Trump, la théorie du fou et le choc du réel

vendredi 24 avril 2026.
 

Les récents épisodes de la guerre au Moyen-Orient, lors desquels le président des États-Unis s’est dit prêt à détruire une civilisation, ont relancé le débat : Trump joue-t-il au fou ou est-il simplement fou ? Il est en tout cas saisi de l’ambition démesurée de redessiner la carte du monde.

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Comment rendre compte des menaces apocalyptiques de Trump sur l’Iran, de ses revirements et de sa prétention continue à la réussite de ses « plans » ? La « théorie du fou » est souvent invoquée à son propos. Discutée pour la première fois sous Richard Nixon, président des États-Unis entre 1969 et 1974, elle consiste à faire croire à l’adversaire que le président est imprévisible, voire irrationnel, pour obtenir des concessions qu’une négociation classique n’aurait pas permises.

Peut-on rationaliser a posteriori les attaques sur l’Iran, notamment en invoquant cette théorie du fou ? On peut en douter. D’abord parce que la clé de la théorie, c’est précisément que le leader ne soit pas réellement fou, qu’il y ait une fin derrière le moyen, une stratégie derrière la tactique – ce qui n’est guère évident à ce stade. Ensuite parce qu’elle était dirigée contre les adversaires des États-Unis, là où Trump l’applique uniformément, après avoir déclaré qu’il n’y avait ni ennemis ni amis permanents.

Toute forme de rationalisation est risquée avec Trump, plus encore quand le résultat produit ajoute un problème qui n’existait pas auparavant, sans qu’aucun des différents objectifs fixés au début de l’opération ait été atteint. Le président états-unien semble plutôt s’être laissé griser par l’absence de conséquences de ses frappes sur l’Iran l’an dernier, mais surtout par son opération au Venezuela.

Enivré par ce « formidable spectacle », il a pris confiance en lui et en l’utilisation de l’outil militaire. Il s’est laissé entraîner par les prédictions optimistes de Nétanyahou, qui cherche depuis des années à impliquer les États-Unis dans une guerre contre l’Iran. Avec son arrogance narcissique et désormais sa folie des grandeurs, Trump semble bien plus fou que ne le suppose la théorie du fou.

Grisé par cette force militaire qu’il commande en tant que chef des armées, avide d’une place glorieuse dans l’Histoire à défaut du prix Nobel de la paix, l’hôte de la Maison-Blanche se délecte en agent du chaos, « disrupteur » en chef d’un ordre international que son pays avait construit mais dont il est convaincu qu’il est désormais contre-productif pour les intérêts des États-Unis.

Brutalisation des relations internationales

On connaissait la prédilection de Trump pour la vulgarité et les insultes, courantes dès son premier mandat. Désormais, il menace publiquement de crimes de guerre et de « l’éradication d’une civilisation » – ce qui correspond, juridiquement, à la définition du génocide. C’est une rupture dans la posture des États-Unis sur la scène internationale. Chose rare, elle a même conduit des élus républicains, plus nombreux et plus explicites que d’habitude, à exprimer leur malaise.

Dans le même temps, Trump a absous l’aide militaire russe à l’Iran (« Nous faisons la même chose en Ukraine », a-t-il déclaré sur Fox News). Par son comportement, il fait du régime de Vladimir Poutine une puissance dont les crimes seraient équivalents à ceux des États-Unis, et de la Chine un partenaire raisonnable et fiable. Le prétendu « art du deal », jadis déployé à New York dans le secteur immobilier selon un style mafieux, désormais exporté à l’échelle planétaire, accélère la brutalisation des relations internationales.

Les alliances américaines, longtemps l’atout majeur du pays, s’effritent, pendant que ses adversaires se rapprochent toujours plus.

