Vers un socialisme de la civilité, avec Didier Peyrat

mardi 28 avril 2026.
 

Quatrième billet de la série « De la solidarité à la fraternité : perspectives socialistes et universalistes ». On y abordera les réflexions de Didier Peyrat à propos de l’insécurité (existe-t-elle ?), ses conséquences (simple trouble à l’ordre public ou négation du lien humain ?), et l’enjeu qu’il y a ou non pour la gauche de lutter contre avec ses propres références.

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Magistrat, Didier Peyrat a élaboré dans les années 2000 des réflexions à propos de la « crise de la civilité » qui saperait toute possibilité de faire commun entre individus. Dans son essai En manque de civilité (Textuel, 2004), ce compagnon de route du Parti socialiste dresse le tableau d’une société où le doute général s’est installé entre les personnes, et dont les responsables politiques imposent deux narratifs concurrents à propos de la sécurité : d’une part, la droite perçoit la délinquance comme un trouble à l’ordre public, et comme une forme d’irrespect des institutions, à la police et aux règles que la Nation se donne pour elle-même (la Droite se veut être la garante de l’Ordre). D’autre part, la gauche n’envisagerait « l’insécurité » que comme l’expression d’un sentiment lié à d’autres causes (le chômage, le mal-logement, les discriminations, etc) – la Gauche agit en vertu du Mouvement, quitte à diluer le problème de la sécurité dans d’autres thématiques.

Dans cet essai Peyrat souhaite alors élargir la discussion au-delà des postures de chaque camp politique, afin d’imaginer « les ressorts d’une politique républicaine de sécurité consciente des insuffisances de la tradition française » toujours attachée au droit, à la justice et à la fraternité, pour déboucher sur un « socialisme de la civilité ». Sur bien des plans, l’essai rejoint celui d’Anthony Caillé (Que peut la police ?, Éditions de l’Atelier, 2025) dont nous conseillons vivement la lecture.

En manque de civilité est divisé en cinq parties qui interrogent toutes des phénomènes divers, mais liés entre eux par le manque de civilité qu’ils causent (et dont ils sont la conséquence) :

L’insécurité contemporaine comme crise de la civilité dans une société compliquée ;

La possibilité de la montée des intolérances entre tous à cause des incivilités et de la délinquance ;

La résignation à l’insécurité ;

La crise de la faculté de juger comme jonction entre l’intolérance et l’angélisme des uns et des autres ;

Esquisses de solutions pour remettre la civilité au centre de la République.

Utile pour comprendre l’actualité et les débats actuels autour de l’insécurité en partant de la gauche, revenons ici sur quelques points-clés de ce livre.

Comment parler de l’insécurité

Définir l’insécurité : entre doute sur les intentions de l’autre et rapport de domination C’est à la fin de son ouvrage que Didier Peyrat offre sa définition de la sécurité, que les responsables de gauche seraient bien avisés de lire :

« Qu’est-ce que la "sécurité" ? C’est une situation, créée par la société, où l’on est fondé à croire que sa personne, ses proches et ses biens sont à l’abri du danger particulier que constituent les atteintes intentionnelles. Qui limite le doute, dans son aspect corrosif dans les rapports sociaux. » (p.182)

Par ricochet, Peyrat laisse au lecteur définir l’insécurité :

« Qu’est-ce que l’"insécurité" ? C’est une situation dans laquelle la société ne garantit pas ou peu que sa personne, ses proches et ses biens soient à l’abri du danger particulier que constituent les atteintes intentionnelles. Une situation qui n’atténue pas le doute, dans son aspect corrosif pour les rapports sociaux. »

Néanmoins, cette définition n’est élaborée qu’en fin d’ouvrage, notamment pour que le lecteur puisse suivre le raisonnement de l’auteur qui aboutit à sa définition.

