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par Jean-Marie Harribey
Le sociologue Alain Bihr publie L’écocide capitaliste (Page 2 & Syllepse, 2026). Une véritable somme d’environ 1250 pages dans laquelle il entreprend d’établir une synthèse de l’état des savoirs sur les multiples dimensions de ce qu’on appelle couramment crise écologique : changement du climat, effondrement de la biodiversité, pollutions, épuisement des ressources, etc.
Mais il s’agit d’un état des savoirs particulier, replacé dans un cadre théorique qui en donne le véritable sens, c’est-à-dire l’origine profonde : l’accumulation capitaliste, à la fois « écocidaire et anthropocidaire » (I-32)[1]. Ce cadre théorique est celui donné par les concepts de Marx, mais, on le verra, pas toujours avec la manière dont ils sont interprétés par le marxisme habituel.
Après une introduction qui donne le ton « Le vampirisme du capital », cet ouvrage est constitué de trois volumes : le premier est titré « Une catastrophe écologique planétaire », le deuxième « La nature en proie au capital », et le troisième « Perspectives historiques », complété par des annexes. Vu l’ampleur de l’ouvrage, cette recension n’a pas d’autre ambition que de donner à voir son originalité.
I- Une catastrophe écologique planétaire
Le premier volume est composé de trois parties. La première présente un « état des lieux » sur le changement climatique, les atteintes aux milieux naturels globaux, l’appauvrissement de la biodiversité et les menaces sur la santé humaine. Le lecteur qui n’aurait pas déjà une connaissance des multiples dégâts écologiques et humains de « l’écocide » pourra trouver là une synthèse de ses éléments. Avec toutefois une nuance : la plupart des références sollicitées par Alain Bihr sont déjà anciennes et le plus souvent de seconde main[2], alors que les rapports du GIEC ou de l’IPES, constamment mis à jour, sont connus et facilement accessibles, du moins dans leur version pour les décideurs, mais assez peu cités par l’auteur, en comparaison des autres.
L’intérêt de cette partie est donc ailleurs. Il est dans l’esquisse de la thèse qui fait aujourd’hui presque consensus : le dérèglement du climat est d’origine anthropique, essentiellement par l’émission de GES. Mais ceci n’épuise pas l’originalité de l’auteur, car, pour lui, il faut aller plus au fond des choses : ce dérèglement, tout comme l’ensemble des autres atteintes aux équilibres naturels, sont directement imputables à la logique de reproduction sans cesse plus élargie du capital.
Par petites touches, au fur et à mesure de l’inventaire des dégâts écologiques, Alain Bihr présente les linéaments de la théorie marxienne des rapports de production capitalistes dans lesquels il croit trouver un « angle mort » (I-32) chez Marx lui même, à savoir que ce dernier n’aurait pas (ou pas suffisamment) montré que [le capital] soumet la nature tout comme le travail humain au même régime mortifère, consistant à absorber leur puissance productrice tout en les appropriant à sa nature abstraite de valeur en procès » (I-32). Nous verrons plus loin ce qu’il faut en penser. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, Alain Bihr note que l’ambition affichée des institutions internationales férue de « développement durable » est, via « la croissance bleue » ou « l’économie bleue », d’« extraire de la valeur des océans et des régions côtières » (I-82).
On remarque qu’Alain Bihr qualifie d’« inestimable » la valeur du silence (I-127)[3] en face du bruit. Mais suivent une série de propos plus ambigus quand il semble reprendre à son compte les notions de « valeur instrumentale », de « valeur patrimoniale », de « valeur en et par elle-même » de la biodiversité (I-138-139). L’utilisation à cet endroit du concept de « valeur » risque d’entraîner le lecteur dans la confusion néoclassique avec le non-sens de « valeur intrinsèque »[4].
La première partie se conclut par le diagnostic d’une catastrophe planétaire, au sens da la théorie des systèmes, qui justifie que l’on parle de « point de bifurcation ou point de bascule marquant une discontinuité » (I-181). Sur les neuf « frontières » (ou « seuils » planétaires »), trois ont été franchies : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et le cycle de l’azote ; et trois se rapprochent : l’acidification des océans, l’usage des réserves en eau douce et l’usage des sols[5].
La deuxième partie dissèque le développement durable, qui se situe entre des « demi-mesures et des promesses sans lendemain », et est qualifié de « nouvel évangile capitaliste » (I-187) et de « pare-feu de l’establishment » (I-195). La Conférence l’ONU à Stockholm en 1972 et le rapport au Club de Rome la même année avaient pourtant contribué à « jeter le trouble » (I-188) au sujet de la croissance économique sans limites[6].
Bien qu’il ne faille pas sous-estimer quelques progrès comme la résorption du trou d’ozone, l’atténuation des pluies acides, la suppression de l’essence au plomb et les mesures contre la pollution atmosphérique dans les villes, leur relatif succès tient au fait qu’ils ne posaient ni problème technique ni problème socio-économique (I-225).
