Une histoire de femmes dans le monde rural

lundi 9 mars 2026.
 

Source : France Culture, Le cours de l’histoire

Episode 1

« Mondes ruraux, une histoire de femmes » Femmes en sabots, les oubliées de l’histoire

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Du Moyen Âge à la période contemporaine, les femmes des mondes ruraux exercent un rôle domestique et agricole. À l’encontre des idées reçues, les paysannes participent activement au développement des campagnes. Comment écrire l’histoire des femmes dans les mondes ruraux ?

Les intervenants :

Scarlett Beauvalet, professeur émérite d’histoire moderne à l’Université de Picardie Justine Audebrand, chercheuse post-doctorante à l’Institut historique Allemand de Paris Clémence Gadenne-Rosfelder, doctorante à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales Qui sont-elles, ces femmes, dont la voix a laissé si peu de traces dans les archives parce que femmes, parce que paysannes ? À côté de la dame du seigneur, et parfois des nonnes enfermées dans leur couvent, il y a toutes ces femmes dont le rôle dans la vie paysanne a longtemps été invisibilisé, dont l’identité même a été effacée. L’enjeu pour l’historienne, pour l’historien, est de les retrouver. Qui sont-elles, que font-elles, et qu’ont-elles à nous dire ?

Portrait de paysannes L’historiographie française s’est intéressée tardivement à l’histoire des femmes dans les mondes ruraux. Les femmes issues de la ruralité ne sont pas productrices d’archives. Cela oblige les historiennes et les historiens à chercher la présence des femmes en creux dans les sources, à lire entre les lignes : les femmes dans les campagnes sont "doublement invisibilisées, parce qu’elles sont femmes et parce qu’elles sont de la campagne", explique Clémence Gadenne-Rosfelder, doctorante en histoire et co-directrice avec Anthony Hamon de La Vie des femmes dans les campagnes (France, XIXᵉ-XXᵉ siècles) (Presses universitaires de Rennes, 2025). "Elles appartiennent à un milieu auquel l’histoire s’est peut-être moins intéressée jusqu’à maintenant. [...] De fait, les femmes sont assez difficiles à trouver dans les sources. Les historiens et les historiennes dont les travaux portent sur l’après-Seconde Guerre mondiale ont la chance de pouvoir réaliser des entretiens, même si cela présente aussi des difficultés. Pour tout ce qui est avant la Seconde Guerre mondiale, c’est compliqué. Il faut chercher dans les sources d’une nouvelle manière, parce que, par défaut, on a tendance à faire l’histoire ’masculine’. Chercher des femmes dans les sources demande une réflexivité sur notre propre métier d’historien et d’historienne, sur la manière dont on nous a appris à faire de l’histoire."

En dehors d’une minorité aristocratique, la majorité des femmes des mondes ruraux sont des paysannes. Au sein de la famille, elles sont sous la puissance du mari qui les dirige, les défend et administre généralement leurs biens. À l’image des hommes de classe sociale inférieure, la majorité des paysannes n’ont pas accès à l’instruction. L’éducation des femmes des mondes ruraux se développe aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles. Beaucoup de jeunes filles sont envoyées dans des écoles ménagères ou d’agriculture, bien qu’il s’agisse toutefois d’une infime minorité : la majorité des filles deviennent des paysannes. Du Moyen Âge au 20ᵉ siècle, les femmes se marient généralement tôt et décident d’habiter le bourg voisin de leur mari. Certains cas de femmes célibataires existent dans le monde rural français.

Histoire des paysans, acteurs de progrès

Le travail aux champs Quelle que soit la période, les femmes des mondes ruraux exercent d’abord des tâches domestiques. Ce sont elles qui s’occupent des enfants, qui préparent les repas, qui s’occupent de réparer le linge et de se rendre au lavoir.

