Contre le suprémacisme

mardi 28 avril 2026.
 

Jean-Luc Mélenchon est intervenu à l’occasion du lancement de la fondation européenne Pour Le Peuple. Retrouvez toutes les informations sur : https://forthepeoplefoundation.eu/

Bonjour tout le monde ! J’ai l’impression en vous parlant de prendre un moment de respiration. Je viens de France, comme vous le savez où il se déroule une bataille politique d’une violence totale, sur tous les plans, sur tous les sujets. Elle utilise les méthodes importées par les États Unis d’Amérique qui étaient réservés à l’Amérique latine. Dorénavant elles sont appliquées aussi à l’Europe. C’est-à-dire : l’insulte, la mise en cause judiciaire, les menaces de mort, le racisme absolument débridé, la mainmise sur tous les moyens de communication pour taper à coups redoublés sur la tête de tout ce qui pense autrement.

Cependant, quelle que soit la violence de la situation, il est évident que notre activité, ne peut pas rester simplement une activité dans des institutions à l’issue d’élections. Elle doit être aussi une activité intellectuelle. Je crois indépassable à jamais la formule d’après laquelle il n’y a pas de forme plus élevée du bonheur pour une conscience que de comprendre ce qui se passe pour pouvoir y trouver sa place. Il nous faut comprendre ce qui se passe !

S’il y a une actualité, s’il y a une histoire, s’il y a un déroulement politique, c’est parce que, à l’arrière scène un autre déroulement a lieu. Je pense que nous serons tous d’accord pour dire que nous vivons dans un mode de production qui porte un nom : le capitalisme. Mais le capitalisme n’est pas une entité métaphysique. C’est une réalité historique liée à un moment, à un temps, à des rapports sociaux et essentiellement à des rapports de force sociaux. Car le capital n’est pas une chose, n’est pas un tas d’or ou des richesses. Le capital est un processus social d’appropriation privée de la surproduction du travail humain.

Dès lors, tout est politique et tout procède de la nécessité de comprendre ce qui se passe ici et maintenant. Nous avons vécu après la période de reconstruction qui suivait la deuxième guerre mondiale. C’était une période différente qui a été entièrement administrée par les Etats-Unis d’Amérique. Le privilège leur avait été donné d’émettre de la monnaie sans aucune contrepartie matérielle. A partir de 1971, le monde a été recouvert d’une masse de dollars mis en circulation pour payer les matières premières (entre autres) comme le pétrole. Cela a donné aux Etats-Unis d’Amérique la possibilité de faire ce qu’ils voulaient, comme ils voulaient, quand ils le voulaient et de payer ce qu’ils voulaient sans avoir jamais de compte à rendre à personne.

Ce système est entré dans une phase de blocage. Un nouvel ordre géopolitique est en train de se construire. C’est aussi évidemment une nouvelle organisation aussi de l’ordre productif lui-même et du processus de l’accumulation du capital. Nous sommes maintenant entrés dans le moment où la puissance agonisante des Etats-Unis d’Amérique se débat pour se maintenir à n’importe quel prix, par n’importe quels moyens c’est à dire essentiellement par les moyens de la violence, puisqu’il ne dispose d’aucun autre moyen pour construire cette nouvelle géopolitique.

Cette nouvelle géopolitique, du point de vue de notre maître mondial les Etats-Unis, est entièrement orientée vers la confrontation avec la Chine. Car c’est elle l’actuel premier producteur du monde et mécaniquement le premier lieu d’échanges et par la force des choses, d’une manière ou d’une autre, la première monnaie du monde à venir.

La puissance intellectuelle, technique, matérielle de la Chine est irrattrapable. Dès lors, il n’existe que deux possibilités ou bien détruire cette domination ou bien passer un pacte de coopération. Quel pacte ? Ce sera le pacte de la nouvelle époque. La dernière fois, pour qu’un nouveau pacte soit organisé, il aura fallu une guerre mondiale. Et la fois d’avant aussi il aura fallu une guerre mondiale. Notre tâche, celle de notre génération politique, est d’éviter qu’il y ait besoin d’une guerre mondiale pour construire le nouvel ordre géopolitique. Voilà sur quoi doit se concentrer notre travail.

