Après les municipales : L’union de la gauche est-elle électoralement condamnée ?

vendredi 3 avril 2026.
 

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Le deuxième tour des élections municipales n’a pas été une grande réussite pour la gauche, même là où elle a réussi à fusionner ses listes entre les deux tours. L’urgence à gauche n’est pas d’accuser LFI d’être des « boulets » et les électeur·ices PS d’être des traîtres, mais plutôt de se demander comment les idées de la gauche - donc la rupture avec le capitalisme néolibéral et l’autoritarisme étatique - peuvent être défendues sans s’aliéner la majorité.

Le deuxième tour des élections municipales n’a pas été une grande réussite pour la gauche, même et surtout là où elle a réussi à fusionner ses listes entre les deux tours [1].

Une erreur d’analyse commune et délétère pour expliquer la mauvaise performance des listes communes de la gauche, serait que l’électorat socialiste, face à des listes d’union incluant des candidat-es de la France insoumise, aurait préféré la droite.

Comme le dit Boris Vallaud lundi matin, « LFI nous a fait perdre ». C’est presque partout faux. Dans la plupart des villes perdues par la gauche unie, le nombre de voix de gauche est stable entre premier et deuxième tour. Par contre, il y a souvent une grosse mobilisation de personnes s’étant abstenues de voter au 1er tour, et qui vont aux urnes au 2nd, sûrement pour empêcher une victoire de la gauche unie.

Prenons Limoges, où c’est un candidat LFI qui passe tête de liste suite à une fusion : LFI + PS font 18000 voix environ au 1er tour, contre 12000 à droite, 4000 au centre et 5000 pour le candidat RN (qui se maintient).

Mathématiquement, dans une triangulaire, et avec une stabilité des votes, ça aurait dû passer. Mais au 2nd tour, si la gauche unie reste à 18000 voix, par contre la droite passe à 23000, 9000 de plus. Ces 9000 viennent des voix centristes, un peu du « vote utile » des électeur·ices RN, mais aussi de 2500 nouveaux votants. Est-ce que ça serait dû à la tête de liste LFI ?

On peut en douter, si on regarde le scénario à Clermont-Ferrand, où la tête de liste est PS : LFI + PS font 18500 au 1er tour, 13500 à droite, 2500 au centre, le RN à 4500 se maintient, normalement c’est plié. Mais le total gauche reste à 19000 au 2nd tour. En revanche, la droite fait le plein, 21500 voix, grâce à 3500 RN mais aussi 3000 qui avait séché le 1er tour.

Parfois, comme à Toulouse, on a la combinaison entre une légère baisse des voix de gauche (- 3500 si l’on ne prend pas en compte les voix d’extrême gauche, sûrement un peu plus en réalité, sûrement des électeur·ices PS qui refusent de voter pour une liste LFI), et une surmobilisation au second tour : 17 000 électeur·ices qui s’étaient abstenu·es au 1er tour votent au 2nd, certainement la grande majorité à droite.

Il y a des cas où le total gauche baisse significativement entre les deux tours en cas d’union, comme à Brest, mais ils sont rares, et toujours combinés à une montée de la participation qui profite à la droite. Évidemment, on ne sait pas à ce stade comment ça se passe exactement ; il y a peut-être des votants à gauche au 1er tour qui passe à droite au 2nd et qui sont remplacés par des abstentionnistes. Mais l’hypothèse d’une surmobilisation du vote à droite semble à ce stade la plus probable.

Quelles leçons en tirer ? D’abord, que ceux qui, au PS, disent avoir été plombés par LFI, se trompent ou mentent.

La fusion ne fait pas perdre de voix, en tout cas pas significativement. Par contre, face au risque de victoire de la gauche, il y a une surmobilisation de l’électorat, surtout quand la droite tient la mairie (Limoges, Toulouse). Est-ce que cette surmobilisation est due à l’image de LFI ? Peut-être, mais à mon avis se jouent surtout deux phénomènes :

1° L’absence de réserve de voix pour la gauche entre le 1er et le 2nd tour ;

2° L’attachement aux équipes municipales sortantes face à des listes qui se présentent comme des listes de rupture.

Pour le point 1, ce n’est pas un problème en soi. C’est le signe qu’entre LFI, PS/Verts/PCF et l’extrême gauche, les électeurices de gauche trouvent des candidatures qui leur conviennent. Mais ça pose la question des moyens de convaincre les abstentionnistes indécis-es entre les deux tours. Autant la gauche peut sembler être une menace à pas mal de ces indécis-es, autant il est difficile de les mobiliser pour empêcher la droite d’arriver ou surtout de se maintenir au pouvoir municipal.

Pour le point 2, dans un paysage local des villes de taille moyenne dominé par la droite, la prime donnée aux équipes sortantes est un problème épineux pour la gauche. Selon un décompte du Monde, si l’on regarde les listes affiliées à des partis, la droite dirige 1345 communes, le centre 589, des listes divers 579, l’extrême droite 61, tant qu’en face la gauche tient 802 mairies, et la gauche dite radicale 7.

Cette réticence à l’alternance profite parfois à la gauche, comme à Paris, où la candidate qui voulait se débarrasser des socialistes au pouvoir, Rachida Dati, est largement rejetée au profit de la continuité avec l’ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo.

Au-delà de la capitale, le PS réussit à garder 13 des 50 plus grandes villes de France sur les 17 qu’il contrôlait, et en gagne deux autres, loin devant les autres forces politiques. Reste que ce conservatisme limite les marges de manœuvre d’une gauche de rupture.

Bref, peut-être que l’urgence à gauche n’est pas d’accuser LFI d’être des boulets et les électeurs PS d’être des traîtres, mais plutôt de se demander comment les idées de la gauche (donc la rupture avec le capitalisme néolibéral et l’autoritarisme étatique) peuvent être défendues sans s’aliéner la majorité.

Et pour cela, il n’y a pas de mystère : ce n’est pas un combat purement électoral, mais un travail de long terme pour, d’une part, contrer le récit dominant faisant de la gauche un danger, et d’autre part, nourrir des formes d’organisation autonomes, non électorales, et d’abord dans les luttes, qui puissent redonner de la puissance aux classes populaires – et ainsi leur permettre de contrer, le moment venu, la surmobilisation des électeur·ices qui veulent par leur vote empêcher les forces de gauche de gagner des mairies.

Samuel Hayat

Chargé de recherche CNRS, CEVIPOF


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