Dans la première partie de son essai, Didier Peyrat appelle à prendre l’insécurité comme un problème à part entière, certes enchevêtré comme d’autres phénomènes dans des problématiques plus larges, mais dont on s’efforce de prendre connaissance pour agir a posteriori de manière efficace et organisée. Il écrit :

« Comme tout fait social, l’insécurité est enchevêtrée à plein d’autres phénomènes sociaux. Il est donc facile de passer de ce sujet à un autre. En dépit du nombre de ceux qui considèrent qu’il ne faut parler d’insécurité que pour glisser vers d’autres problèmes (selon les penchants politiques : l’inégalité sociale, l’immigration, […]), elle doit être abordée comme une question en soi. Une question parmi d’autres, mais qui réclame d’être traitée en tant que telle, parce qu’elle a sa consistance […]. » (p.14-15)

Il ne faudrait donc pas « dé-spécifier » l’insécurité, afin de mieux la connaître et la résorber. Ainsi faudrait-il éviter les analogies entre la violence entre personnes et les licenciements (ce que fait la gauche), commettre un délit n’est pas perpétrer un acte terroriste ni un crime de masse (glissement qu’adore la droite). Cette prise en compte de la délinquance comme une réalité, avec sa propre épaisseur, passe aussi par la relégation de la conception de celle-ci comme un « symptôme » ou un simple « sentiment » : la « dématérialisation » des atteintes aux personnes et des biens esquive l’expérience et la connaissance des victimes. Toutefois, il ne faudrait pas non plus fonder son approche sur celle des « faits divers » comme c’est le cas de nos jours – sans toutefois cacher la vérité.

Peyrat s’attache de plus à montrer que la délinquance, comme facette de l’insécurité, puisqu’elle comprend un auteur et une victime, est un rapport de domination. Quand la « collision » a lieu, « [q]uelque chose est arrivé à des personnes : un auteur, relativement libre de faire, une victime pour l’essentiel libre de subir » (p.18). La mesure de ces délits est néanmoins sujette à des biais important : les statistiques gonflent quand l’action policière est plus forte ; elles ne sont pas complètes car des victimes ne signalement pas le préjudice qu’elles ont subi. Mais si les chiffres sont imparfaits, « ils frayent néanmoins une vois d’accès à la réalité » (p.19). Cela, notamment car pour la plupart des infractions (sauf pour les outrages et les rébellions aux personnes dépositaires de l’ordre public), ce sont les victimes qui se signalent et déclenchent une enquête. Pour autant, la France ne serait pas un cas apocalyptique, bien que des demandes d’Ordre, voire des réactions extrêmes se fassent entendre (regardons la force du racisme des électeurs du RN et leur vision de l’insécurité). Il s’agirait alors de partir d’une « approche de l’insécurité en terme d’atteinte à la sociabilité » plutôt que celle qui agit en terme d’atteinte à l’ordre public. Cette approche permettrait à l’observateur de jauger les dégâts de la délinquance sur la société et les liens que les individus entretiennent entre eux. Pour Peyrat, d’ailleurs :

« La violence, il faut la prendre par l’aval, par l’amont et par le milieu. […] la délinquance, fondamentalement, n’est pas un rapport entre des choses, mais un rapport social, un rapport entre des personnes. » (p.26)

En somme, les violences minent le lien social. Et « violences et vols à dose massive, cumulés, ont fini par engendrer une méfiance généralisée ». C’est ainsi que Peyrat, en s’inspirant de Spinoza, définit l’insécurité : la généralisation du doute à haute dose là où il pourrait être plus rare, notamment dans l’espace public.

Les incivilités ne sont pas l’insécurité mais elles la facilitent

Pour Peyrat, la « pénurie de civilité » actuelle a préparé le terrain à l’insécurité comme méfiance généralisée. L’incivilité ne serait pas qu’une succession d’actes cyniques (frauder ouvertement, défier les règles communes), mais une ambiance découlant d’un « détraquage de la relation à l’autre ». Les incivilités seraient la face visible et quotidienne de la fin d’un mutuellisme minimal entre individus, sans pour autant induire de glissement obligatoire vers le délit. Peyrat insiste : les incivilités ne sont pas des délits et ne peuvent être considérées comme tels, à moins de judiciariser ces actes. Le trouble qu’elles apportent aux relations sociales ne méritent que la réprobation morale, le conseil entre individus, ou la prévention, mais pas la sanction pénale. Toutefois, si elles sont différentes par leurs conséquences, les incivilités et la délinquance ont une chose en commun : le doute qu’elles instillent, jusqu’à la crainte de l’autre, qui, lorsqu’elle est remarquée, peut renforcer ou créer l’hostilité : « A la fin, peu importe qui a commencé, l’air est devenu irrespirable, l’espace insupportable » (p.31). L’incivilité empêche l’individu de trouver un autre disponible : il craindra l’autre même s’il a besoin d’aide. Inversement, celui qui veut aider se retiendra par méfiance.

