Comment le piège de la guerre s’est refermé sur Donald Trump

dimanche 12 avril 2026.
 

L’avion de chasse abattu par l’Iran, contraignant l’armée américaine à lancer une opération de recherche et de sauvetage pour secourir ses deux pilotes, est venu rappeler au président états-unien que la guerre n’était pas un jeu. Et que l’Iran pouvait lui « tenir tête ».

Le second pilote de l’avion de chasse états-unien, abattu par l’armée iranienne, a finalement été retrouvé. Donald Trump s’est vanté sur son réseau Truth Social du succès de l’opération de recherche et de sauvetage lancée dès vendredi 3 avril, qui avait permis de secourir un premier homme mais avait laissé planer le doute quant au second, qui restait introuvable jusqu’à samedi soir.

Le président américain a salué l’une des opérations « les plus audacieuses de l’histoire des États-Unis » (faisant au passage cinq morts en Iran), pour porter secours à un « incroyable officier d’équipage, qui se trouve également être un colonel très respecté », qui s’avère « SAIN ET SAUF ! ». Après près de deux jours de doute, durant lesquels il aura gardé le silence – c’est suffisamment rare pour être souligné –, il peut enfin souffler. Mais pour combien de temps encore ?

La guerre lancée contre l’Iran il y a plus d’un mois, main dans la main avec Israël (que personne ne semble vouloir ni pouvoir arrêter, malgré le génocide à Gaza, la colonisation en Cisjordanie ou l’invasion progressive du Sud-Liban), ne fait que s’enliser et montrer chaque jour un peu plus ses limites. Donald Trump a beau lancer des ultimatums, ponctués de menaces en tout genre, les autorités iraniennes maintiennent qu’elles ne céderont pas. « Vous vous souvenez quand j’ai donné dix jours à l’Iran pour CONCLURE UN ACCORD ou OUVRIR LE DÉTROIT D’ORMUZ ? Le temps presse : dans 48 heures, l’enfer s’abattra sur eux ! », a écrit le président états-unien sur son réseau Truth Social samedi 4 avril.

Le général Ali Abdollahi, chef du commandement des forces armées iraniennes, n’a pas tardé à lui répondre, rejetant l’ultimatum américain et reprenant la rhétorique de l’« enfer » : « Le président américain agressif et belliqueux, après avoir subi des défaites successives, a entrepris, de façon impuissante, instable et stupide, de menacer les infrastructures et les biens » de l’Iran. « Les portes de l’enfer s’ouvriront pour vous. » Comble de la provocation, après le sauvetage du second pilote, l’Iran a annoncé avoir abattu trois appareils militaires américains au cours de l’opération lancée par les forces spéciales américaines.

Pour l’heure, la guerre menée par les États-Unis et Israël n’a permis d’atteindre aucun des objectifs affichés au départ : un changement de régime, d’abord, comme s’il était possible de libérer un peuple de l’oppression sous les bombardements (Donald Trump a depuis changé de version en affirmant qu’un changement de régime n’était pas l’objectif) ; et empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, alors que le pays ne représentait jusque-là « aucune menace imminente pour la nation [américaine] », comme l’a souligné le directeur du Centre national américain de lutte contre le terrorisme, Joe Kent, lors de sa démission annoncée avec fracas dans une lettre en mars.

Un Iran renforcé

Pire, elle a conduit l’Iran à attaquer ses voisins et lui a permis de contrôler le fameux détroit d’Ormuz, situé entre l’Iran et Oman, où transitent habituellement de nombreux navires commerciaux permettant l’acheminement de pétrole vers d’autres contrées. Alors que 20 % du pétrole mondial y transite chaque jour, l’Iran en a acté le blocage, créant une sorte de droit de passage pour les navires de certains pays uniquement, considérés comme amis (Chine, Inde). Le 2 avril, un tout premier navire occidental, appartenant à la compagnie française CMA CGM, a été autorisé à quitter le détroit, selon le site Bloomberg. Mais les pénuries se font déjà sentir en Europe, où les prix des carburants ont flambé.

« Il a été dit que les pays d’Asie allaient en souffrir davantage, mais l’Asie n’est pas seulement représentée par la Chine, souligne le géopolitologue Didier Chaudet auprès de Mediapart. C’est aussi un certain nombre d’alliés et de marchés clés pour les Occidentaux, comme l’Inde, le Japon, la Corée du Sud… Et si l’Asie s’effondre, le monde entier en paiera le prix fort sur le plan économique. » Si l’on ajoute à cela les tensions récentes de la France avec un pays comme l’Algérie dont les ressources en hydrocarbures sont considérables, et « la bêtise de certains politiciens français qui en ont fait une cible, on est face à des difficultés à se fournir », ajoute-t-il.

Ils ont totalement sous-estimé les Iraniens.