En revanche, la lutte contre le changement climatique est l’objet « d’une procrastination doublée d’un sabotage » (I-229). Cela bien que le risque de dérèglement soit connu depuis le XIXe siècle, que les COP s’enchaînent sans succès ; l’Accord de Paris « salué comme un "accord historique", propre à "sauver le climat", présente au contraire de singulières limites qui en obèrent la portée » (I-239). Les émissions de GES augmentent et les tentatives de Fonds vert pour aider les pays pauvres n’aboutissent pas. Parce que « cette absence de volonté des "grands" de ce monde renvoie plus fondamentalement à des contraintes structurelles objectives » (I-251). À commencer par le conflit d’intérêts entre le Nord global (les formations centrales dites "développées") et le Sud global (les formations semi-périphériques et périphériques, dites "en voie de développement" ou "émergentes").
Dès lors, la transition énergétique est « une véritable quadrature du cercle » ((I-254) car il vaut mieux « sauver le capital plutôt que le climat » (I-258). C’est ce qui entraîne un « jusqu’au-boutisme du business as usual » (I-261) que l’auteur traite dans la troisième partie de son premier volume. Le principe fondamental de l’approche dominante est de fixer un prix aux externalités négatives en vue de « l’intégration dans le calcul économique la contribution de la nature à la production de la richesse sociale » (I-264), confondant une fois de plus richesse et valeur. Sont présentés ensuite par Alain Bihr les mécanismes des marchés du carbone dont l’inefficacité est connue depuis plusieurs décennies et dénoncée par de multiples études[7]. Il s’ensuit la vacuité des phénomènes de compensation, l’illusion d’un prix de la tonne de CO2, et au final tous les subterfuges de la valeur écologique de la biodiversité qui ne peut être que réduite au coût des opérations de compensation. Ignorer l’impossible substitution entre des entités incommensurables ne peut qu’aboutir à une conception faible de la soutenabilité. À juste titre, Alain Bihr dénonce le fait que « prétendre trouver une solution à la catastrophe écologique dans la valorisation (la mise en valeur) généralisée de la nature constitue une véritable absurdité puisque c’est précisément la valorisation de la nature qui est à la racine de cette crise » (I-298). Ceci est certainement le point névralgique de la critique de l’économie néoclassique de l’environnement, mais que l’auteur préfère renvoyer en annexe, sans doute à tort parce que, comme il l’écrit presque aussitôt, « qu’il s’agisse de réduire les émissions de GES ou de préserver la biodiversité, ces dernières n’ont pas tant pour but d’atteindre les objectifs déclarés que, tout simplement, d’ouvrir de nouveaux champs à la valorisation du capital. Et, si elles sont largement inefficaces sous le premier angle, elles sont au contraire une réussite sous le second ». (I-300).
Dans le même ordre d’idées, la dénommée aujourd’hui « transition énergétique » est illusoire, comme l’a montré Jean-Baptiste Fressoz. Pire, tous les projets à base de solutions techniques « ont un dénominateur commun : transformer la terre en machine pilotable », comme le dit Frédéric Neyrat cité par Alain Bjhr (I-351).
Les approches prétendument éthiques n’y changent rien car les individus appelés à faire des « petits gestes » sont rendus responsables des effets des structures sociales (I-361). Quant aux dénégations négationnistes, elles n’expriment que le cynisme des classes dominantes[8].
II- La nature en proie au capital
Le deuxième volume du livre d’Alain Bihr en est, à notre avis, le cœur, parce que c’est ici qu’il développe toute la trame de l’écocide à l’aide des concepts marxiens. Quatre parties composent ce tome. Successivement sont analysées l’aliénation capitaliste de la nature, son appropriation, l’hubris, et l’abstraction de la nature. En bref, il va s’agir d’ouvrir « la cage d’acier (Max Weber) » (II-9) pour véritablement comprendre car si, nos dirigeants ne font rien, c’est parce qu’ils sont prisonniers des rapports de production, qui constituent pour eux un cadre intangible et un horizon indépassable » (II-9).
Premier élément dans la première partie de ce deuxième volume (mais nommée quatrième) : la dépossession des travailleurs de leurs moyens de production brise leur rapport à la nature qui prévalait avant l’époque capitaliste. C’est ainsi que le capital a pu se développer. Les travailleurs sont alors contraints de travailler en vendant leur force de travail, et, de plus, sont contraints dans leur travail car les finalités de celui-ci leur échappent.
Ainsi peut être présenté le fond de l’approche marxienne : « Le propre du concept de rapports sociaux de production est d’articuler étroitement les rapports des êtres humains entre eux avec les rapports qu’ils entretiennent avec la nature. Par conséquent, tout bouleversement intervenant au sein des premiers ne peut manquer de retentir sur les seconds, et vice versa. » (II-27).
Après la disparition des communautés rurales, le mouvement M-A-M disparaît comme point de départ et point d’arrivée de valeurs d’usage (II-31). Dans le capitalisme, le surtravail devient la condition du travail nécessaire. Le rapport à la nature est brisé par la pénétration du capital dans l’agriculture, « soucieux d’accroître l’intensité et la productivité du travail » (II-35)[9]. Il en résulte non seulement la transformation des pratiques alimentaires, mais aussi une « altération de la nature en nous » (II-46) et donc « une rupture de l’unité symbiotique entre l’humanité et la nature » (II-49) médiatisée par le travail. Cependant, il faut comprendre le métabolisme de l’humain avec la nature non pas comme ayant subi une rupture à proprement parler, ce sont les modalités et les formes spécifiques de l’unité qui sont rompues. D’où une représentation réifiée de la nature dans le capitalisme.