Ainsi, si l’incivilité et le délit ne sont pas équivalents, pour Peyrat les deux participent d’une ambiance délétère qui autorise la délinquance, laquelle engendre elle-même le cynisme. Cela provoquerait le recroquevillement des individus et des groupes sur eux-mêmes, quitte à se méséduquer de la vie en commun avec des personnes différentes, et à nourrir des préjugés sur d’autres groupes, renforcer sa méfiance, ou justement participer à cette ambiance incivile.

Pour Peyrat, une solution serait « la diffusion d’un climat civil, au-delà des oasis de proximité, dans la "grande" cité. Plutôt que l’amitié, qui suppose une connaissance personnelle et qui, transformée en obligation civique, peut devenir une atteinte à la liberté (la liberté de choisir ses amis), une sorte de confiance qui serait possible entre anonyme et subsisterait, entre inconnus » (p.43). Charge aux citoyens, aux autorités et à l’Éducation nationale de diffuser ce climat. Mais les débats restent piégés par des conceptions qui s’entrechoquent.

Ne pas noyer le poisson ?

A gauche, concevoir la survictimisation et l’autonomie culturelle du FN/RN Didier Peyrat conteste formellement que de porter le thème des insécurités soit le moteur de la « lepénisation des esprits ». A l’inverse, il avance trois postulats (valables au début des années 2000 et peut-être encore aujourd’hui…) :

Le FN, par son travail de proximité n’a pas besoin du travail des autres partis ou des médias pour accrocher ses thèmes sur le public.

Une partie du public est déjà ouverte à ses thèmes de part sa rupture avec le climat politique en général (p.49), mais aussi parce que le FN est parvenu à créer un monde à part avec ses références sociales et culturelles (p.50), qui disons-le, est clairement emprunt de racisme, de xénophobie et de fausses vérités manipulatoires, mais porteur de victoires électorales ;

L’insécurité favorise les suffrages en faveur du FN, et celle-ci n’est pas une rumeur ou un fantasme.

Ressentie dans la chair et ayant des effets sur le patrimoine, l’insécurité fait muter les habitudes et la vision du monde des victimes, en plus de créer des débats publics. Peyrat s’appuie sur son rapport sur l’insécurité dans les HLM de 2001i, où il était établi par sondage que 55 % des résidents sympathisants d’extrême-droite interrogés avaient été victimes de plusieurs actes de violence dans les douze derniers mois, contre 27,5 % pour les habitants de gauche, extrême-gauche et droite traditionnelle (p.51-52). Ces chiffres peuvent être surévalués (notamment pour les sympathisants d’extrême-droite) ou sous-évalués (pour ceux de la gauche), mais Peyrat note une corrélation entre survictimisation, intérêt pour la sécurité et proximité avec l’extrême-droite. Il argue en ce sens quand il rappelle que 25 % des sympathisants de gauche avaient été victimes plusieurs fois dans les douze derniers mois, mais que l’insécurité n’était pas une de leurs principales préoccupations (à l’inverse des sympathisants du FN survictimisés…) ;

Le FN ayant ses propres marqueurs culturels, réduire l’insécurité ne signifie pas la réduction mécanique des suffrages pour le FN.

« La " machine-front " est capable, désormais, de s’auto-alimenter : elle peut survivre à l’atténuation de certaines des causes initiales de ses réussites, s’adapter aux changements de conjecture, s’abreuver de toutes les misères. » (p.55)

Plus, le FN détourne la « demande de sécurité » dans son sens, en interprétant à sa façon des faits méticuleusement choisis pour influencer ses sympathisants vers une vision du monde intolérante et aigrie (p.54), mais surtout, ajoutons, racialisée. Ainsi, pour contrer le filon sécuritaire du FN, lequel s’appuie sur la focalisation des immigrés ou des Français d’origine étrangère comme source des insécurités, « il ne faut pas seulement commenter et comprendre les modalités de son exploitation [l’insécurité], il faut l’assécher » (p.55).

A droite, la communication et le tarif minimal contre la justice fine De plus, Didier Peyrat attaque la droite de son temps, qui ne diffère que très peu de celle que nous connaissons aujourd’hui. Il pointe le désir communicationnel sans fin de la droite de gouvernement (créer des lourdes peines pour des faibles illégalismes, quitte à brouiller la lisibilité des peines, tout en s’appuyant sur le tort infligé à l’État, et non pas aux citoyens...), qui n’hésite toutefois pas à affaiblir les institutions de l’État de droit, notamment lorsqu’elle réclame et instaure des peines planchers, ce qui annihile la mise en discussion des crimes et des délits, et nuit au travail des juges, devenus des « distributeurs automatiques » de peines (p.59-63).

