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Nouveau « conseiller spécial » de Jordan Bardella, François Durvye laisse derrière lui un bilan critiqué à la tête du fonds du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, aujourd’hui lourdement endetté. Juste avant son départ, il a empoché plusieurs millions d’euros sur une opération, selon des informations de « Mediapart ».
DansDans un milieu de la finance habitué à fuir la lumière, François Durvye a ces dernières années dérouté plus d’un de ses pairs par une certaine obsession pour son image dans les médias. Ceux-là n’ont pas été surpris par la façon dont le quadragénaire a soigné l’annonce de son arrivée officielle au Rassemblement national (RN), au sein duquel il vient d’être propulsé « conseiller spécial » de Jordan Bardella.
Le 31 mars, jour même où il quittait son poste de directeur général du fonds d’investissement du milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, Otium Capital, pour rejoindre la garde rapprochée du président du RN, François Durvye se faisait tirer le portrait par Le Figaro sur les toits de Paris.
La photo illustrait le lendemain un entretien exclusif dans lequel le polytechnicien, qui conseillait déjà officieusement Marine Le Pen et Jordan Bardella depuis cinq ans, se targuait « d’être un pont entre certains milieux économiques » et l’état-major frontiste, mais aussi de « participer à toute [la] réflexion programmatique [du RN] » pour la présidentielle de 2027.
En coulisses, sa campagne de communication a révolté bon nombre d’actuels ou anciens collaborateurs d’Otium et des sociétés contrôlées par le fonds. Car au moment où il décide de se consacrer pleinement à la politique, celui qui s’impose comme la caution du RN sur les questions économiques – il ne cache pas son intention de devenir ministre de l’économie et des finances si l’extrême droite arrivait au pouvoir – est rattrapé par son bilan après quatre années à la tête de l’entreprise.
« François s’en va avant le déluge. Il fallait qu’il parte avant que le pot aux roses soit découvert », fustige un ancien cadre d’Otium, qui comme toutes nos sources a, par crainte de représailles, requis l’anonymat avant d’accepter de témoigner auprès de Mediapart.
« Le bateau coule »
Recruté en 2022 par Pierre-Édouard Stérin pour gérer sa fortune, François Durvye laisse derrière lui un fonds menacé par un endettement jugé « colossal » en interne, une tension maximale sur sa trésorerie, et une réputation plombée par un mélange des genres permanent entre la vocation purement capitaliste d’Otium et les ambitions politiques de son directeur général auprès de l’extrême droite.
« Otium est aux abois. C’est un secret de Polichinelle dans Paris », souffle un ex-poids lourd de l’entreprise, fataliste. Une ancienne de la maison abonde : « Si François se lance en politique et ne laisse que des pots cassés derrière lui, ce n’est pas juste. Les gens chez Otium se disent qu’il n’y a pas de raison que le bateau coule et pas lui avec. »
La santé alarmante du fonds n’a pas empêché François Durvye de toucher un joli chèque avant son départ. Fin 2025, il a cédé ses parts – pour plusieurs millions d’euros selon différentes sources internes – dans le géant des loisirs Otium Leisure (rebaptisé Hadrena pour se dissocier du nom d’Otium, devenu radioactif). Le timing et le montant de la vente de ces actions, qui lui avaient été octroyées à son arrivée en 2022, a scandalisé tant chez Otium que chez Hadrena.
Et pour cause : enclenchée au même moment pour faire rentrer du cash dans les caisses d’Otium, la mise en vente précipitée de Hadrena a pour l’instant échoué. Il y a trois ans, le groupe était pourtant encore surnommé dans les couloirs d’Otium « le second milliard » de Pierre-Édouard Stérin – le premier étant, sur le papier, l’entreprise de coffrets cadeaux Smartbox, qui a fait la fortune de l’homme d’affaires.
Il est tellement certain de sa supériorité qu’il n’écoute pas, il n’étudie rien.
Un ex-cadre d’Otium Capital
Pendant des années, Otium a présenté Hadrena comme les « “Joyaux de la Couronne” » pour « gonfler leur valorisation générale », relève un témoin, qui pointe le décalage entre cette présentation mirifique et l’implication, quasi nulle, de l’actionnaire dans la compréhension du marché de l’entreprise, et de ses perspectives de développement.