C’est le moment pour Alain Bihr d’examiner en détail la question du métabolisme, notion forgée par le chimiste Justus von Liebig. Ce dernier va convaincre Marx qu’il existe bien des rendements décroissants dans l’agriculture, en dépit de l’augmentation des apports supplémentaires de travail, d’eau, d’énergie, etc. Il existe donc des limites imposées par la Terre. L’humanité reste dans le « royaume de la nécessité ». Mais Alain Bihr critique John Bellamy Foster de diffuser l’idée d’une « faille métabolique », car la relation métabolique est une nécessité : il s’agit d’une « perturbation » (II-89) et non pas d’une rupture, l’auteur reprenant à son compte l’idée de « dégradation » des sols plutôt que leur épuisement (II-91). La discussion devient subtile et perd peut-être en pertinence car l’ancienne relation de l’homme précapitaliste avec la nature a bien été rompue, selon Alain Bihr lui-même. À cet endroit, il semble reprocher à Foster deux choses contraires : d’un côté, de trop étendre la faille et, de l’autre, de la réduire au sol. À notre avis, Foster ne fait pas de la faille métabolique une cause de l’accumulation du capital mais une conséquence de celle-ci, comme Alain Bihr finit par le dire lui aussi (II-98).
La deuxième partie de ce volume (nommée cinquième) est consacrée à l’appropriation capitaliste de la nature, qui signifie la subordination de la nature à la forme valeur. Cela constitue la base du marxisme ; nous pensons que, à l’encontre d’Alain Bihr (II-101), ce n’est pas méconnu par les marxistes, leur problème est que, historiquement, ils n’en ont tiré aucune conséquence politique et stratégique. On peut même signaler que Jason Moore, longuement approuvé par Alain Bihr (sauf II-106, note 3), se trompe sur la valeur en maints endroits. Plusieurs auteurs ont objecté à Moore qu’il ne pouvait faire de la nature la source de la valeur, rendant de ce fait inopérante la distinction entre valeur d’usage et valeur[10]. Cette distinction reste cruciale pour bien saisir que le travail produisant des services peut être productif au sens capitaliste, ainsi que le rappelle Alain Bihr (II-110).
L’appropriation réelle de la nature par le capital (c’est-à-dire sa construction en socio-nature) est dissimulée par le phénomène des externalités dont il ne tient pas compte dans le calcul économique. À vrai dire, cette non-intégration signifie son impossibilité puisque la nature n’a pas de valeur. Seul le coût de production de certains éléments puisés dans la nature peut être pris en compte. Et l’élargissement du concept de travail à la nature est selon nous un critiquable. Les difficultés de l’exploitation conjointe de la force de travail et de la nature en vue de produire de la valeur pour le capital peuvent être lues à notre sens comme la racine de la crise systémique actuelle[11]. Parmi ces difficultés, le non-recyclage intégral des ressources renvoie à l’entropie que l’auteur n’examine pas ici mais renvoie à la fin du troisième volume.
Une observation d’Alain Bihr est particulièrement intéressante à propos de l’accélération de la rotation du capital comme indice de l’appropriation réelle de la nature par le capital : « abolir l’espace par le temps et abolir le temps par l’espace » (II-137), c’est-à-dire raccourcir le temps de déplacement et densifier et concentrer les activités. Mais il n’est pas juste de considérer que la rotation du capital est le plus souvent ignorée (II-133, note 8) car elle est précisément prise en compte dans les analyses circuitistes marxo-post-keynésiennes.
Alain Bihr consacre deux chapitres pour montrer que l’appropriation de la nature conduit d’une part à « forcer » celle-ci à ne pas produire ce qu’elle produit spontanément et, réciproquement d’autre part, à la forcer à produire ce qu’elle ne produit pas spontanément. C’est l’occasion pour l’auteur de documenter certains dégâts constitués par les matériaux artificiels (béton, plastique, textiles synthétiques), par les OGM. Le tout, en s’appropriant le matériau génétique permettant de reproduire artificiellement la nature après avoir détruit la nature première.
La troisième partie de ce volume (nommée sixième) est un approfondissement théorique concernant l’hubris capitaliste qui résulte de la contradiction entre les limites de l’écosphère et la reproduction élargie du capital. En termes courants, il s’agit du productivisme capitaliste car un capitalisme purement rentier se renierait. L’auteur remarque aussi que productivisme et consumérisme sont indissociables.
On sait que la loi dite de la valeur par Marx est une abstraction du travail. Alain Bihr consacre la quatrième partie (septième) de son deuxième volume à ce que plusieurs marxistes contemporains (dont Moore) ont appelé l’abstraction de la nature, c’est-à-dire sa réification conduisant à la « (dé)valoriser » (II-369). « Dès lors que la valeur s’autonomise sous forme de la monnaie, toute chose, qu’elle ait été produite ou non comme une marchandise, peut être traitée comme une marchandise en étant pourvue d’un prix. » (II-370). Ainsi, on va de la nature marchandisée à la nature capitalisée : cela accentue la contradiction entre valeur d’usage et valeur et « la dévalorisation est à la fois ontologique et axiologique » (II-386)[12]. Le résultat est une nature « vampirisée ».
