières installations d’humain·es modernes en Europe avaient débuté il y a environ 45 000 à 43 000 ans, peu avant la fin de Neandertal, la découverte d’une dent ayant appartenu à Homo sapiens avait permis d’avancer que celui-ci avait vraisemblablement commencé sa conquête de l’Europe bien plus précocement, il y a 56 800 à 51 700 ans. Un résultat qui rend possible la rencontre entre Neandertal et Homo sapiens, entre autres au niveau de la cavité Mandrin.

« Il est tentant d’imaginer que cette rencontre a forcément été très violente, subitement catastrophique pour Neandertal, mais il semble que tout se soit passé de façon beaucoup plus subtile », poursuit le scientifique. Dans un autre travail, l’équipe de la grotte Mandrin a par exemple identifié qu’Homo sapiens, une fois parvenu à cette cavité, avait acquis une connaissance très précise de l’ensemble des ressources naturelles, notamment en silex, situées sur le territoire autour de la grotte et qu’il les avait exploitées pendant une quarantaine d’années.

« C’est une découverte trop rapide pour un si grand territoire, estime le spécialiste. On peut supposer qu’Homo sapiens ait pu acquérir ces informations de la part de “guides” issus des populations néandertaliennes qui occupaient déjà les lieux depuis des millénaires, illustrant des premiers contacts plutôt positifs. »

Chez Neandertal, la standardisation n’existe pas. Les objets sont tous uniques, révélant une créativité très marquée.

Ce recours aux ressources naturelles locales permet d’éclairer un autre aspect de la rencontre entre ces deux humanités. Sur le site, 1 500 petites pointes en silex, triangulaires, ont été découvertes et auraient été utilisées par Homo sapiens pour tirer à l’arc. Leur particularité ? Elles sont quasiment toutes identiques, très standardisées dans leur fabrication et leur aspect final. « C’en est presque ennuyeux, c’est toujours la même chose », constate Ludovic Slimak.

Chez Neandertal, cette standardisation n’existe pas : les objets, quels qu’ils soient, ne sont jamais produits en série, ils sont tous uniques, révélant une créativité très marquée. Pour le spécialiste, cette différence illustre des façons d’être au monde, de se comporter, radicalement opposées.

« Les hommes modernes ont ce besoin intrinsèque de tous faire la même chose et les différences culturelles ne sont pas valorisées, sous peine d’ostracisation. Cette uniformisation donne une très forte cohésion sociale, raconte Ludovic Slimak. Neandertal, lui, ne se comporte pas du tout comme cela : il vit sur de petits territoires, de façon assez indépendante, individuelle, sa liberté d’être est entière. »

Alors est-ce ainsi que s’évanouit une humanité ? Parce que ses membres rencontrent une autre humanité, trop efficace dans tout ce qu’elle entreprend et dont ils ne comprennent pas la façon d’être ? « Face à l’hyperefficience d’Homo sapiens, tout ne pouvait que s’effondrer pour Neandertal. On retrouve les mêmes dynamiques aujourd’hui au sein de certaines communautés autochtones en Afrique, en Amazonie et ailleurs, qui peuvent perdre le sens de leurs traditions, de leur rapport au monde, de leur existence même, entrevoit Ludovic Slimak. C’est surement ainsi que meurt une humanité : sur un temps long, dans un murmure. »

Alice Bomboy


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