S’opposer aux mauvaises réponses

Contre le dualisme sanction-prévention

Pour Peyrat, la gauche d’après 2002 est faible en partie car elle ne sort pas de ses réflexes liés au dualisme « sanction-prévention », qui appauvrit le débat et les stratégies d’action (p.88). Pour l’auteur, les deux vont ensemble, et il l’illustre par un exemple concret : celui d’un gang, qui a ses fidèles et ses embarqués, qui nuit à la vie des habitants d’un quartier. La bande a son rythme et sa propre dynamique que la seule action sociale ne pourrait enrayer (la bande s’adapte, se déplace, dort, se réveille…) C’est alors les enquêteurs, les forces de sécurité qui peuvent le démanteler, et à l’action sociale de sécuriser l’existence sociale des habitants en passe de tomber dans la délinquance durable. Le binôme n’est pas à une méthode à appliquer (d’abord la sanction puis la prévention, ou vice-versa), mais des outils à déployer selon les situations, ce qui nécessite irrémédiablement… des moyens et des études de terrain méticuleuses. Des moyens certes, mais aussi un dialogue entre l’action sociale et les forces de sécurité, voire une collaboration, pour qu’un accompagnement éducatif et d’accès au droit se construise (p.91).

Néanmoins, Peyrat cite une grande limite de ce binôme : où sont les victimes, et où sont les citoyens ? Il écrit, affirmant qu’il revient à la gauche de mener cette lutte :

« Au-delà de la réforme des institutions, au-delà des discours, des communiqués de presse, des déclarations d’intention, ne serait-il pas possible de fonder un appui politique à d’authentiques mobilisations citoyennes contre la délinquance ? […] Ne revient-il pas à la gauche, dans tous les sujets dans tous les sujets dont elle s’occupe, y compris celui de la sécurité, de favoriser la participation, l’initiative, l’action citoyenne, plutôt que de s’en remettre à des états-major, des cercles d’expert, des bureaucraties ? » (p.91-92)

Concernant la sanction plus particulièrement, Peyrat affirme le besoin de punition, non pas comme un simple rappel à l’Ordre, mais comme une sanction éducative non-éliminatoire (p.102). Mais pour cela, il faudrait établir ce qui est favorable à la commune civilité et ce qui ne l’est pas, ce qui nécessite une réflexion profonde sur les valeurs à défendre et les principes minimaux de vie commune, autrement que par le seul appel au « bon sens » et à la « tradition ».

Contre le confusionnisme pénal

Peyrat n’est pas abolitionniste de la prison, car il n’y voit qu’un acte de foi, ou un moyen de ne pas se frotter à la réalité humaine de ce que la prison recouvre véritablement (l’accompagnement des personnes incarcérées, droit au et du travail, SPIP…) Sa réflexion se concentre davantage sur la faculté de juger, et sur ses limitations imposées par des réformes et des délits nouveaux, qui concourent à la confusion des peines. Didier Peyrat note ainsi qu’auparavant, les peines étaient rustres et inhumaines, sans volonté de réinsertion, d’éducation mais seulement de dissuasion (p.137). Il salue les évolutions en faveur de peines allégées pour des petits délits (rappel à la loi, petites amendes, sursis à l’épreuve, médiation), en ajoutant qu’il aurait fallu y ajouter un versant éducatif, car souvent, ces « petits délits » (comme les fraudes au titre de transport) ne sont pas commis dans une situation d’extrême besoin, mais par calcul d’intérêt tout à fait utilitariste. Il s’agit alors, à l’aide d’outils qui s’appuient sur un droit clair et des valeurs communes de civilité partagées, de réinsérer dans la commune socialité le petit délinquant, en lui offrant des clés de compréhension sur les conséquences concrètes de son délit. Sans dépeindre la personne sanctionnée comme fondamentalement immorale, mais en la pensant comme étant capable d’un geste éthique, et surtout comme un être irréductible à ses actes sanctionnés (p.144).

