![]() |
Pour le sociologue Sylvain Crépon, les appels du pied du RN à destination des grands patrons ne sont qu’un nouveau revirement d’un parti « attrape-tout » qui a fait de son flou programmatique un outil de sa normalisation.
Lundi 20 avril, le bureau exécutif du Medef a reçu avec les honneurs le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, qui ne ménage pas ses efforts depuis des années pour s’attirer les bonnes grâces des grands patrons. Entre volonté de rassurer un monde qui a longtemps été ciblé par le parti d’extrême droite et appels du pied programmatiques pour convaincre un électorat qui se tournait jusqu’ici vers la droite traditionnelle, le patron du RN a opéré un important virage.
Sociologue spécialiste du parti d’extrême droite et maître de conférences en science politique à l’université de Tours, Sylvain Crépon analyse l’énième revirement d’un mouvement « attrape-tout » habitué à naviguer sur une ligne de crête, entre radicalité et normalisation, dans l’espoir de briser le plafond de verre qui l’a jusqu’ici tenu éloigné du pouvoir.
« Mediapart » : Dîner de Marine Le Pen avec des grands patrons, dont Bernard Arnault, invitation de Jordan Bardella par le Medef, publicisation par le parti de diverses rencontres avec des représentants du CAC 40… : le RN a-t-il opéré un revirement dans ses relations avec les élites économiques du pays ?
Sylvain Crépon : Ces liens et ce rapprochement avec le grand patronat, c’est effectivement quelque chose de nouveau. La première raison est que, traditionnellement, l’extrême droite, c’est la boutique, les petits patrons, les petits artisans, le capitalisme du bas si l’on veut. Cette extrême droite s’est toujours opposée au capitalisme du haut, un capitalisme « apatride » souvent associé à la finance anonyme, avec des relents antisémites, et qui est censé ne pas profiter aux nationaux, à ceux qui sont vraiment « enracinés ». C’est une constance de ce mouvement politique ; le capitalisme, comme les politiques publiques et d’aide sociale, doit être « enraciné ».
L’autre élément est que le capitalisme du haut ne voulait pas se rapprocher de l’extrême droite non plus, notamment parce que c’est quelque chose qui pouvait lui être préjudiciable du point de vue de l’image. Et la perception du RN, du point de vue des élites économiques, a toujours été teintée d’un soupçon en socialisme. C’est ce que montre bien Émilien Houard-Vial : pour les élus ou les représentants de la droite traditionnelle, le programme du RN est un programme de gauche, socialiste, avec cette volonté de régulation, notamment, du capitalisme des élites.
Qu’est-ce qui amène ce changement récent ?
Les choses sont en train de changer dans les deux sens. Du point de vue du RN, gagner une présidentielle n’est plus tout à fait une utopie, de même qu’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale. De ce point de vue là, le RN tente de peaufiner son image de parti normal, qui est en mesure de dialoguer avec le grand patronat, avec le capitalisme d’en haut, avec le CAC 40. Bref, il faut rassurer ce monde-là, mais il faut rassurer aussi l’opinion politique sur ses qualités gestionnaires.
Il y a une autre dimension, qui est plus politique. Je pense que le RN a parfaitement conscience que si jamais il prend le pouvoir, il ne pourra pas l’exercer tout seul. Il n’a pas les ressources pour cela. Donc, s’il conquiert le pouvoir, il sera obligé de puiser dans les troupes de la droite. Ces alliances interviendront-elles avant ou après l’élection ? Nous verrons. Mais, dans cette perspective, le fait d’établir des passerelles, de montrer qu’on a l’oreille de certains grands patrons qui comptent en France, c’est quelque chose d’important pour le parti.
En 2012 puis 2017, Marine Le Pen tenait des propos très durs sur la finance mondialisée, le Medef… La perspective d’une arrivée au pouvoir amène-t-elle nécessairement une mise en sourdine de ce discours antisystème ?
Absolument, le discours très offensif de Marine Le Pen en 2012 sur « les grands patrons mondialisés » n’est plus valable à partir du moment où le pouvoir est à portée de main. Le parti ne peut plus avoir un discours de marginalité, un discours antisystème de repli sur soi, de fermeture totale des frontières, etc. J’ai réalisé beaucoup d’entretiens avec des élus qui m’ont dit que lorsque le RN militait encore pour sortir de l’euro, sur les marchés, lorsque ses candidats tractaient, leurs électeurs leur disaient : « Mais vous êtes dingues ! On ne va pas voter pour un parti qui veut nous sortir de l’euro. C’est quelque chose qui est acquis, c’est quelque chose qui est là, et c’est complètement délirant de vouloir ça. » Je pense que ça a marqué toute une génération militante dans le parti.