Avant tout, il faut donc comprendre. Il est clair que si le capitalisme a une nouvelle histoire, il serait terrible que les idées progressistes n’en ait pas une aussi en réponse. En particulier pour tout ce qui s’attache à la conception d’un autre mode de production sans se contenter de répéter des formules apprises de la génération précédente. Donc dans débiter le même catéchisme tiré de formules toutes faites qui, fort malheureusement, ne s’appliquent nulle part et ne se sont jamais appliquées nulle part.

Dès lors, au moins peut-on considérer que notre tâche est de reconstruire une telle conception globale tout cela et de le reconstruire vite. Parce que si autrefois nous avions du temps, du temps électoral, du temps des calendriers électoraux, aujourd’hui nous n’avons plus de temps, nous avons seulement des délais ceux de la catastrophe climatique en marche. Si nous ne parvenons pas à inverser la donne dans un délai suffisant, alors, le changement climatique se chargera à lui tout seul de désorganiser l’ensemble du fonctionnement du mode de production, des relations d’échange et du mode de production lui-même. Cela au profit d’un univers dont je ne peux rien dire puisque personne n’en a jamais rien vu. On sait simplement une chose : d’un côté, il détruira beaucoup et de l’autre côté, le capitalisme se reconstruira à sa manière, pour je ne sais quel nouvel ordre social de la production. C’est pour cela qu’il s’agit pour nous de mieux définir le collectivisme de notre temps l’alternative au capitalisme.

De son côté le capitalisme lui-même a produit sa propre vision du future. Pourquoi ? Où va-t-il ? Que veut-il maintenant ?

Maintenant, il est arrivé à l’étape impérieuse pour lui où il voudrait tout marchandiser. Tout deviendrait une marchandise. Car autrefois, dans les débuts du capitalisme, une partie de la production participait de la circulation marchande et le reste d’autres modes de production et d’échange : la paysannerie, l’artisanat, etc. Puis, l’activité de type capitaliste sous le règne de l’accumulation capitaliste s’est élargie à toute la socialisation humaine. Elle a recouvert l’ensemble des activités humaines. On a évoqué son nom tout à l’heure car Nancy Fraser a pu montrer comment le féminisme comprenait comment le travail gratuit accompli par les femmes sous l’autorité dominante du patriarcat était lui-même une des composantes de l’accumulation du capital. Oui, nous en sommes à cette époque où, ayant tout sous son contrôle, le capitalisme peut tout transformer en marchandise.

Alors il lui faut installer l’idéologie qui permet de justifier, de légitimer cet ordre des choses. Car aucune société ne fonctionne si elle n’a pas légitimé idéologiquement ses fondements pour garantir les tâches de la reproduction sociale quotidienne. Dès lors on peut comprendre pourquoi ils ont ce que nous nommons « le fascisme ». Ce n’est pas seulement une mauvaise idée moralement, pas seulement quelque chose qui vise à nous abattre. C’est un système qui vise à organiser une compréhension du monde entièrement construite sur l’idée que les uns doivent dominer les autres. C’est le suprémacisme.

Le racisme est un suprémacisme. Une couleur de peau l’emporte sur les autres. L’islamophobie est un suprémacisme. Une forme de religion doit l’emporter contre toutes les autres. Le sexisme est un suprémacisme. La négation des droits de la nature et des droits des êtres humains en tant qu’espèce animale est un suprémacisme. C’est l’idée que les êtres humains ont vocation à dominer la nature. Non pas être en harmonie avec elle, c’est à dire s’organiser dans des cycles qui soient compatibles avec elle, mais dans un rapport de domination.

La lutte que nous menons sur les deux plans, celui des rapports de force sociaux et celui de la construction idéologique d’une alternative, est donc la même. Elle passe par le combat intellectuel, la lutte à mort contre la suprémacisme. C’est la raison pour laquelle aucun compromis d’aucune sorte n’est possible avec lui, le suprémacisme. Et pas seulement parce que nous ne voulons pas, mais parce que l’adversaire lui-même ne nous le propose pas.

Il propose notre extermination politique. Et il la commence dès aujourd’hui. Cela non seulement par contrôler tous les appareils de reproduction idéologique la presse, les médias, les livres des écoles, bref le contenu de tout ce qui est enseigné. Et par-dessus tout, il s’est approprié aussi d’une manière marchande, le savoir lui-même.