Au fur et à mesure qu’on s’avance vers la fin du deuxième volume de ce livre, on se confronte à la question de la valeur de la nature dont le traitement est renvoyé en annexe. Or, d’ores et déjà, Alain Bihr rappelle que « ce que Marx n’a d’ailleurs cessé de répéter : si la nature ne contribue en rien à la formation de la valeur, elle est un élément (une condition, un facteur) indispensable à la production des valeurs d’usage, bien davantage encore que le travail humain qui ne saurait opérer sans elle » (II-389). Remarquons toutefois qu’il est impossible de comparer quantitativement les apports respectifs du travail et de la nature à la production de valeurs d’usage puisque, par définition, la valeur d’usage elle-même n’est pas quantifiable. Il n’empêche, l’apport décisif d’Alain Bihr ici est de montrer que, comme pour le travail, le capital fragmente, homogénéise et uniformise la nature, la transformant en « socio-nature » adaptée aux exigences de la reproduction du capital. La nature paie le prix du vampirisme du capital qui « n’est pas moins ravageur quand il s’attaque à la nature en tant que cosmos que quand il s’en prend à elle en tant que physis » (II-399).
III- Perspectives historiques (et théoriques)
Alors que les deux premiers volumes présentent un ensemble thématique homogène, le troisième est plus disparate. La première partie « nommé huitième) présente une brève histoire de l’écocide capitaliste, la deuxième (neuvième) est également historique mais sur le plan de l’économie politique confrontée à la question de la nature, la troisième (dixième) propose une synthèse théorique.
L’histoire de l’écocide capitaliste permet à l’auteur de dater les premiers dégâts écologiques dès le premier âge du capitalisme, notamment avec la déforestation, la concentration foncière, la spécialisation agraire et l’expansion coloniale[13]. Bien sûr, la machine à vapeur donne le coup d’envoi de la dénommée révolution industrielle, trop souvent réduite à cette technique en oubliant la transformation parallèle des rapports sociaux de production. En effet, la machine à vapeur a libéré le capital des contraintes de l’intermittence, le charbon est appropriable, ce qui est plus difficile pour l’eau et le vent, et elle peut être installée là où la main-d’œuvre est abondante. Alain Bihr fait sienne la thèse de Fressoz selon laquelle le charbon ne remplace pas le bois mais s’y ajoute.
Avec le pétrole et l’électricité, s’ouvre la deuxième révolution industrielle qui déploie un nouveau système énergétique avec le pétrole et l’électricité, avec l’invention de nouveaux moteurs. Avec ces nouvelles énergies, les industries chimique et automobile prennent leur essor. La « quête frénétique de puissance » (III-41) qui s’exprime n’est pas sans revers : l’impérialisme colonialiste et deux guerres mondiales entre grandes puissances.
Après la Seconde Guerre mondiale s’ouvre la période de la « grande accélération fordiste » (III-67), avec une croissance économique qui devient « une obsession, un impératif catégorique en même temps qu’un mirage, dans lequel vont communier aussi bien les classes populaires que les milieux patronaux et gouvernementaux » (III-68). S’entremêlent alors une débauche d’énergie avec un pétrole « or noir », une concentration et une centralisation de la propriété, une mécanisation et une chimisation de l’industrie, pendant qu’une révolution verte est tentée dans le tiers-monde. Il s’ensuit une généralisation des dégâts, déjà documentés dans le premier volume. Émergent les premières critiques écologiques, mais à l’époque sans que cela imprime dans les rangs socialistes.
C’est dans ce contexte que survient la « surenchère néolibérale » (III-89) pour tenter de surmonter la crise du régime fordiste. Deux objectifs sont poursuivis par les classes dominantes : augmenter le taux de plus-value, c’est-à-dire diminuer la part des salaires dans la valeur ajoutée, ce qui suppose d’accroître la durée du travail et/ou son intensité (plus-value absolue) ou bien de bloquer les salaires par rapport à la productivité du travail (plus-value relative) (III-89-90). Or, malgré l’intensification du travail, la période néolibérale est marquée par une croissance de la productivité de plus en plus faible[14]. L’autre caractéristique de la période néolibérale est l’emprise du capital financier focalisé sur le court terme et qui impose le moins-disant social et écologique dans les pays du centre et l’ajustement structurel à la périphérie. À noter également que « les États émergents sont les vecteurs de la mondialisation du productivisme et du consumérisme » (III-99).
La deuxième partie de ce troisième volume (dénommée neuvième) propose un retour sur les bégaiements et le déni de l’économie politique classique sur la nature[15]. Malthus croit que la pauvreté est due à des lois naturelles et divines, mais pas du tout aux rapports sociaux. Alain Bihr se demande pourquoi Marx a-t-il été si violent contre Malthus. Peut-être parce que si Malthus avait raison avec sa loi de la population, le communisme serait impossible. Aujourd’hui, est-il légitime de renouer avec Malthus alors que la transition démographique mondiale est à l’œuvre ?