Questionné par Mediapart sur la vente de sa participation, François Durvye a d’abord démenti avoir détenu des parts dans Otium Leisure – une information pourtant inscrite dans les documents comptables de sa holding personnelle, que nous avons consultés. « Les mouvements d’investissement ou de désinvestissement de ma holding, ça me regarde », a finalement évacué l’ex-directeur général d’Otium.
Sur LinkedIn, le dirigeant s’est vanté à son départ du « doublement en seulement quatre ans » de la valeur des actifs gérés par Otium, « passé[e] d’un peu moins d’un milliard d’euros à [s]on arrivée à près de deux milliards d’euros aujourd’hui ». Un chiffre invérifiable, mais dénoncé par plusieurs de nos sources comme étant artificiellement gonflé. « C’est une boîte noire. La compta est opaque, personne n’a accès aux comptes d’Otium », souligne l’une d’entre elles.
Quand il est recruté à la tête d’Otium en mars 2022, François Durvye est encore novice dans la finance. En interne, le choix de ce profil issu du secteur pétrolier étonne. « C’est vrai que les premiers mois, on ne parlait pas la même langue, se souvient un ancien collaborateur. Mais j’ai été très surpris par sa capacité à s’adapter assez vite à cet environnement. Ça reste un cerveau qui va vite. »
Mais rapidement, le Versaillais, ancien militant du Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers, unanimement décrit comme « charismatique », « intéressant », « intelligent » et « convaincu de l’être », inquiète ses équipes par sa propension à engager au doigt mouillé des fonds dans des sociétés. « Il est tellement certain de sa supériorité qu’il n’écoute pas, il n’étudie rien, et il part sur absolument tous les sujets par a priori. Et c’est comme ça qu’il se plante à chaque fois », décrit un ancien cadre.
« Avec François le mode, c’est “d’abord j’agis, puis je réfléchis”, confirme le dirigeant d’une entreprise contrôlée par Otium. Il a dilapidé beaucoup de capital dans toutes les directions. » Plutôt que de calmer les ardeurs de Pierre-Édouard Stérin, le nouveau directeur général les a accentuées.
S’il est capable en deux ans de planter un fonds qui marchait du tonnerre, c’est qu’il ne faut pas lui donner les clés du camion.
Une ancienne d’Otium
« Il n’y a aucun succès chez Otium depuis trois ans », estime une ancienne collègue de François Durvye. Depuis l’automne 2025, la trésorerie du fonds s’est même asséchée, en raison notamment du recul de l’activité de Smartbox, qui jouait historiquement le rôle de vache à lait. Au point qu’Otium s’est retrouvée en difficulté pour payer les salaires de ses collaborateurs et collaboratrices au cours du dernier trimestre.
En septembre 2025, Pierre-Édouard Stérin a même été contraint d’exfiltrer 450 000 euros des garanties financières qu’il avait apportées au club de rugby du Biarritz Olympique (BO) qu’il était en train de racheter. La manœuvre a valu au BO d’être sanctionné dans la foulée par la Ligue nationale de rugby.
En faisant le choix de réinvestir en permanence les capitaux à sa disposition, le fonds de Pierre-Édouard Stérin a toujours fonctionné avec une trésorerie à flux tendus. Un modèle viable tant qu’Otium arrive à faire régulièrement rentrer de l’argent frais en cédant des start-up florissantes. Or, malgré le succès de la vente, ces derniers jours, de sa pépite dans le secteur du parfum, « il y a beaucoup d’argent mobilisé dans des sociétés dont on ne peut pas sortir », note un témoin.
Le soutien de Pierre-Édouard Stérin
Au même moment, le lourd endettement d’Otium – 400 millions d’euros, a reconnu François Durvye dans La Lettre en décembre 2025 – met l’entreprise sous pression. « La question n’est pas de savoir si Otium est vraiment valorisé à 2 milliards ou non. Le sujet, c’est que s’il n’y a plus de cash, ce sont les banques qui finiront par reprendre Otium », redoute un cadre de la société.
« S’il est capable en deux ans de planter un fonds qui marchait du tonnerre, c’est qu’il ne faut pas lui donner les clés du camion. À quel moment on va filer les milliards de dépenses de la France par an à ce gars ? », s’emporte une ancienne d’Otium.