Pour la première fois, nous voyons la formule inventée par ce penseur qui a produit le concept de biosphère qui était en soviétique chimiste, un prix Nobel mondial de chimie et qui a inventé un autre concept, celui de NOOSHERE, l’ensemble du savoir humain. Dans les années 30, c’était quelque chose de complètement éparpillé. Aujourd’hui, tout a été rassemblés dans la toile du numérique. Une véritable noosphère, numérique existe. Si bien que la possibilité est établie pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, que la totalité du savoir soit dans les mains d’un certain nombre de gens limités qui, pour que vous puissiez y accéder, vont vous en vendre l’accès. C’est donc l’analyse de Cédric Durand que vous avez entendu tout à l’heure, qui nous permet de bien comprendre ce nouveau mode d’organisation du capitalisme. Sa thèse n’est ni moins ni plus anticapitaliste. Elle vise à décrire le mode d’organisation de l’accumulation dans le monde tel qu’il est aujourd’hui.

Le capitalisme est en panne de productivité. Il ne sait plus la développer . Le capitalisme a sans cesse besoin de créer de nouveaux espaces d’accumulation. Je veux dire que les anciennes préoccupations de Rosa Luxembourg sur les limites de l’accumulation se retrouvent aujourd’hui après que le capitalisme ait tout essayé pour ouvrir de nouveaux espaces et forme d’accumulation. Cet espace élargi , le capitalisme l’a créé par la dette par exemple qui est l’appropriation d’un futur avant qu’il existe. A présent voici la transaction sur l’accès au savoir par les droits de passage. Pour faire quoi que ce soit, vous devez payer un droit de passage et pour pouvoir entrer dans la circulation de la marchandise l’Atelier est en Mondial. Pour passer d’un compartiment à l’autre de l’atelier, il faut être inclus à l’intérieur de la globalisation numérique et donc des échanges qui s’y déroulent. L’adversaire a changé de visage, il a changé de méthode, il a changé d’idéologie.

Dans ce cadre, le suprémacisme n’est pas simplement la reproduction d’une combinaison particulière du fascisme comme négation de la lutte de classe, du nazisme comme affirmation raciste d’une supériorité. C’est un combiné qui prend à sa charge toutes les formes de domination, non pour les éteindre, les ralentir, les transformer en compromis, mais pour les exalter et leur permettre d’aller au bout d’elles-mêmes, jusqu’au bout.

Le capitalisme ne peut pas continuer sur la logique, y compris avec l’IA où d’un côté il y aurait des progrès techniques, une accélération extraordinaire de capacités à produire et en même temps à réduire sans cesse la base de la consommation, parce que les salaires n’y sont pas, parce que le travail gratuit est censé remplacer toutes les autres activités qui conduisent à la reproduction de l’existence humaine. Il lui faut nécessairement vaincre cet obstacle. Voilà la phase dans laquelle nous sommes.

Nous avions besoin de cette Fondation « pour le peuple ». Nous autres les insoumis, nous attachons une importance centrale à la question de la production des idées et des alternatives programmatiques. Par exemple, la question de la planification écologique. Pour nous, la planification écologique a été faite à partir d’un mot qui sert de provocation. Le mot planification, qui provoque l’effet d’un chiffon rouge sur nos adversaires. Ils se mettent aussitôt à hurler que nous voulons recréer l’Union soviétique. Cela nous arrange (pas que de recréer l’Union soviétique, nous n’y pensons pas). Ce qui nous arrange, c’est qu’ils poussent des cris contre nous. Cela créé le débat public. Nous aurions pu prendre un vocabulaire beaucoup plus conventionnel, Nous aurions pu dire, comme disent les technocrates, la « gestion prévisionnelle ». Eh bien, nous avons choisi d’appeler cela la « planification ». Mais il y a un autre piège dans ce piège. En nous traitant de Soviétiques, entre autres choses, nos adversaires ne voient pas se répandre tout ce que porte cette idée. La planification a un contenu économique et social extrêmement dense. C’est la nationalisation du temps. Le capitalisme est le royaume du temps court, de l’accumulation accélérée du cycle « argent, marchandise, argent ». Le cycle du capital doit sans cesse s’accélérer, sans cesse accélérer pour assurer l’accumulation. La planification signifie donc le rétablissement des droits du temps long. Le temps long et le seul qui nous permette de faire correspondre la production, la reproduction de l’espèce et la vie en harmonie, non pas au sens poétique, mais au sens très exactement cyclique, avec ce qu’il est convenu d’appeler la nature, en supposant que la nature et l’être humain soient deux choses différentes. Voilà dans quoi nous sommes plongés. Évidemment c’est la substitution d’un ordre par un autre.