Au contraire des imaginaires communs, les femmes jouent un rôle central dans les travaux des champs, ce qui va à l’encontre, par exemple, pour ce qui est du Haut Moyen Âge, de la "vision moralisatrice de l’Église qui, en réalité, ne correspond pas tout à fait à ce qu’on voit dans les campagnes", souligne l’historienne Justine Audebrand, autrice de La Vie des femmes au Moyen Âge. Une autre histoire. VIᵉ-XIᵉ siècle (Perrin, 2026). "Quand le mari n’est pas disponible, qu’il soit malade ou qu’il soit absent, évidemment que ce sont les femmes qui travaillent et qui mènent l’exploitation. On voit bien toute cette difficulté des sources [hagiographiques] avec ce prisme déformant de l’Église, qui veut moraliser, réglementer des comportements masculins et féminins, mais aussi des comportements des paysans vis-à-vis des aristocrates. Ce qui ne correspond pas parfois à la réalité du terrain et de la vie de ces femmes dans les campagnes."

Dans leur quotidien, les femmes s’occupent notamment de la gestion de la traite des vaches, avec la transformation du lait en beurre ou en fromage. Elles aident à pousser la charrue ou à manier les outils dans les champs. Les femmes ont également la charge de l’entretien de la basse-cour, espace perçu comme attaché à la maison : récupération des œufs, nourriture des porcs. Leur emploi du temps est généralement "lourd, extrêmement dense", précise Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, professeure d’histoire émérite à l’Université de Picardie. "Les femmes sont occupées du matin au soir. Si vous rajoutez les tâches ménagères, la préparation des repas et les enfants, ce sont des journées qui durent longtemps."

Le travail du textile est une pratique spécifiquement féminine à la fois pour vêtir la famille, pour le commerce, ainsi que pour les églises avec la conception de vêtements liturgiques. Durant l’époque moderne, les marchands des villes apportent aux femmes les pièces à fabriquer – le fil – afin qu’elles pratiquent la broderie ou la dentelle.

Tisser du lin, une histoire cousue de fil blanc

Le Cours de l’histoire

Un monde en mouvement Au contraire des idées reçues, les femmes des mondes ruraux bougent énormément, que ce soit pour aller en ville ou pour se rendre dans le bourg voisin. Durant le Haut Moyen Âge, les femmes se déplacent en particulier au moment du mariage et partent à quelques kilomètres de leur village. Les circulations entre la campagne et la ville s’accroissent aux 19ᵉ et 20ᵉ siècles. Grâce au développement des transports, l’émigration rurale féminine augmente et de nombreuses femmes rejoignent les usines en ville afin d’être salariées.

Écrire l’histoire de ces vies longtemps invisibilisées reste un enjeu crucial pour la compréhension de l’histoire de la France rurale. "On peut faire une nouvelle histoire [des femmes dans les mondes ruraux]", explique Scarlett Beauvalet-Boutouyrie. "On est en train de [comprendre] que les femmes ont une place très importante, aussi bien dans l’économie monétaire que dans l’économie domestique."

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Episode 2

Nourrices, quand les filles des champs veillent sur les enfants des autres

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Elles sont nourrices "sur lieu", "sur place", ou sédentaires. Au 19ᵉ siècle, le marché nourricier s’institutionnalise dans une France qui s’industrialise. Qui sont ces femmes qui allaitent et veillent sur les enfants du pays ?

Avec Clyde Plumauzille, historienne et chargée de recherche au CNRS, au Centre Maurice Halbwachs Par le sens même du mot, la nourrice est celle qui nourrit. Le terme couvre tant de réalités de vie, qu’il s’agisse d’une nourrice allaitante ou d’une nourrice dite sèche, qu’elle s’occupe d’enfants placés chez elle ou qu’elle s’installe chez des gens, qu’elle vienne d’Alsace, du Morvan ou de Normandie... Sous le Second Empire, le fils de Napoléon III, quand il était bambin, disposait de deux nourrices. Pour le docteur Barthez, médecin du prince impérial, "la nourrice est une bouteille et rien de plus".