Après l’économie politique, c’est au tour de l’économie néoclassique d’être critiquée. Mais, d’une part, les tares de cette théorie sont bien connues et déjà largement répertoriées dans le deuxième volume. Le lecteur pourra alors se les remémorer : conditions de l’optimum imaginaires, absurdité des évaluations contingentes et de la valeur intrinsèque de la nature, taux d’actualisation dépréciant l’avenir. Le changement climatique est l’occasion de souligner l’irréalisme sinon l’absurdité des estimations de variations du PIB avec des scénarios fous.
L’économie néoclassique est donc passée à côté de la question environnementale. Pourtant, le paradoxe de Lauderdale (la fortune privée n’est pas la richesse publique) avait intrigué Ricardo qui, logiquement, distinguait richesse et valeur. Et pourquoi fait-on comme si le paradoxe de Jevons ne s’imposait pas ? Parce que l’effet rebond est consubstantiel à la nécessité d’élargir sans cesse la reproduction du capital.
On en vient maintenant à l’un des concepts les plus absurdes qui fait pourtant l’unanimité chez les néoclassiques de l’environnement et même chez beaucoup d’écologistes : le capital naturel. Il est lié à celui de substituabilité des facteurs de production et donc à la vision faible de la soutenabilité écologique[16]. Et Alain Bihr souligne que le concept de capital est inadapté à la nature, ne serait-ce parce qu’on ne peut pas la mesurer, et si on la mesure, c’est en la monétisant[17]. En bref, « ce concept est marqué au coin du fétichisme capitaliste » (III-187). C’est certainement la raison pour laquelle « le second principe de la thermodynamique interdit radicalement de faire de l’énergie un étalon stable – ce que les partisans de la théorie énergétique de la valeur ont superbement ignoré » (III-196).
C’est le moment choisi par Alain Bihr pour présenter la thèse de Nicholas Georgescu-Roegen qui a proposé d’appliquer la deuxième loi de la thermodynamique (l’entropie) à l’économie. L’auteur en donne une présentation tout à fait convenable, même si on peut regretter qu’elle vienne presque en fin d’ouvrage alors que la question de l’entropie appliquée à la fois à la matière et à l’énergie a été évoquée à plusieurs reprises auparavant. Est-ce dû de la part de l’auteur à l’écart existant entre l’ambition théorique de Georgescu-Roegen et les limites réformatrices de ses propositions ? Comme Georgescu-Roegen n’évoque jamais les conditions sociales de leur réalisation et qu’il fait preuve d’une ignorance crasse de Marx[18], on comprend qu’Alain Bihr l’ait placé près des impasses les plus couramment rencontrées dans la littérature écologiste.
Ni croissance éternelle, ni décroissance sans fin, ni économie stationnaire ? Resterait-il aussi peu de place pour une alternative ? Les préconisations de Georgescu-Roegen et de Herman Daly en termes d’économie stationnaire sont incompatibles avec les contraintes d’accumulation capitaliste : un « oxymore utopiste » (III-211). D’où le recours à la morale, voire à la sagesse spirituelle. Sauf si on revient sur le lien très fort entre la crise écologique et la crise de production du capital.
C’est l’objet de la dernière partie de l’ouvrage (la dixième). Pour Alain Bihr, la crise écologique est facteur de crise pour le capital lui-même. Donc il existerait un rapport réciproque entre les deux : le capital cause la crise écologique ; la crise écologique cause la crise du capital. Mais cette réciprocité n’est-elle pas démentie du fait que la crise écologique est un pur produit du procès de reproduction du capital, ainsi que l’a répété de très nombreuses fois l’auteur ? Cela met en doute l’hypothèse que l’écologie serait une « limite externe » (III-232). En effet, soit on adopte l’idée de cette extériorité aux rapports sociaux capitalistes (c’était la thèse de James O’Connor), soit on va jusqu’au bout du fameux « métabolisme », c’est-à- dire à l’unicité et à l’indissociabilité du l’exploitation de la force de travail et de celle de la nature.
Le chapitre sur le « retour sur l’actuelle crise structurelle » (III-233) est donc bienvenu pour la discussion. Pour Alain Bihr, il y a une crise chronique de réalisation qui s’est substituée à une crise de valorisation (III-235). Je n’ai jamais été convaincu par cette dichotomie. On peut montrer à l’aide des schémas de la reproduction de Marx qu’une crise de suraccumulation dans la section des biens de production est le pendant de la crise de réalisation dans la section des biens de consommation. D’ailleurs, Alain Bihr note plus loin que « la demande étant chroniquement insuffisante, les perspectives de réalisation médiocres ou même problématiques, cela ne peut que freiner l’investissement » (III-236)[19].
La fonction des politiques néolibérales est en revanche bien cadrée : les sauvetages étatiques empêchent la purge du capital en excès. Il existe un écart croissant entre les besoins sociaux et leur mode capitaliste de satisfaction (thèse de Michel Husson), d’autant qu’il y a un déport de la demande sociale vers des services qualitatifs, en même temps que les NTIC ne jouent pas de rôle d’entraînement (thèse de Robert Gordon). En somme, moindre part des salaires dans la valeur ajoutée, part croissante des services et ralentissement de la productivité font système : c’est le problème du capital, qui lui fait craindre une stagnation séculaire. Le paradoxe est là : en dépit de la faiblesse des gains de productivité, le mode néolibéral de restriction salariale fut le seul moyen de relever le taux de profit, du moins dans la phase 1980-2007[20].
