À Nantes, socialistes et insoumis consentent à une fusion « de raison »

vendredi 20 mars 2026.
 

Alors que les fusions de listes entre socialistes, écologistes et insoumis·es ont rythmé la journée du lundi 16 mars, la maire socialiste sortante de Nantes et son adversaire insoumis William Aucant, tous deux qualifiés pour le second tour des municipales, ont eu le plus grand mal à se mettre d’accord.

https://www.mediapart.fr/journal/po...

À Nantes, socialistes et insoumis consentent à une fusion « de raison » Pour empêcher une triangulaire dans ce bastion socialiste depuis 37 ans, la maire sortante Johanna Rolland a dû accepter de composer avec LFI. Malgré les rodomontades nationales, l’union a fini par être annoncée lundi soir, au terme d’un long bras de fer entre la numéro deux du PS et le candidat du mouvement mélenchoniste.

Sarah Benhaïda

Ce n’est que près de vingt-quatre heures après la fermeture des bureaux de vote, au bout de négociations à huis clos, de communiqués en forme d’ultimatums, et même d’une petite manifestation devant la mairie, que les deux listes de gauche ont fini par annoncer leur fusion « technique ». Dimanche 22 mars, elles se présenteront sur la même liste, pour ensuite siéger séparément dans la majorité et dans l’opposition, en cas de victoire.

D’habitude, pourtant, les soirées électorales se résument à un ballet bien connu dans la cité des ducs de Bretagne : devant le grand buffet dressé à l’hôtel de ville, le ou la maire – socialiste depuis trente-sept ans – ou l’un·e de ses adjoint·es vient annoncer les résultats. À chaque fois, le Parti socialiste (PS) est donné vainqueur ou en tête au premier tour. Et finit sans surprise par l’emporter au second, sans concurrence à gauche.

Mais dimanche 15 mars au soir, rien ne s’est passé comme prévu pour Johanna Rolland, candidate pour un troisième mandat après avoir été élue avec 56 % des suffrages exprimés au second tour en 2014, puis de nouveau en 2020 avec près de 60 % des voix au second tour. À mesure que le buffet s’est vidé, le malaise a grandi. Ce n’est qu’aux alentours de 23 heures que la maire sortante a fait une courte apparition, dans un coin de la petite salle de presse.

L’édile de la sixième ville de France, talonnée par la droite à moins de 1,5 point derrière elle, a alors semblé lancer des SOS. « J’en appelle à toutes celles et tous ceux qui veulent faire barrage à cette union des droites ultraconservatrices et de l’extrême droite, a-t-elle dit du haut de ses 35,24 % de suffrages exprimés. J’en appelle à toutes celles et tous ceux attachés à une démocratie apaisée et opposée à toutes formes de violence, de racisme, d’antisémitisme et de discriminations. »

Pragmatisme électoral

Rapidement questionnée sur sa position vis-à-vis de la liste La France insoumise (LFI) conduite par William Aucant, et qualifiée pour le second tour avec 11,2 % des voix, Johanna Rolland s’est contentée de répéter : « J’en appelle à toutes les forces de gauche écologistes et humanistes qui veulent préserver le modèle nantais du vivre et faire-ensemble, à se mobiliser pour rendre possible la victoire. »

Puis elle a rapidement disparu derrière une porte boisée. Non pas pour filer vers son QG de campagne, où rien n’était organisé, mais pour se lancer dans des tractations parallèles : avec les insoumis·es d’une part, et avec l’ancien député macroniste Mounir Belhamiti (8,12 %) de l’autre. C’est en tout cas ce qu’affirment plusieurs concurrents de la socialiste, qui n’a confirmé ni infirmé aucune de ces assertions depuis sa déclaration furtive de dimanche soir.

Numéro deux du PS, Johanna Rolland vit le même dilemme que son mouvement, fracturé entre les tenant·es de la ligne « tout sauf LFI » et les réalistes ou les unitaires, conscient·es que des villes de gauche pourraient passer à droite ou à l’extrême droite du fait des divisions partisanes. D’où les communiqués byzantins et les déclarations sibyllines du PS, qui tente de ménager la chèvre et le chou depuis plusieurs jours.

Dimanche soir, Olivier Faure l’a de nouveau martelé : qu’importe la menace de l’extrême droite et de la droite extrême, il ne pourrait y avoir « aucun accord national » entre son parti et LFI. « Seul le rassemblement de la gauche démocratique et des écologistes a désormais la capacité de faire face à la convergence brutale de l’extrême droite et d’une part croissante de la droite », a-t-il lancé. Le lendemain, les grands principes ont laissé place au pragmatisme, et le national a laissé au local le soin de se charger de nouer des alliances.