Il n’en est pas moins que Peyrat réfute la lecture qui placerait sur le même plan un « petit délit » avec des violences physiques, comme les lois pénales tendent à le faire avec des peines similaires entre des cas pourtant bien éloignés sur l’échelle de la violence ou du préjudice. Il prend l’exemple de la fraude d’habitude dans les transport (donc organisée ou répétée) et les violences volontaires entraînant une ITT de moins de 8 jours (p.140-141). De nos jours, ces deux délits sont punis, hors circonstances aggravantes, de 45 000€ d’amende et de 3 ans d’emprisonnement, voire 5 pour la fraude habituelle aux transports (article 313-1 et articles 222-7 à 222-15 du Code pénal). Ce déséquilibre dans la répression entre fraude et violences physiques est le symbole du « confusionnisme » à l’œuvre dans le champ pénal, qui serait le miroir d’une société en mal de civilité, qui ne sait pas trancher dans la gravité des faits, en particulier car est surmobilisée la question de l’atteinte à l’État et son autorité, en place de l’atteinte concrète à la société et à ses membres. Cela même alors que la justice tendrait à devenir un guichet d’enregistrement des peines, déritualisé, notamment via les reconnaissances de culpabilité et la croissance des comparutions immédiates et des amendes forfaitaires, qui enrayent tout débat et bureaucratise la justice jusqu’à effacer la transmission morale des règles communes.

Changer : propositions et limites

Propositions

Partant de ces constats, Peyrat propose à la gauche de ne pas déserter le débat au sujet de la sécurité, afin de le recentrer sur l’atteinte à la commune socialité. Il propose, en promouvant un « socialisme de la civilité », que les citoyens deviennent des acteurs des politiques de sécurité, en participant aux dispositifs locaux qui y sont liées, via des associations d’usagers ou d’habitants. Pour autant, Peyrat ne dit absolument pas que la sécurité doit devenir un thème central : son ouvrage se veut être une alerte face à la dénégation de la gauche, qui nourrit le désemparement de nombreux citoyens voire les rejette dans la galaxie nationalisteii. Ces propositions auraient le mérite de nouer participation citoyenne et objectivation des peurs de la délinquance, tout en permettant de dégonfler la crispation politique sur la criminalité que le sentiment de ne pas être écouté nourrit. A ce propos, une note de l’Observatoire scientifique du crime et de la justice relatait :

« Les peurs [liées à l’insécurité] dépendent surtout de l’exposition à la délinquance combinée avec la vulnérabilité, physique ou sociale, que l’on ressent ; la préoccupation est surtout liée à l’appréhension de ne pas maîtriser des évolutions, économiques et sociales, grosses de menaces de précarisation »iii

De plus, pour Peyrat, ne pas lutter contre l’insécurité ou diluer cette question, c’est bloquer l’initiative en faveur de la transformation sociale. Il argumente :

« L’insécurité quotidienne décourage l’engagement politique, elle peut bloquer l’élan associatif. En ce sens, l’insécurité fait obstacle à la transformation sociale, du moins une transformation qui sollicite la participation populaire. » (p.182) « [La sécurité] n’est pas en son cœur une interdiction : elle est une permission. Tout simplement la permission de bouger. Elle doit être assumée[…]. Elle n’est pas la nouvelle clef du politique […]. Pourtant, elle est bien plus qu’une question tactique. Aucune socialité prenant acte de la multiplicité et de la différence n’est possible sur fond de brutalités, de rapines et de fraudes. » (p.182-183)

Peyrat s’interroge aussi au sujet des politiques publiques à fonder ou à continuer pour soutenir les associations de victimes. Il imagine notamment un Secrétariat d’État consacré aux politiques publiques liées aux victimes. Nous pourrions faire un lien avec la question de la (non-)réception de plaintes pour violences sexuelles, sexiste ou homophobes dans certains commissariats, que les mouvements féministes et les collectifs contre l’homophobie évoquent souvent, après des refus par des agents non formés, mal formés, ou tout simplement zélés.

Enfin, Peyrat souhaite « civiliser les politiques de sécurité » (p.171), enjeu que les habitants des quartiers populaires catégorisés racialement ne connaissent que trop bien. Il s’agirait alors de mobiliser davantage les sciences humaines et sociales, la géographie, la démographie et la philosophie, et non pas seulement la sociologie et la psychologie, pour évaluer les politiques de sécurité, mais aussi former les agents.

Cependant, des questions restent en suspend, sans que cela n’invalide le souhait ou le diagnostic global de l’auteur.