Didier Chaudet, géopolitologue

Pour ce spécialiste du monde persanophone, qui a fait plusieurs « terrains de recherche » en Iran, les États-Unis de Donald Trump sont tombés dans un « piège à plusieurs niveaux » : celui d’une « guerre énergétique », mais aussi d’une « guerre asymétrique », en oubliant qu’un pays comme l’Iran « pouvait beaucoup plus facilement leur tenir tête dans un conflit que si les choses s’étaient faites par le biais de pressions habituelles » comme les sanctions.

Il rappelle que le régime n’avait « jamais autant été mis en difficulté » avec les mouvements de révolte (lourdement réprimés) de la population en début d’année, en plus des difficultés économiques liées aux sanctions : « Une Maison-Blanche qui aurait voulu agir intelligemment n’aurait pas déclenché cette guerre, elle aurait soutenu ces formes de pression. »

Au lieu de cela, la guerre permet aujourd’hui au régime en place de « remobiliser une partie de la population au nom du nationalisme » et de « causer des dommages aux pays voisins, en leur faisant comprendre que le fait de s’aligner aux Américains ne sert pas à les protéger ». Donald Trump « est finalement dans la continuité alors qu’il s’était présenté comme le président qui arrêterait de faire la guerre. Il a cru qu’en imposant la force, il allait pouvoir s’imposer en Iran comme ce fut le cas en Irak ou en Afghanistan. Mais ils ont totalement sous-estimé les Iraniens », analyse-t-il, évoquant cette fois le piège d’une « guerre psychologique ».

Car l’une des principales erreurs des États-Unis, qui ont suivi aveuglément Israël dans ce conflit, consiste selon lui à « regarder tous les pays du Sud de la même manière », alors que subsistent entre le Venezuela, l’Iran ou Cuba des « différences fondamentales ». « Ils ont cru qu’ils pourraient décapiter l’Iran comme ils pouvaient décapiter le Venezuela. On n’aime peut-être pas le régime iranien, mais il est organisé et représente plusieurs strates de la population. L’Iran est bien plus grand et plus organisé que ne l’était l’Irak de Saddam Hussein », conclut Didier Chaudet.

Tout à y perdre

Le rapport de force, et « la manière dont Donald Trump essaie de faire pression sur un Iran qui n’entre pas dans ce jeu-là, ne préfigurent pas d’une résolution du conflit à l’issue de cet énième ultimatum », a souligné Sébastien Boussois, directeur de l’Institut géopolitique européen, sur France Info ce dimanche 5 avril. Interrogé sur l’idée que le président américain puisse être « renforcé » par le sauvetage du second pilote, il rappelle que « cela part de ce que beaucoup aux États-Unis considèrent comme une erreur, [à savoir] l’engagement de Trump dans cette guerre, y compris du côté du camp MAGA ».

« Trump souffle le chaud et le froid dans une stratégie extrêmement floue », a-t-il ajouté. Un engagement au sol serait « le point d’achèvement de son mandat », car la poursuite de la guerre en l’état « devient très compliquée à justifier et à légitimer auprès de son électorat », surtout à l’approche des élections de mi-mandat.

Pendant ce temps en Iran, neuf dissidents politiques ont été exécutés cette semaine, dans l’indifférence quasi générale. Le 30 mars au matin, deux prisonniers politiques « de longue date », Akbar Shahrokh Daneshvarkar, 58 ans, et Seyed Mohammad Taghavi, 59 ans, ont été exécutés « à l’issue de simulacres de procès expéditifs » menés par le tribunal révolutionnaire de Téhéran, a dénoncé le Comité de soutien aux droits de l’homme en Iran. Le lendemain, deux autres prisonniers, Babak Alipour, 34 ans, et Pouya Ghobadi, 33 ans, ont été exécutés à la prison de Ghezel Hesar. Trois jeunes hommes ayant participé aux mouvements de révolte en janvier, Amirhossein Hatami, 18 ans, Mohammad-Amin Biglari, 19 ans, et Shahin Vahedparast, 30 ans, sont aussi concernés.

Dans la région, les Émirats arabes unis ou encore le Koweït ont été visés par l’Iran dimanche – des sites de l’industrie de l’aluminium pour les premiers, et des cibles militaires américaines pour le second –, comme l’a affirmé l’armée iranienne dans un communiqué. L’armée israélienne a également annoncé faire face à de nouvelles attaques de missiles iraniens dimanche au matin.

Au Liban, où Israël continue de frapper, au moins quatre personnes ont été tuées et trente-neuf autres blessées dans un bombardement dans la banlieue sud de Beyrouth, rapporte L’Orient-Le Jour et sept personnes tuées près de Saïda. Après des frappes israélo-états-uniennes dans le secteur de la centrale de Bouchehr ce week-end, Donald Trump, désormais embourbé dans le piège de la guerre, a annoncé vouloir frapper « des centrales électriques et des ponts » en Iran mardi prochain. Il aurait tout à y perdre.

Nejma Brahim


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message