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Le maire socialiste François Cuillandre, en lice pour un cinquième mandat, a été contraint de s’allier à La France insoumise pour éviter une quadrangulaire et une défaite probable. Une fusion « technique » au pied du mur qui dessine des possibilités de convergences locales à gauche. Et satisfait ceux qui craignent une bascule à droite.
Dans le local de campagne du maire socialiste sortant François Cuillandre, le coordinateur de son programme, Yann Guéven, s’épanche auprès d’une camarade sur la courte nuit qui a suivi le premier tour des municipales. Une nuit de fusion express avec la liste de La France insoumise (LFI), arrivée en troisième position, juste derrière celle de l’édile, soutenu dans la campagne par sept formations de gauche.
« On a commencé à négocier à 1 h 30 du matin, et ça a fini à 12 h 30 », précise plus tard Cécile Beaudouin, tête de liste LFI. À l’issue de ces longues tractations, une alliance « technique » a été arrachée avec douze insoumis en position éligible. « C’est bouclé, les listes sont parties, glisse Yann Guéven, la déclaration de candidature imprimée devant lui. Et après, je dois appeler deux ou trois camarades qui sont sortis de notre liste. C’est humainement pas génial… »
Aux mains des socialistes depuis 1989, Brest pourrait aujourd’hui basculer à droite. Dimanche 15 mars, François Cuillandre, un proche de François Hollande, indéboulonnable depuis 2001, a engrangé seulement 23,8 % des suffrages exprimés, se hissant à la deuxième place, plus de six points derrière le candidat de la droite, Stéphane Roudaut. Les insoumis, eux, ont rempli leurs objectifs et se réjouissent d’un « super score, plus de 15 %, le RN derrière » – le candidat d’extrême droite Yves Pagès a obtenu 11,12 %.
Tristan Foveau, directeur de campagne du maire socialiste, évoque le « mur de la réalité » et la nécessaire « hiérarchie des périls » après un résultat « qui a sonné tout le monde ». « On a compris qu’on pouvait perdre la ville, avec tout ce que ça implique de casse sociale », dit-il. Les 7 162 voix recueillies par la liste insoumise se sont alors muées en bouée de sauvetage. « Mais on ne sauve pas François Cuillandre, on sauve Brest de la droite », sourit Cécile Beaudouin, qui est aussi la collaboratrice parlementaire du député LFI Pierre-Yves Cadalen.
Présent ce soir-là à ses côtés, le parlementaire assure à Mediapart n’avoir pas été pris à partie par les électeurs et électrices de gauche qu’il a croisé·es lors des premiers tractages qui ont suivi l’accord avec les socialistes : « J’ai vu des jeunes électeurs qui ont saisi immédiatement la menace de cette mairie à droite », explique-t-il.
À la PAM, ancienne imprimerie transformée en vaste tiers-lieu, ces mêmes électeurs et électrices se réjouissent d’ailleurs de cette alliance de circonstance. « Il vaut mieux avoir un programme moins radical que d’abandonner complètement », juge Angèle, une étudiante âgée de 19 ans. « La droite pour Brest, ce n’est pas logique. Une ville de marins, de commerce, d’échanges, ouverte sur le monde, jeune, dynamique », glisse Cosette Saby, électrice insoumise attablée avec ses enfants.
Nathalie, retraitée, confesse peiner à prêter une oreille attentive au jeu politique. « Mais je suis contente qu’ils s’allient, dit-elle tout de même. Si la droite gagne, ça représente moins de budget pour les projets artistiques et culturels. Et plus de fixettes sur les gens non blancs. » « Rester à gauche plutôt que de laisser la droite avec son programme de police armée », résume encore Angèle.
Pour l’heure, la cité finistérienne est encore un îlot préservé de la surenchère sécuritaire. Elle est d’ailleurs la dernière ville française de plus de 100 000 habitant·es dépourvue de police municipale. C’est seulement en amont du scrutin municipal que la création d’une force locale non armée a été esquissée par l’édile socialiste. « On était super fiers d’être une grosse ville qui avait fait ce choix. Le maire a tenu bon longtemps avec cette affaire-là. Cette problématique sécuritaire est hyper électoraliste », estime Marion, enseignante et électrice de LFI.