Le comportement de Trump met aussi à nu la contradiction géopolitique majeure de son administration. Comme l’avaient noté ses propres services de renseignement l’année dernière, les adversaires des États-Unis – Russie, Chine, Corée du Nord, Iran – agissent de manière de plus en plus coordonnée, une évolution accélérée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022.

Trump peut croire qu’il n’existe pas d’ennemis ni d’amis permanents, et qu’il peut travailler pragmatiquement avec tous les pays. La guerre contre l’Iran a démontré l’inverse : les alliances américaines, longtemps l’atout majeur du pays, s’effritent, pendant que ses adversaires se rapprochent toujours plus.

Pensée magique

La séquence a confirmé autre chose : Trump est devenu le plus va-t-en-guerre de sa propre administration. Il a dynamité les processus et agences de politique étrangère et s’est entouré de courtisans qui n’osent guère le contredire. Sa requête budgétaire pour le Pentagone – plus 40 %, au détriment notamment des programmes sociaux dont bénéficient ses propres électeurs et électrices – confirme la dérive et constitue un élément de plus qui pourrait pulvériser la coalition victorieuse de 2024.

Trump n’a jamais servi sous les drapeaux. Il a passé sa vie à construire des simulacres de puissance : gratte-ciel, casinos, téléréalité, etc. L’armée américaine est peut-être la seule puissance réelle qu’il a jamais manœuvrée, et la tentation de la déployer comme il brandissait les menaces juridiques et ses armées d’avocats semble désormais plus forte que tout.

Trump semble perdre chaque jour davantage tout sens de la réalité

En février, peu avant de donner son feu vert en choisissant de croire les prédictions optimistes du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou plutôt que les mises en garde de son chef d’état-major, Trump a eu le polémiste Tucker Carlson au téléphone, qui s’inquiétait d’une possible guerre contre l’Iran. Trump a voulu le rassurer : « Je sais que tu t’inquiètes, mais ça va aller », a-t-il dit. Carlson lui a demandé comment il pouvait en être sûr. « Parce que ça a toujours été le cas », a répondu le président.

Ce n’est plus de la tactique – que l’on parle d’« art de la négociation » ou de théorie du fou –, c’est de la pensée magique. Isolé dans sa bulle de validation et de désinformation, Trump semble perdre chaque jour davantage tout sens de la réalité.

Ce qui distingue ce second mandat Trump du premier, c’est la volonté de « saisir l’instant » – d’exploiter ce moment de transition géopolitique pour redessiner la carte du monde. Les outils du hard power sont privilégiés dans cette théorie Maga (« Make America Great Again ») de la puissance, adoubée par certains des idéologues nationaux-conservateurs. Outils économiques, avec les droits de douane notamment, mais de plus en plus militaires, à mesure que Trump prend confiance en lui et se délecte de l’usage de la force.

Cette démesure rappelle, non sans ironie, l’hubris des néoconservateurs de l’entourage de George W. Bush après le 11 septembre 2001. Un conseiller de Bush avait déclaré à l’époque : « Nous sommes un empire maintenant, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. » Trump l’exprime plus prosaïquement – « You can just do things » – mais l’idée est la même.

Autre écho de l’époque Bush fils, cette théorie Maga de la puissance est infusée d’une profonde angoisse du déclin, un élément de langage récurrent des trumpistes, commun à toutes les extrêmes droites à travers l’Occident. Et on voit ressurgir les références au « choc des civilisations » cher à Samuel Huntington, souvent invoqué après les attentats de 2001.

Mais cette approche pourrait se révéler largement contre-productive, tout comme la grande ambition néoconservatrice a accéléré la fin du moment unipolaire lorsque l’ordre international était dominé par les seuls États-Unis, sans puissance adverse à leur mesure. Lors de ce second mandat, Trump pourrait tout aussi bien accélérer l’ascension de la Chine, le rapprochement des adversaires de Washington, le délitement de ses alliances et, in fine, le déclin des États-Unis dans le système multipolaire qui se dessine.

Maya Kandel


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