À 32 ans, il renverse 40 ans de pouvoir… Qui est Alexis Chaussalet, nouveau maire du Tampon ? (extraits)

jeudi 2 avril 2026.
 

Article de Lény-Huayna Tible

Alexis Chaussalet, 32 ans, est donc le nouveau maire du Tampon. "Ce qui est relativement jeune", sourit-il, avant de nuancer aussitôt. "La jeunesse n’est pas forcément un argument."

Jeunesse triomphante

De près, Alexis Chaussalet dégage une énergie presque palpable. La trentaine vive, le corps en tension légère, comme prêt à repartir dès que l’échange se termine. Il ne s’installe jamais complètement.

Même debout, il oscille, ancré sans être immobile. Le visage est ouvert, mobile, traversé par les émotions qui affleurent sans filtre. Les yeux, surtout, captent l’attention, sombres et concentrés, avec cette intensité de ceux qui cherchent à convaincre autant qu’à comprendre.

Le jeune homme est à l’heure pour notre entretien, souriant, léger, comme si le nouveau poids de ses responsabilités n’était qu’une illusion. A l’heure et relativement précoce.

Chez lui, l’engagement ne date d’ailleurs pas d’hier. Treize ans à peine, et déjà dans la rue contre le CPE (contrat première embauche). "Je comprends ces injustices. Et je me dis, il ne faut pas accepter ça."

À quinze ans, dreadlocks et mégaphone en main, il crée une section lycéenne syndicale. En deux ans, elles seront quarante-deux sur l’île. "J’avais cette fibre militante." Le mot est faible. Chez lui, l’engagement est une colonne vertébrale. Il parle de lutte contre l’injustice comme d’autres parlent de météo.

Premières tentatives

Après le bac littéraire au lycée Roland-Garros, cap sur l’Hexagone, Sciences Po Aix. Une déception. "Je m’attendais à trouver des discussions politiques nourries. Et en fait, j’ai eu des gestionnaires." Alors il milite ailleurs. Dans les mouvements altermondialistes, dans les ONG, dans la rue. Contre les traités de libre-échange, contre la loi travail. "Ça me transforme beaucoup."

Puis le retour à La Réunion, en 2020. Besoin de souffler. Il monte une chambre d’hôtes. "Rien à voir", lâche-t-il, amusé. Mais chez lui, le naturel revient vite au galop. Engagements citoyens, luttes locales, puis la politique institutionnelle. Collaborateur parlementaire, candidat malheureux à deux reprises aux législatives. À chaque fois, de peu. Très peu.

Et puis cette fois. Le dimanche 22 mars 2026, quand il renverse la table, alors que les sondages et la presse - nous compris - ne donnaient pas cher de sa peau.

"Je suis né sous l’ère TAK. Je ne voulais pas mourir sous l’ère TAK"

"On n’est rien." Il insiste. "On est des opposants, on travaille, mais on n’a jamais été élus." Face à lui, des figures installées, des appareils solides, des décennies de pouvoir. 40 précisément de dynastie TAK, sans compter le fait, et pas des moindre, que la ville a toujours été à droite. "Je suis né sous l’ère TAK. Je ne voulais pas mourir sous l’ère TAK." La phrase claque comme un résumé.

Alors il joue ailleurs. Sur un autre terrain. Celui des abstentionnistes.

"On s’est dit, il y a une toute petite fenêtre. Et si elle existe, on va se donner au maximum." Porte-à-porte, réunions de quartier, discussions sans filtre. Pendant deux ans. "On allait chercher les gens. Vraiment." Et les jeunes, surtout.

Dans les moments plus calmes, son visage se ferme légèrement, comme s’il repassait intérieurement les étapes, les doutes, les calculs. Les traits se durcissent quand il évoque les attaques de campagne, les injustices.

La campagne n’a rien d’un long fleuve tranquille. "On a été victimes d’attaques, de violences, de taggages d’affiches systématiques, de calomnies." Il évoque "des accusations de profanation d’église" ou encore "mon numéro de téléphone publié sur les réseaux sociaux". Et un regret. "Moi, je rêvais d’avoir des débats sur la cantine scolaire, sur les classes de quartier. Ça n’a jamais eu lieu."

Puis tout s’éclaire à nouveau dès qu’il parle des militants, des jeunes, de l’équipe. Une alternance rapide, presque électrique, entre tension et relâchement.