Faire front ensemble ou laisser la droite et son projet brutal passer.

William Aucant, tête de liste LFI

À Nantes, Johanna Rolland est soutenue par onze partis de gauche. Mais ici comme dans plusieurs autres communes, la victoire sera impossible sans l’appui du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Or perdre la ville n’est pas une option pour celle qui est aussi présidente de la métropole, car un échec engendrerait aussi la perte de la communauté de communes.

Au premier tour des municipales de 2020, Johanna Rolland avait obtenu 31 % des suffrages exprimés, mais elle savait alors pouvoir compter sur une alliance d’entre-deux-tours avec les Écologistes, et profiter ainsi d’une confortable réserve de voix de 20 %. Six ans plus tard, la maire sortante dépasse à peine les 35 % et n’a plus grand choix, puisque l’accord avec les Écologistes a été scellé bien avant le 15 mars.

Dans la cité de 325 000 habitant·es, traditionnellement de gauche, son concurrent de droite, Foulques Chombart de Lauwe, soutenu par Les Républicains (LR), le MoDem, Horizons et Renaissance, obtient à lui tout seul le score cumulé de la droite et du centre, qui partaient désunis en 2020. Une triangulaire au second tour, estimait donc Johanna Rolland lundi soir, « ouvre un risque impardonnable : celui de voir la droite l’emporter malgré une gauche majoritaire dans la ville ». Ce serait « un contresens démocratique et un réel danger pour les Nantaises et les Nantais », a-t-elle souligné.

Au même moment, William Aucant, tête de liste de La Nouvelle Nantes, soutenue par LFI, appelait sa concurrente socialiste à « faire un choix » : « Faire front ensemble ou laisser la droite et son projet brutal passer », lançait-il depuis un bar du centre-ville où il regardait la soirée électorale avec ses partisan·es. Au soir d’un premier tour ayant vu s’affronter cinq listes de gauche et trois du centre, de la droite et de l’extrême droite, il plaidait alors pour « un front antifasciste ».

Tradition locale de gauche

Une « union républicaine et antifasciste », Nantes en a déjà connu une. En 1945, dans les ruines d’une ville en grande partie détruite à la Libération, Jean Philippot avait été élu maire grâce à une alliance entre les communistes, la SFIO et le Parti radical. Mais pour l’adjoint socialiste sortant Pascal Bolo, la situation n’est plus transposable aujourd’hui. « Appeler à un “front antifasciste” à Nantes, où le RN [Rassemblement national – ndlr] ne fait pas 5 %, c’est juste surréaliste !, a-t-il écrit à la mi-journée sur X. La manière la plus simple de faire barrage à la droite la plus réactionnaire, c’est le désistement républicain. »

Une option que l’insoumis William Aucant a immédiatement refusée en bloc, souhaitant une « fusion technique » à la hauteur de son score de premier tour. Et pour l’imposer à la « gauche unie » – hors LFI donc –, le candidat n’a cessé de faire monter la pression tout au long de la journée. Lundi, en début d’après-midi, il envoyait à la presse un communiqué en forme d’ultimatum. « Nous serons contraints de déposer notre liste ce soir si Mme Rolland ne revient pas à la raison démocratique », écrivait-il. Quelques heures plus tard, des militant·es insoumis·es se postaient devant la mairie avec une grande banderole réclamant une « union de la gauche ».

Peu après, chaque liste a sorti son propre communiqué. « Accord conclu » pour un « front antifasciste », y proclame LFI. « Face aux forces de droite réactionnaire et d’extrême droite […], nous prenons nos responsabilités », explique la gauche unie, affirmant faire un choix « de raison » mû par « la conviction que la gauche doit apprendre à se parler, à dialoguer et à coopérer ». Concrètement, détaille Maxime Viancin, directeur de campagne de William Aucant, les insoumis·es obtiennent « dix places éligibles, deux places en position charnière et quelques places supplémentaires en position non éligible pour le symbole, ainsi que cinq places au conseil métropolitain ».

Avec cette fusion, c’est une ville de plus où les partis déjouent le scénario des « gauches irréconciliables », alors que celui de la fusion de la droite et de l’extrême droite est de plus en plus patent partout en France. Ce n’est d’ailleurs pas rien que le communiqué de la liste emmenée par la numéro deux du PS évoque la nécessité de « redessiner la gauche » et d’« inventer un chemin » à un an d’une présidentielle, pour laquelle les partis de gauche partent déjà en ordre dispersé.

Sarah Benhaïda


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message