Des nourrices des campagnes aux enfants des villes La pratique nourricière est attestée dès le bas Moyen Âge dans toute l’Europe. Au 18ᵉ siècle, c’est en France que le marché nourricier se distingue par la forte disponibilité des femmes dans les mondes ruraux. D’un côté, les nourrices "sur lieu" migrent dans les grandes villes, afin d’allaiter les nourrissons des foyers bourgeois et aristocratiques. De l’autre, les nourrices "sur place" accueillent chez elles à la campagne des enfants de la petite bourgeoisie, d’artisans et d’ouvriers. Ces nourrices proviennent principalement des classes populaires rurales. Leur travail constitue une ressource économique vitale dans des régions où l’agriculture ne permet pas aux habitants et habitantes de subvenir entièrement à leurs besoins. "À la fin du 19ᵉ siècle, on estime que 10 % des nourrissons sont mis en nourrice à l’échelle de la France. Dans les grandes villes, c’est en général entre un et deux tiers des nourrissons qui sont confiés. [...] Chaque année, une centaine de milliers de femmes s’occupent des enfants des autres. C’est un phénomène central qui explique comment ont tenu les sociétés industrielles. Cela a permis de libérer le travail des femmes des villes et de rémunérer celui des femmes des champs", souligne l’historienne Clyde Plumauzille, chargée de recherche au CNRS.

Métiers de l’enfance, une histoire au féminin ?

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L’Assistance publique nourrit les enfants abandonnés Au lendemain de la Révolution française, dans les grandes villes, l’Assistance publique se substitue aux hospices dans la prise en charge des nouveaux-nés abandonnés. De nombreuses femmes, qui ont accouché en ces lieux, et plus particulièrement les filles-mères, y exercent un temps comme nourrices sédentaires. Les enfants de l’Assistance publique sont ensuite placés chez des nourrices "sur place", principalement dans la région du Morvan.

Quand les enfants font l’histoire

L’industrie nourricière s’institutionnalise Au 19ᵉ siècle, la France s’industrialise et les femmes sont nombreuses à quitter le foyer pour se rendre à l’usine. Le recours à la mise en nourrice s’accroît et la marchandisation du corps de ces travailleuses subalternes de la petite enfance s’institutionnalise. Des meneurs et meneuses servent d’intermédiaire entre la demande de nourrice et l’offre nourricière. Enfin, la massification du recours aux nourrices entraîne l’établissement de réglementations de ce marché et de mesures de protection de l’enfant. "À partir du moment où s’organise la prise en charge de l’enfance abandonnée à la fin du 17ᵉ siècle, l’État intervient dans ce qu’il appelle le trafic des nourrissons", explique Clyde Plumauzille. La déclaration royale de 1727 organise la surveillance des nourrissons placés en nourrice. "On veut savoir leur identité, leur adresse, quand elles prennent ce nourrisson, de quelle famille il est, pour combien d’argent, pour combien de temps." La loi Roussel de 1874 vise enfin à recenser les mises en nourrice sur l’ensemble du territoire, tandis que la contamination syphilitique s’abat sur le marché nourricier.

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Episode 3

Travailleuses immigrées, une autre histoire de la main-d’œuvre agricole

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Dans l’entre-deux-guerres, après la saignée du premier conflit mondial, les besoins de main-d’œuvre en France sont importants, en particulier dans l’agriculture. Comment l’immigration de travailleuses polonaises, au nord du pays, et espagnoles, au sud, recompose-t-elle les mondes ruraux ?

Avec Sylvie Aprile, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris Nanterre Natacha Lillo, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université Paris Cité L’immigration polonaise ou espagnole en France est chose ancienne, qu’elle soit saisonnière au moment des vendanges ou durable au moment de travailler dans les mines. Elle s’accentue au lendemain de la Première Guerre mondiale, quand les bras manquent. Toutefois, les biais des sources sur l’immigration mettent en avant le monde industriel, en ce qu’il a de plus masculin. Quel regard historique porter sur les femmes venues travailler dans les champs ?

Pourquoi émigrer en France ? L’émigration polonaise remonte au 19ᵉ siècle et tient essentiellement à la pauvreté, qui pousse de nombreuses personnes à l’exil. En France, après les morts de la Première Guerre mondiale, l’immigration polonaise s’intensifie, pour faire face au manque de main-d’œuvre. Une convention franco-polonaise, signée le 3 septembre 1919, prévoit l’arrivée d’ouvriers dans les mines et de travailleurs et travailleuses agricoles dans les campagnes. Ces migrations sont contrôlées et encadrées, en lien avec l’État français. En milieu rural, l’immigration est davantage féminine, car la plupart des hommes préfèrent aller travailler dans les mines, activité mieux rémunérée. "À partir de la fin des années 1920, [ce sont] essentiellement des femmes seules", décrit l’historienne Sylvie Aprile, qui a dirigé avec Maryla Laurent et Janine Ponty Polonaises aux champs. Lettres de femmes immigrées dans les campagnes françaises (1930-1955) (Numilog, 2015). "Elles ont entre 18 ans – [certaines] trichent et prennent les papiers de leur sœur plus âgée – jusqu’à des femmes d’une quarantaine d’années, qui ont parfois déjà des enfants. Elles viennent pour des contrats de périodes courtes. Pour la plupart, elles vont rester deux ou trois ans maximum."