Mais il retourne la charge. "Merci, grâce à vous, vous nous avez mis les projecteurs sur nous." Et surtout, une conviction. "Les électrices et électeurs sont moins couillons que ce que vous croyez."

Car au fond, sa victoire repose ailleurs. Dans le terrain. Dans ces "ronkozés", réunions de quartier où "50, 100, 150, 200 personnes" viennent débattre. "On a redit que la politique, c’est quelque chose d’extrêmement concret et du quotidien."

Faire équipe

Dans ce porte-à-porte méthodique. "Je suis censé passer trois fois minimum." Premier tract sans visage. "Quel avenir pour le Tampon en 2026." Puis un second. Puis un troisième. Jusqu’à cette scène récente. "Un gramoun me dit, mais c’est vrai, je me rappelle de toi, il y a deux ans, il n’y avait même pas ta figure."

Il parle souvent de collectif. "Faire groupe, faire équipe, c’est extrêmement important." Et refuse l’étiquette. "Je rejette le terme de professionnel politique." Même si on profil a fait mouche.

Le résultat est là. Huit points de participation en plus entre les deux tours. "Ces 8 points, ils sont pour nous." Une victoire arrachée moins sur les plateaux que sur les seuils de porte.

Dans son récit, il y a aussi une histoire personnelle. "Ma mère est d’origine métropolitaine, mon père est réunionnais." Une enfance "avec une boussole permanente de lutte contre l’injustice".

Alexis Chaussalet : "Le petit enfant que j’ai été a grandi avec cette notion de ne jamais s’habituer à l’injustice."

Et une forme de devoir. Il marque un temps d’arrêt, avant de poursuivre : "J’ai toujours eu l’impression de devoir le rendre."

"Le maire que je suis, c’est le résultat du militant que j’ai toujours été"

Le soir de la victoire, une image le percute. Un mégaphone, encore. Une place. Une foule. "La dernière fois que j’avais fait ça, j’avais 15 ans", se souvient-il. Même endroit. Même geste, 17 ans plus tard. Autre dimension. "Rien n’a changé de mes convictions."

Le grand (de taille) Alexis Chaussalet sourit en racontant cette scène, un sourire plus long, plus posé. Les épaules se détendent enfin. On devine, derrière la fatigue, une forme de fierté contenue. Pas démonstrative. Plutôt une satisfaction intérieure, presque silencieuse. Comme si la cohérence comptait plus que la victoire elle-même.

Ce fil tendu entre l’adolescent et le maire, il y tient. Il y voit une continuité, presque une promesse tenue. "Le maire que je suis, c’est le résultat du militant que j’ai toujours été."

Dans son récit, il y a aussi les autres. Les figures locales, les militants de l’ombre, les anciens combats. "Le Tampon est aussi à eux. Ils ne sont plus les oubliés."

Il parle vite, beaucoup, parfois avec des éclats. Hyperactif, comme il se définit lui-même. "Allergique à l’injustice", ajoute-t-il, comme un diagnostic.

Célibataire, passionné de randonnée qu’il n’a plus le temps de pratiquer, amateur de cuisine et de maloya. "Hier soir, j’ai eu une grande fierté de faire résonner une chanson sur la place de la mairie." Comme un symbole, encore.

Mais derrière l’élan, il y a déjà la gravité. "On a l’interdiction stricte de décevoir les gens." La phrase tombe, nette. Parce que ceux qu’il a convaincus sont souvent ceux qui ne votaient plus. "On n’a pas intérêt à les décevoir. Et on ne les décevra pas."

Dans les priorités, il cite "les cases de quartier", "une forme de démocratie radicale", ou encore "l’approvisionnement des cantines scolaires par les agriculteurs locaux, un levier de souveraineté alimentaire indispensable."

Mais derrière les mesures, une obsession. "Réconcilier la jeunesse avec la politique."

Et une ambition locale. "Le Tampon, avec le Tampon et tout le temps." Pas question de regarder ailleurs. Ou plus loin. Même face aux appels du national. "Ma bataille, c’est de contrer cette idéologie à l’échelle la plus locale possible."

Que reste-t-il, après la vague, après le bruit, après la bascule historique d’une ville verrouillée depuis quarante ans ? "L’espoir", dit-il simplement.

Et cette idée, presque obstinée, qu’au bout du compte, la politique peut encore être une affaire de proximité, de sincérité et de terrain. "On a écrit une histoire nouvelle pour le Tampon", avance-t-il, sans emphase excessive.

Il marque une pause. Et puis, comme une évidence : "On va travailler dur."


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