L’écologie pourrait-elle servir de nouveau tremplin au capital ? Des opportunités existent : l’élargissement du champ des activités (par exemple, le dégel et l’ouverture de la banquise), la réparation des dégâts, des rentes dues aux catastrophes, la financiarisation, le verdissement des économies. Mais les « Green New Deal » aux États-Unis ou en Europe font pour l’instant chou blanc. Les GND sont irréalisables véritablement dans le capitalisme parce que, en réalité, les politiques visent trois objectifs : rétablir la profitabilité, liquider les acquis sociaux et protéger les institutions financières et les banques de la dévalorisation des leurs actifs (thèse encore de Husson).
Au total, la crise écologique va-t-elle étrangler le capital ? demande Alain Bihr. Le capital financier est menacé et l’immobilier risque la dévalorisation. Sur un plan général, les conditions de valorisation du capital sont compromises dès lors que la productivité du travail n’augmente plus suffisamment Qu’en sera-t-il avec l’intelligence artificielle ? Personne ne le sait, Alain Bihr ne peut donc en parler.
Est-on alors en face d’une crise structurelle ou d’une crise systémique ? La première mettrait seulement en jeu un réaménagement des rapports sociaux, la seconde signifierait une remise en cause des principes mêmes de fonctionnement du capitalisme (III-313). De notre point de vue, cette distinction porte en réalité sur l’orientation politique davantage que sur la nature de la crise elle-même. En tout cas, un nouveau cycle Kondratiev n’apparaît pas, du moins dans les pays du centre, car on le perçoit dans la semi-périphérie (pays émergents). Le capital ne paraît pas en mesure de développer la productivité ni de répondre aux besoins sociaux, sauf si, ajouterions-nous, il parvient à privatiser l’ensemble des services non marchands, donc à procéder à une extension de son champ de valorisation à défaut d’intensification.
En conclusion générale de son immense ouvrage, qu’il titre « le communisme ou la mort » (III-323), Alain Bihr évoque plusieurs schémas d’évolution possibles. Le premier est l’effondrement. La thèse de Jared Diamond pèche, elle aussi, par l’oubli des rapports sociaux, en fait, elle élargit celle de Malthus. Alain Bihr semble donner raison à Paul Burkett (III-332) pour qui la force de travail serait la seule valeur d’usage indispensable à la reproduction du capital. Mais, si c’était vrai, cela démentirait complètement toute la construction théorique précédente, sans parler de celle de Marx. Il s’ensuit un deuxième problème théorique qui contredirait une bonne part de l’ouvrage s’il s’avérait : « Le capital(isme) ne risque pas de s’effondrer de sitôt sous l’impact de la catastrophe écologique planétaire qu’il a lui-même produite, pas plus que sous le poids de ses contradictions internes » (III-335).
D’autres scénarios sont envisagés : la paupérisation généralisée, la guerre et la dictature. Mais le plus important est l’écosocialisme. Le bilan des luttes est insuffisant parce qu’il n’y a pas de mouvement d’ensemble. D’un côté, l’écologisme méconnaît les rapports de production et donc dépolitise l’écologie ; de l’autre, la tradition socialiste a longtemps ignoré l’écologie. La dépossession de la terre de la terre subie par le prolétariat l’a coupé de la nature et ne l’a familiarisé qu’avec le travail industriel. Son expérience sociale « a été dominée par l’abstraction généralisée à laquelle le capital soumet le monde social » (III-361). Le résultat est que, au sein du fordisme, le prolétariat a été intégré au productivisme échevelé. De cela, la vulgate marxiste, teintée de scientisme, a été inconsciente.
Le mot de la fin d’Alain Bihr s’en déduit : « La crise multiforme actuelle du capitalisme nous place en définitive non plus seulement face à la célèbre alternative posée par Rosa Luxemburg entre le socialisme ou la barbarie mais, d’une manière plus radicale, face à celle entre le communisme ou la mort. Tout simplement parce que la catastrophe écologique qui l’accompagne ne se limite pas à dégrader les conditions de vie, elle menace plus fondamentalement la possibilité même de la vie sur Terre. » (III-364).
Alain Bihr complète son ouvrage par quatre annexes et un glossaire. Les annexes étaient-elles indispensables après un exposé aussi détaillé et précis ? Sans doute pour conforter le lecteur, parvenu au bout d’un tel ensemble ? Par exemple, les concepts de rapports sociaux de production et de rapports capitalistes de production sont longuement présentés dans le premier volume : d’un côté, rapports des humains à la nature et rapports des humains entre eux ; de l’autre, l’enchaînement : expropriation des producteurs –> force de travail marchandisée –> appropriation des moyens de production –>généralisation de la forme valeur du travail social –> plus-value –> accumulation.