Limites

La question du profilage racial n’est pas évoquée comme un sujet à part entière par Didier Peyrat, ni celle de la surreprésentation des personnes pauvres et désaffiliées dans le total des personnes incarcérées. Cela est peut-être dû à des contraintes éditoriales, ou à son exercice de décentrement des institutions de police pour parler de sécurité. Il n’en est pas moins que subsiste un silence face au défi phénoménal qu’est le profilage racial pour la gauche : en finir avec les pratiques discriminatoires de la police, et enrayer l’affiliation de plus en plus de ses agents dans la galaxie du FN.

Au sujet du profilage racial, il s’agit ici d’une véritable rupture d’égalité et d’universalisme, car une caractéristique non-essentielle pour lutter contre la délinquance (la couleur de peau) est le support d’une surveillance et de contrôles accrus, démesurés, et très souvent inutiles, trop souvent humiliants. Récemment, le Conseil d’État a reconnu l’existence du profilage racial et les contrôles au facièsv alors que les contrôles sont en forte croissance ces dernières années. Ces pratiques datentvi et étaient déjà connues au début des années 2000 ou du moins certains de leurs symptômes (défiance, rejet voire attaques contre les autorités). Certaines catégories étaient et sont toujours surexposées au risque d’être contrôlées, comme les jeunes de 18 à 24 ans, les hommes et les personnes catégorisées comme non-blanches et précaires. Le cas de la précarité est intéressant : le rapport de la Défenseure des Droits de juin 2025vii indiquait à ce titre que 32 % des personnes précaires avaient été contrôlées au moins une fois dans les cinq dernières années (contre 22 % pour les personnes à l’aise financièrement). Surtout, le rapport note que « les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébin [ont] 4 fois plus de risque de faire l’objet d’au moins un contrôle d’identité que le reste de la population », et que ces derniers étaient 28 % à être contrôlés plus d’une fois les cinq dernières années (contre 12 % pour les personnes catégorisées comme blanches). Par ailleurs, leur contrôle a 12 fois plus de risque d’être un contrôle « poussé » (fouilles, palpations...)

Il s’agit ici d’une limite fondamentale pour refaire de la sécurité et de la tranquillité publique un enjeu populaire : sans réforme dans les pratiques, et sans organe de contrôle indépendant et en lien avec la justice, le doute, la méfiance voire la défiance subsisteront dans leur forme actuelle : un venin.

Venin lui-même alimenté par l’attraction forte des policiers pour l’extrême-droite (44 % des policiers et militaires auraient voté pour Marine Le Pen ou Eric Zemmour en 2022 selon un sondage du CEVIPOFviii), ce qui peut créer une rupture entre déontologie professionnelle et promotion de pratiques discriminatoires, fondées sur un agenda et une culture partisanes, et sur une vision racialisée de la société. La présence de signes ostentatoires qui font référence au suprémacisme blanc, ou à des affiliations identitaires racistes sont toujours davantage signalées par des journalistes et des militants.

Alors, comment apaiser les relations entre la police et la population si la méfiance face à l’Autre mythifié dans une figure d’irréductible violent, et si la crainte de ne pas être en sécurité face à un policier possiblement travaillé par des attitudes racistes subsiste ? Le lecteur trouvera peut-être des fondements dans cet essai.

Conclusion

La sécurité n’a pas bonne presse à gauche, et pour cause, la droite et le centre ne la pensent que sous l’angle de l’ordre conservateur et de la seule répression, ou comme un enjeu électoral pour grappiller les voix des électeurs séduits par des arguments venus de l’extrême-droite. Mais la dénégation n’est pas une solution, tant elle dénigre dans le même temps les expériences des victimes, et les craintes de nombreuses personnes, lesquelles se surajoutent aux craintes sociales.

Peut-être, est-il venu le temps d’affirmer le droit à la tranquillité publique tel que le fait le PCF dans ses derniers programmes, sans pour autant s’infléchir vers un sécuritarisme violent contre les libertés fondamentales, que nous expérimentons toujours davantage ces dernières années – les rapports d’associations telle que la LDH doivent baliser les réflexions à venir. Réforme judiciaire, promotion de la civilité, écoute et retraduction des affects des victimes pour débattre de manière féconde, en toute civilité, voilà ce que peut inspirer l’ouvrage de Didier Peyrat.


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