J’ai été militant d’un Parti socialiste comme vous le savez, ce qui faisait de moi, dans le meilleur des cas un réformiste, radical. Eh bien, s’il s’agit seulement d’emballer les nouvelles réalités avec des mots qui puissent rassurer, va pour le « réformisme radical ». Mais je n’e crois plus ce mot. Je crois à l’imminence des révolutions citoyennes. Car je pense qu’un nouvel acteur a surgi dans l’histoire. Cet acteur, c’est le peuple. C’est à dire toute cette immense partie de la population qui, pour produire à reproduire son existence matérielle, a besoin de transiter, de passer par les réseaux collectifs. C’est à dire d’accéder à des services qui ne peuvent être assumés qu’en réseaux, réseaux d’électricité, réseaux d’énergie, réseaux pour la nourriture. Là, je dis le gaz, c’est l’eau, l’électricité c’est toutes les prestations qui permettent la reproduction sociale. Et la reproduction de la vie matérielle passe par les réseaux collectifs par les quels l’accumulation capitaliste entre dans tous les domaines sans exceptions. La collectivisation des réseaux est une des premières tâches des gouvernements insoumis ou des gouvernements collectivistes parce que c’est par ce moyen qu’il y a la possibilité d’abord de rétablir la dictature du temps long sur le temps court qui aujourd’hui exerce sa dictature.

Et c’est deuxièmement, le moyen de prendre en compte un mode de gouvernement qui se construit son action par la satisfaction des besoins. La prise en compte politique des besoins nécessite la démocratie, c’est à dire la capacité pour les gens de dire ce dont ils ont besoin et de structures de base dans lesquelles ils peuvent le dire. C’est pourquoi la démocratie n’est pas, comme je l’ai entendu dire dans ma jeunesse, une sorte de concession qu’on ferait à la bourgeoisie pour ne pas lui être trop désagréable. C’est au contraire la condition même de l’accomplissement du collectivisme. Pas de collectivisme possible sans démocratie c’est à dire sans égalité du droit de chacun pour dire ce qui est bon pour tous . Les suprémacistes, eux, veulent l’inverse : ceux qui dominent décident de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas. Quant à nous, nous avons besoin de tout le monde pour savoir ce qui est bon et ce qui ne l’est pas.

Car la société que nous allons faire naître nécessite aussi une relecture de la manière avec laquelle tous nos besoins sont accomplis. Chez les êtres humains, tout est « artificiel ». Nous avons des besoins en tant qu’espèce, nous avons besoin de dormir, nous avons besoin de nous reproduire, nous avons besoin de nous nourrir. Mais la manière de le faire dépend de modes, de rites, de perceptions culturelles. Nous sommes des êtres socio-culturels. Dès lors, si nous voulons changer la société, nous devrons changer aussi de fond en comble nos modes de consommation. Et ceci n’est pas possible par la force. Il est nécessaire de le faire par consentement de l’ensemble de la société, donc par une élévation du niveau de conscience de la société, donc par une élévation de son niveau de savoir. Ce qui exclut que ces savoirs deviennent des marchandises. Sinon seuls y accéderaient ceux qui auraient les moyens de se les procurer.

Voilà quelles sont les tâches immenses. Repenser notre époque, repenser les raisons pour lesquelles le mode d’accumulation conduit au déferlement du racisme, de l’islamophobie, du sexisme non comme des conséquences imprévues, mais comme un plan méthodiquement appliqué pour faire continuer le pouvoir des dominants. Et deuxièmement, être capable de penser une autre forme de société où la socialisation de la vie humaine serait une réelle production collective consciente c’est-à-dire démocratique, en permettant de penser une autre façon d’accéder à la réalité.

Ce sont des tâches évidemment extraordinairement ambitieuses. J’’en suis conscient, mais je pense que c’est une des vérification de la nécessité du collectivisme. Nous avons de plus grandes chances de trouver une solution si nous y mettons tous que si nous, en abandonnant la gouvernance à quelques-uns.


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