L’annexe sur « Nature et valeur » (III-383) se justifie peut-être parce que la question est lancinante tout au long de l’ouvrage. Une autre solution aurait pu être de créer des encadrés dans le corps du texte plutôt que de renvoyer les courtes synthèses en annexes. Pour ce qui concerne la valeur et la nature, on retient que la valeur exprime le travail social validé par la vente des marchandises. Également que la nature n’a pas de valeur, « ce qui n’empêche pas que ces mêmes réalités puissent se voir attribuer un prix par capitalisation de la rente que leur appropriation privative peut valoir à leurs propriétaires dès lors qu’elles fonctionnent comme moyens de production ni reproductibles ni substituables du fait de leur unicité ou de leur rareté » (III-385). Deux remarques à ce propos : afin d’éviter le risque de confusion dans le lectorat qui pourrait retomber dans la croyance que la nature crée de la valeur, il vaut mieux éviter le verbe « déterminer » (III-388-389) pour indiquer l’influence de la plus ou moins grande fertilité d’un sol ou bien l’efficacité des moyens matériels ; on pourrait alors distinguer le fait que la nature peut influencer la grandeur de valeur unitaire, et celui de la création de valeur[21].
En conclusion de notre recension, disons sans retenue qu’Alain BHir a réalisé un travail remarquable. Pas seulement par son ampleur, mais surtout par la cohérence de la problématique construite : sans une analyse des rapports sociaux de production capitalistes, l’écocide est incompréhensible ; on se doute que le dépassement de ladite crise écologique exigera celui de ces rapports qui inextricablement enlacent le travail et la nature. C’est la raison pour laquelle, fondamentalement, l’« angle mort » de Marx qu’annonçait Alain Bihr au tout début de l’ouvrage dans l’introduction générale ne réapparaît plus ensuite, sinon dans la mise en cause de l’analyse marxiste traditionnelle, restée sourde au fait que « le procès de travail forme donc une sorte d’unité dialectique (à la fois coopérative et conflictuelle) entre l’être humain et la nature : les deux coopèrent au sein d’un procès dans lequel, simultanément, la nature se trouve transformée par l’être humain, donc niée par lui au moins dans sa forme originelle, l’être humain opérant cependant lui-même dans ce procès comme une force naturelle » (I-30), écrit Alain Bihr, juste avant de citer Marx expliquant la même chose.
Une fois formulées les nuances ou questions au fil de cette somme sans pareille, nous pensons qu’il y a dans cet ouvrage matière pour fournir un cadre théorique cohérent à tous ceux qui pensent que nous sommes démunis face à la catastrophe planétaire qui frappe autant les humains que la nature. Notre seule retenue tient à la forme de ce grand ouvrage qui oblige à des répétitions et à une structuration des parties et des chapitres parfois peu claire. Bref, il ne manque qu’un index pour faciliter la recherche dans ce qui ressemble à une petite encyclopédie.
[1] J’ai lu ce livre sur fichier pdf que l’auteur m’a adressé. La pagination est celle de ce fichier. Entre parenthèses comme ici, le volume en chiffres romains, la page en chiffres arabes. Je numérote les trois parties de ma recension conformément aux trois volumes.
[2] Pourquoi une abondance de telles références alors que le lecteur attendrait de voir les sources premières ?
[3] La mise en évidence du concept d’inestimable se trouve, me semble-t-il, dans La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, Les Liens qui libèrent, 2013, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav....
[4] Voir ma critique souvent répétée : La richesse, la valeur et l’inestimable, op.cit. ; Le trou noir du capitalisme, Le Bord de l’eau, 2020 ; En quête de valeur(s), Éd. du Croquant, 2024 ; « Au cœur de la crise sociale et écologique du capitalisme : la contradiction entre richesse et valeur », Actuel Marx, n° 57, 1er semestre 2015, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav... ; « Sur fond de crise socio-écologique du capitalisme, la théorie de la valeur revisitée », Revue française de socio-économie, n° 24, juin 2020, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav... ; « La valeur est de retour », AOC, 14 mai 2025, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav....
[5] Les neuf frontières sont : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, le changement de l’usage des sols, les cycles de l’eau douce, le cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, l’acidification de l’océan, la concentration en aérosols, l’ozone stratosphérique, les nouvelles pollutions. L’intervalle entre le plancher et le plafond de l’utilisation des ressources a été imagée par Kate Raworth dans La théorie du donut, L’économie de demain en 7 principes, 2017, J’ai lu, 2021.
[6] Contrairement à une légende tenace entretenue par certains auteurs français, il n’y a strictement aucune différence entre l’anglais sustainable development et les deux traductions en français par développement soutenable ou développement durable ; en particulier, les deux termes français entretiennent le même dilemme entre soutenabilité (ou durabilité) forte ou faible.
[7] Voir quelques-unes des premières : René Passet, L’économique et le vivant, Payot, 1979, Economica, 1996 ; et J.-M. Harribey, « La prise en compte des ressources naturelles et de l’environnement dans le modèle néoclassique d’équilibre général : éléments de critique », Économies et sociétés, F, n° 35, 4/1997, p. 57-70, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav.... Par exemple, la critique du taux d’actualisation fut connue bien avant la contribution d’Olivier Godard de 2015, cité par Alain Bihr (I-397).
[8] Alain Bihr met sur le même plan certains médias, par exemple Le Monde, Le Figaro, Les Échos, L’Expansion et L’Express pour diffuser les thèses climato-négationnistes (I-390). Cela aurait mérité un plus de nuance et de discernement.