À ses côtés, Florent, lui aussi sympathisant insoumis, vante la gratuité des transports et de la cantine inscrite dans le programme de Cécile Beaudouin. L’enseignant s’était « juré de ne plus jamais voter PS », mais le fera de nouveau dimanche pour éviter « une catastrophe politique ». « Il y a le feu au lac, alerte-t-il, il faut savoir ravaler sa salive avec le PS. » Le Brestois n’oublie pas « les trucs d’appareil » : « Au national, le PS continue de cracher à la figure de LFI. Cuillandre est proche d’Hollande, qui continue avec son “pas d’alliance avec LFI” et on voit comment ils se comportent à Paris et Marseille… Ça retourne vite sa veste, le PS. »
Le 17 mars, sur France Inter, l’ancien président de la République s’est montré très réticent – le mot est faible – à l’idée que des accords entre les socialistes et les insoumis·es se nouent un peu partout en France. « François Hollande, ça ne le regarde pas », balaie Cécile Beaudouin quand on l’interroge sur le sujet.
« Vous avez vu ce qu’ils font à Tulle [fief corrézien de l’ex-chef de l’État – ndlr] ? Il peut s’occuper de sa circonscription, François Hollande ! », raille Tristan Foveau, directeur de campagne de François Cuillandre, en référence à la présence d’insoumis sur la liste d’union montée à Tulle dans l’entre-deux-tours. « On a eu des échanges tout du long [avec l’état-major socialiste], ajoute-t-il. La tête de liste d’une ville décide de sa stratégie de campagne. Je constate qu’on n’est pas les seuls, loin de là. »
On s’engueulera plus tard, comme du temps du NFP.
Cécile Beaudouin, ancienne tête de liste insoumise
Le lieutenant socialiste admet que cette « fusion technique » avec les insoumis·es « peut apparaître baroque ». « On n’est pas d’accord sur grand-chose : le passage en régie de l’eau, la police municipale, la gratuité des cantines et des transports. Ça tombe bien, ils continueront à porter ces messages au conseil municipal, dans un groupe autonome », explique-t-il.
En cas de victoire dimanche 22 mars, la place des élu·es LFI dans la majorité municipale prête encore à confusion. « Autonome, mais pas dans l’opposition », décrypte le numéro trois de la liste du maire socialiste sortant, l’écologiste Glen Dissaux. « “Opposition constructive”, on peut appeler ça comme ça », propose Tristan Foveau.
« On est en minorité municipale, plutôt que dans l’opposition. On soutiendra toutes les politiques de gauche menées et on sera là si elles ne nous conviennent pas », clarifie Cécile Beaudouin, qui précise qu’aucun poste exécutif, d’adjoint ou de délégation ne sera assuré par ses colistiers et colistières insoumises. « Et ça nous permet de conserver une totale indépendance de vote, y compris sur le budget ou pour infléchir leurs choix sécuritaires », précise-t-elle en souriant : « On s’engueulera plus tard, comme du temps du NFP. »
Stéphane Roudaut, le candidat de la droite, s’est empressé de dénoncer la fusion des gauches sur son compte Instagram, la mine grave et la voix chevrotante. « Le mariage de la honte et du déshonneur vient d’être signé entre François Cuillandre et La France insoumise, a affirmé ce proche de Maël de Calan, président divers droite du conseil départemental du Finistère. Je ne peux accepter que Brest sombre sous la tutelle de Jean-Luc Mélenchon. »
« J’ai plein de choses à reprocher aux insoumis, ils m’agacent prodigieusement par leur stratégie, mais oser mettre un signe égal entre fascistes et LFI, ce n’est pas possible », répond l’écologiste Glen Dissaux, proche de Marine Tondelier, regrettant une « détestation totalement décomplexée » du mouvement mélenchoniste et « une imposture totale à diaboliser ainsi LFI ». « La réaction de la droite, d’une violence sans nom, montre qu’ils ont mis un signe égal entre LFI et le RN. Mais ce n’est pas un danger de même nature », renchérit le chef de campagne socialiste Tristan Foveau.
Glen Dissaux préfère entrevoir dans ces microterrains d’entente locaux des germes pour l’après-municipales : « La gauche doit réapprendre à se parler », affirme-t-il. Mais il sait aussi que les convergences locales s’avèrent moins difficiles que celles entre états-majors parisiens. « Dans les territoires, on ne sait pas toujours qui est insoumis, écolo, socialiste, confie-t-il. On est sur les mêmes manifs, les mêmes luttes, et on porte les mêmes fondamentaux. Le reste, ce n’est qu’une histoire de postures. »
L’écologiste évoque également des « tensions exacerbées de manière artificielle », des interludes électoraux durant lesquels il « [se] met sur la tronche avec LFI, alors [que chacun] se parle le reste du temps ». Et cette nuit blanche à bricoler un sauve-qui-peut pour Brest suscite en lui un espoir pour la suite : « Notre force, c’est de réussir à se parler au pied du mur. On arrive encore à le faire, et je crois que le totem de l’union de la gauche n’est pas totalement usé. »
Laura Wojcik
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