Et puis il y a une autre dimension : si l’on regarde la trajectoire des députés, des cadres du parti, il y a beaucoup de transfuges qui viennent de la droite. Ce ne sont pas des gens qui étaient des personnalités de premier plan de LR (Les Républicains) ou autres, mais ils ont été socialisés à la politique dans un autre parti. Avec certes des valeurs proches, c’est ce qui permet de franchir le pas, mais également des valeurs différentes, plus particulièrement sur les plans économique et social.
Si l’on est dans une perspective un peu systémique, c’est peut-être aussi un moyen de se mettre en miroir avec La France insoumise (LFI). Lorsqu’on pointe le RN sur son racisme, tout de suite, le parti réplique : « Regardez, LFI, ce sont les vrais antisémites », pour se débarrasser de ce stigmate de l’antisémitisme. Ce rapprochement avec le patronat, à mon avis, c’est aussi un moyen de dire : « Regardez, les irresponsables, les antisystèmes, les révolutionnaires, c’est LFI. Nous, nous sommes finalement raisonnables. »
Parmi les cadres du RN, on sent quand même que deux positions continuent de coexister autour de l’attitude à adopter vis-à-vis de ce grand patronat, malgré l’enthousiasme de son président.
Sur cette question, comme sur les autres, il y a toujours deux lignes au RN. La stratégie est toujours double, avec, d’une part, une ligne radicale, qui est là pour rassurer l’électorat de base, lequel, d’un point de vue sociologique, mobilise dans le capitalisme d’en bas, donc les petits commerçants, artisans et petits patrons, mais également dans certaines catégories populaires, des gens qui ne sont pas parmi les plus précaires.
Et, d’autre part, une ligne qui sert à montrer un peu qu’on est raisonnable, dans une perspective de normalisation. Ce que montre Alexandre Dézé dans ses travaux, c’est que cette ligne double, la radicalité et la normalisation, c’est quelque chose qui a traversé toute l’histoire du parti. Maintenant qu’on voit qu’il se rapproche du pouvoir, c’est encore beaucoup plus saillant.
Mais le RN ne peut pas aller trop loin dans un sens ou dans l’autre. Toute la subtilité consiste à rester sur cette ligne de crête, sur cette position d’équilibriste, à parler aux uns et aux autres. Pour l’instant, on voit que c’est efficace, parce qu’on voit que les catégories moyennes supérieures commencent à voter un peu plus significativement pour le RN.
Par ailleurs, on ne sait pas très bien ce qu’ils pensent, ce qu’ils se disent avec ce patronat. Je pense que c’est surtout la mise en scène de ces rencontres qui est importante, le fait qu’elles existent. Finalement, le contenu est secondaire.
En assumant fortement ce changement de ligne et ces rencontres avec les grands patrons, le RN se comporte un peu comme si son électorat populaire était captif et ne risquait à aucun moment de se détourner de lui.
Absolument, ils considèrent cet électorat comme acquis, peu susceptible de se détourner de lui, et visent désormais les classes moyennes supérieures, éduquées, qui viennent de la droite, avec l’idée que c’est cet apport-là qui permettra de remporter l’élection, de briser un plafond de verre. Et, comme on le disait précédemment, ils savent aussi que le parti aura besoin de ces catégories sociales élitaires pour gouverner s’il arrive au pouvoir.
Le flou du parti, son côté « attrape-tout » et son programme changeant sont-ils finalement un atout, lui permettant d’aller voir des interlocuteurs et de leur montrer que tout est amendable, modifiable, que rien n’est gravé dans le marbre ?
Pour moi, c’est évident. La position du RN sur les retraites, par exemple, ce n’est pas quelque chose qui a été discuté concrètement avec les syndicats, les partenaires sociaux, avec des chiffrages rigoureux… Ce sont des déclarations de principe, ce qui laisse une énorme latitude pour amender selon les envies des interlocuteurs.
C’est un parti qui a un programme tellement vague et flou qu’il se permet d’aller voir les grands patrons en leur disant : « Aidez-nous à vous aider », comme si c’était au monde économique de décider de la politique à mener.
Youmni Kezzouf
| Date | Nom | Message |