[9] Fidèle à la tradition marxiste, Alain Bihr distingue intensification du travail et augmentation de la productivité. Je crois avoir montré que la première est l’une des causes de la seconde (cf. La richesse, la valeur et l’inestimable, op. cit. et « Éléments pour une théorie marxienne de l’égalité économique : Théorie de la valeur-travail et répartition des revenus », Colloque « Actuel Marx aujourd’hui : fondements et critiques de l’économie politique », Paris, 27 au 28 novembre 1997, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav...).
[10] Voir J.-M. Harribey, « Pourquoi le concept de capitalocène est-il l’objet de controverses théoriques et épistémologiques au sein même de la théorie marxiste ? » Conférence Historical Materialism, Paris, 26-28 juin 2025, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav....
[11] Voir la formalisation mathématique simple que j’ai proposée montrant que la variation du taux de profit pouvait être décomposée en la somme d’une variable sociale de répartition de la valeur (comparaison des salaires à la productivité du travail) et d’une variable technico-matérielle d’accès d’efficacité des moyens de production et d’accès aux ressources. Cf. « L’impact cumulé des crises sociale et écologique du capitalisme sur le devenir de la croissance : la fin programmée de celle-ci ? », Colloque « Recherche et régulation : La Théorie de la Régulation à l’épreuve des crises », Paris, 10-12 juin 2015, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav... ; ainsi que Le trou noir du capitalisme, op. cit.
Un problème un peu technique est abordé par Alain Bihr de façon semble-t-il contradictoire à deux endroits éloignés de son ouvrage : d’un côté, il explique que les matériaux artificiels valorisent le capital en augmentant la productivité du travail et en diminuant le composition organique du capital (II-204) ; de l’autre, l’augmentation de la masse des matières premières par unité de travail contribue à l’augmentation de la composition organique du capital (II-275).
[12] À ce propos, on peut regretter qu’Alain Bihr, dans cet immense ouvrage, ne dise rien du débat qui oppose les anthropologues au sujet de la nature. Les noms de Lévi-Strauss, Descola ou de Graeber, en désaccord entre eux, n’apparaissent pas une seule fois.
[13] Rappelons qu’Alain BIhr s’était illustré par une autre énorme somme sur la naissance du capitalisme : Le premier âge du capitalisme (1415-1763), L’expansion européenne, tome 1, Pages 2, Syllepse, 2018, 696 pages ; Le premier âge du capitalisme, La marche de l’Europe occidentale vers le capitalisme, tome 2, Pages 2, Syllepse, 2019, 804 pages ; Le premier âge du capitalisme, Un premier monde capitaliste, tome 3, Pages 2, Syllepse, 2019, volumes 1 et 2, 1762 pages. J’avais fait une recension du premier tome dans « À la naissance du capitalisme, il y eut l’expansion commerciale et coloniale », Les Possibles, n° 19, Hiver 2019, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav....
[14] C’est ce que dira plus loin Alain Bihr. Pourtant, ici, il parle d’augmentation de la productivité (III-91).
[15] Bégaiements et déni sont de moi.
[16] Au contraire d’Alain Bihr (III-178), Je ne connais pas beaucoup d’économistes néoclassiques partisans de la soutenabilité forte, je n’en connais même aucun, si je mets de côté ceux qui ont pris leurs distances avec le corpus standard.
[17] L’auteur reprend ici certains éléments du deuxième volume (7e partie, chapitre 2 sur la nature (dé)valorisée). Compte tenu de l’ampleur et de la portée de l’ouvrage, peut-être eût-il fallu préciser que la valeur ne s’entend que monétaire, c’est-dire que sa réalisation dépend, au plan macroéconomique, de l’anticipation monétaire du surplus social. Cf. « Karl Marx, Charles Dumont et Édith Piaf : "rien de rien" ou la réalisation monétaire de la production capitaliste », Blog Alternatives économiques, 16 mai 2018, repris sous le titre « La réalisation monétaire de la production capitaliste et donc du profit : "Non, rien de rien…" », Les Possibles, n° 17, été 2018, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav....
[18] J’avais noté aussi cette ignorance dans « À la découverte de Georgescu-Roegen avec Antoine Missemer… », Économie rurale, n° 342, 2014, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav..., et dans « Nicholas Georgescu-Roegen : la décroissance sans limite ? », Blog Alternatives économiques, 24 novembre 2023, https://harribey.u-bordeaux.fr/trav....
[19] Dans ce chapitre, il y a plusieurs choses qui mériteraient discussion. 1) On ne voit pas pourquoi la consommation des biens de luxe ne serait pas en soi une composante du procès de production du capital. 2) L’auteur distingue la « valeur ajoutée » de la « valeur nouvelle créée par le travail vivant ». Si l’on compte uniquement la valeur ajoutée nette au sens de la comptabilité nationale, les deux notions sont strictement synonymes. 3) L’épargne abonde et croît dans le monde, pourquoi l’auteur écrit-il que le taux d’épargne baisse ? (III-238).
[20] Le célèbre graphique de Michel Husson, que reprend Allain Bihr (III-252), montrant le hiatus entre productivité et taux de profit entre 1980 et 2007 s’arrête malheureusement à la fin de la décennie 2000.
[21] La même clarification serait nécessaire aussi dans le deuxième volume (II-104).
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