Auprès de Mediapart, François Durvye reconnaît « volontiers » certains « échecs ». Mais ceux-ci sont inhérents au « métier » d’investisseur, rappelle-t-il : « Dans capital-risque, il y a risque. » « J’ai bénéficié du talent de mes prédécesseurs, qui avaient fait des investissements brillants dans des choses qui ont généré des liquidités. Et mes successeurs bénéficieront, malgré mon incompétence, de quelques bons investissements qu’on aura faits pendant ma période », poursuit-il en maniant l’ironie.
Soulignant que divers collaborateurs d’Otium l’ont félicité sur LinkedIn pour son action chez Otium à l’annonce de son départ, François Durvye ajoute : « La seule personne qui peut juger de la satisfaction qu’a pu donner ou non mon intervention pendant ces quatre années, c’est Pierre-Édouard Stérin. »
François a nourri Pierre-Édouard dans son côté tous azimuts, en mélangeant tout : le politique, l’économie et la philanthropie.
Une source interne à Otium
Le nouveau conseiller spécial de Jordan Bardella sait qu’il est encore pleinement soutenu par le milliardaire catholique. « Je suis donc le seul à avoir une vue exhaustive de son action et le seul légitime à juger sa performance », confirme Pierre-Édouard Stérin à Mediapart, en renouvelant « toute [s]a confiance » à François Durvye. « Je suis très déçu qu’il soit parti au regard de ce qu’il a réalisé et de ce qu’il aurait pu continuer à réaliser s’il était resté chez nous », insiste même l’exilé fiscal en Belgique.
« François a nourri Pierre-Édouard dans son côté tous azimuts, en mélangeant tout : le politique, l’économie et la philanthropie », juge-t-on chez Otium. Le parasitage de la réputation du fonds par le rôle politique assumé de François Durvye – tout comme le lancement fin 2023 du plan Périclès de Pierre-Édouard Stérin pour favoriser l’arrivée de la droite et de l’extrême droite au pouvoir – a, de fait, achevé de mettre en péril la crédibilité d’Otium.
« François était plus intéressé à me parler de ses histoires politiques que des opérations sur lesquelles on travaillait », se remémore un ancien cadre, décrivant celui qui a racheté avec Stérin pour 2,5 millions d’euros la villa « invendable » de Marine Le Pen d’« animal politique » à l’« ambition sans limites ».
Tout en conseillant déjà Marine Le Pen et Jordan Bardella sur son temps libre, le patron d’Otium a surpris plus d’un·e collègue en affichant, en petit comité, son mépris pour les élu·es du RN et leur allié Éric Ciotti de l’Union des droites pour la République (UDR) – pour lesquels Durvye et Stérin, et la petite équipe de Périclès, se sont pourtant mis en ordre de bataille lors des législatives anticipées de 2024. « Il les considère tous comme nuls et intellectuellement limités », soutient un ex-collaborateur. Sollicité, François Durvye dément avoir tenu de tels propos.
Plusieurs fois, Pierre-Édouard Stérin s’est vu encouragé par son premier cercle à se séparer de ce bras droit jugé « dangereux ». En vain. « Quand tout le monde critiquait François en disant qu’il menait Otium vers l’abîme, Pierre-Édouard nous disait : “Je vous interdis de parler comme ça du prochain ministre des finances” », se souvient un ancien.
Pour décrire la relation entre les deux hommes, le terme d’« emprise » revient presque systématiquement dans la bouche de nos interlocuteurs. « Pierre-Édouard boit les paroles de François », constate l’un d’entre eux. « Otium est trop gros pour Pierre-Édouard aujourd’hui. Je pense sincèrement qu’il est perdu », s’inquiète un proche du milliardaire. D’autres estiment que l’homme d’affaires est lucide sur ses déboires financiers, mais sait tout autant que son ancien lieutenant pourra lui être précieux si le RN accède au pouvoir en 2027.
Jordan Bardella, lui, affiche déjà une confiance totale envers François Durvye. « Son parcours d’investisseur, sa connaissance de l’économie réelle et du fonctionnement des entreprises seront des atouts précieux pour notre mouvement et demain, à la tête de l’État, pour notre pays », a déclaré le potentiel candidat à la présidentielle à l’occasion du ralliement de l’ancien patron d’Otium.
Alexandre Berteau et Antton Rouget
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