Saint-Denis : anatomie d’un soulèvement électoral

jeudi 2 avril 2026.
 

Était-ce une élection ou un soulèvement ? La victoire de Bally Bagayoko est un événement qui déborde de la « ville des rois morts et du peuple vivant ». Des femmes, des hommes, de tous âges, ont repris confiance dans leur capacité à peser sur le monde. Elles et ils ont retrouvé la fierté d’un Nous exigeant face à la violence de classe, à l’injustice et au chaos démocratique actuel.

https://regards.fr/saint-denis-anat....

De mémoire de Dionysien.es, on n’a jamais vécu ça. La salle des mariages de l’Hôtel de Ville est comble, grondante de la joie qui monte. Les mililitant.es de longue date se pressent avec une jeunesse smartphone au poing, des mamans en foulard, des têtes nouvelles comme les jeunes militant.es de Révolution permanente, des fonctionnaires de la ville… On crie, on pleure, on s’embrasse. Les résultats des 62 bureaux de vote arrivent peu à peu. Chaque cumul provisoire fait monter la tension et l’enthousiasme : 50,7, 50,3, 49,9, non 50,9. On commence à y croire : ça passe vraiment au premier tour !

On s’en doutait un peu. Les échos de la participation en hausse dans la journée, les jeunes qui votent dans les quartiers et puis la sidération à 20 heures : sur huit tables de dépouillement, pas une table où Bally Bakayoko est en dessous de 50. Le maire, Mathieu Hanotin qui préside le bureau n°1 ne s’y trompe pas. Visage fermé, regard fuyant, il disparaît dans les couloirs de la mairie sans proclamer les résultats de son bureau comme c’est pourtant la règle.

Alors Saint-Denis a commencé à reconquérir cette maison commune où il fallait, ces six dernières années, passer un contrôle d’identité pour assister au conseil municipal. La jeunesse entraîne tout le monde, chante, danse, saute, lance les slogans : « Hanotin casse-toi, Saint-Denis n’est pas à toi », « Gilet pare balle ! », « Siamo tutti antifascisti », « Nous sommes tous des enfants de Gaza », « Bally, Bally, Bally ! »… Jimmy a apporté son Djembé. Il faudrait pousser les murs.

Quand Bally Bakayoko arrive, il est porté en triomphe. Mais il a bien du mal à obtenir le calme pour la proclamation des résultats par le maire sortant, sonné comme ses adjoint.es présent.es. À une heure du matin passée, on ne parvient pas à se séparer sur le parvis de la mairie, verre à la main. On aimerait toutes et tous prolonger ce sentiment soudain de libération profonde. Celles et ceux qui se croisent le lendemain matin dans la rue s’étonnent encore et s’interrogent : « Tu ne trouves pas qu’on respire mieux ? »

Décidément, cette victoire électorale a une consistance particulière. Elle est plus que l’addition arithmétique de décisions personnelles. Elle a quelque chose d’un soulèvement, d’un événement libérateur partagé qui fonde du commun. Cette dimension éminemment politique est passée sous les radars de la plupart des journalistes, des commentateurs politiques, voire des analyses socio-politiques. Il fallait être là pour en sentir la force.

De l’essoufflement du communisme municipal….

La victoire de la liste socialiste avec 60% au second tour en 2020 pouvait pourtant apparaître comme la clôture d’une histoire longue d’un siècle, ouvrière, solidaire et communiste. L’inconcevable était arrivé. L’essoufflement de l’équipe sortante s’était soldé par la division au premier tour entre le maire sortant PCF (Laurent Russier) et un de ses adjoints non encarté, Bally Bagayoko, qui rejoint LFI et monte une liste insoumise citoyenne. Le PCF reste en tête mais la fracture est trop vive pour une réconciliation d’entre deux tours. La fusion n’a pas lieu. La liste de Bally Bagayoko se retire. La dynamique n’est plus là. Mathieu Hanotin, déjà élu député en 2012, triomphe.

Or dans une ville qui vote régulièrement à 75% à gauche, il n’y a que deux espaces politiques possibles pour le PS. S’il n’est pas l’allié minoritaire du communisme municipal, il cristallise les espoirs de celles et ceux qui s’y opposent. Il y a un électorat de droite dans la ville. Lorsque des intérêts locaux et des personnalités locales sont en jeu, cette droite investit massivement sur le PS. Jordan Bardella lui-même, alors électeur à Saint-Denis, s’est vanté d’avoir voté Hanotin en 2020.


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message