L’immigration espagnole en France remonte également au 19ᵉ siècle et est facilitée par la proximité entre les deux pays, autour d’une zone frontalière active et traversée. Elle tient à la difficulté des conditions de travail et de vie dans les campagnes espagnoles, où la misère prévaut. Dans l’entre-deux-guerres, les migrations politiques s’ajoutent aux migrations économiques préexistantes, alors que la guerre civile (1936-1939), la Retirada, puis le régime franquiste mettent sur les routes de l’exil un grand nombre de républicains et d’opposants à Franco.

Devenir Caudillo, Franco dans la guerre civile espagnole

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Les femmes immigrées, point aveugle des sources Tandis que les femmes polonaises qui émigrent dans les campagnes françaises sont souvent seules et laissent parfois derrière elles leur mari, voire leurs enfants, l’immigration espagnole a pour caractéristique d’être familiale. Les femmes espagnoles arrivent donc sur le sol français comme épouses, filles, sœurs ou mères. Leur présence dans les sources est par conséquent plus difficile à retracer, tout comme leurs activités précises. Beaucoup sont ménagères et travaillent au sein du foyer, où elles s’occupent de la maison, des enfants, parfois d’un potager. Certaines participent aux vendanges comme ouvrières agricoles, aux côtés des hommes. D’autres font des ménages ou de la couture pour autrui, mais ces activités ne sont généralement pas recensées officiellement comme du travail. Pour étudier les parcours de ces femmes immigrées dans les campagnes, les historiennes et historiens se heurtent à un biais des sources, qui invisibilise bien souvent la présence et le travail des femmes.

Bannis, réfugiés, réprouvés, le XIXe siècle à l’épreuve de l’exil

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Des témoignages des conditions de vie et de travail difficiles En revanche, un corpus documentaire exceptionnel de lettres, écrites entre 1930 et 1935, jette une lumière inédite sur les Polonaises employées comme bonnes de ferme ou comme vachères en Indre-et-Loire. Grâce au travail de Julie Duval, inspectrice du Comité d’aide et de protection aux femmes employées dans l’agriculture, et destinataire des lettres, les historiennes et historiens peuvent se plonger dans le quotidien de ces Polonaises. Elles racontent leur souffrance, leur solitude, leurs rudes conditions de travail, le décalage culturel qui complexifie les relations au sein de la ferme, car elles maîtrisent mal le français et ont parfois du mal à s’habituer aux us et coutumes locaux. Certaines décrivent également les violences sexuelles commises par leurs employeurs et les grossesses non désirées qui peuvent s’ensuivre. Julie Duval répond à ces missives de détresse, essaie d’aider ces femmes, de leur obtenir une autre place, ou de leur porter secours quand elles doivent accoucher et placer leur enfant en nourrice.

Au fil du temps, certaines de ces travailleuses agricoles immigrées s’intègrent et restent en France, souvent à la faveur d’un mariage. Une grande partie des Polonaises rentre néanmoins en Pologne à la fin des années 1930. Du côté des Espagnoles, l’intégration est plus durable, avec des achats de terres cultivables qui ancrent des familles entières dans les régions du sud-est de la France. Observatrice de l’immigration espagnole en France, l’historienne Natacha Lillo souligne les discriminations liées à la classe sociale, qui touchent les travailleuses et travailleurs français et immigrés : "Un propriétaire n’envisage pas que sa fille épouse un ouvrier agricole, qu’il soit français ou espagnol." S’ajoutent des considérations racistes pour les populations espagnoles : "Dans les régions du Sud-Ouest [de la France], les Espagnols sont pratiquement les seuls étrangers. [Il existe] par exemple une formule : travail d’espagnol, travail mal fait."

Une partie des immigrantes espagnoles, puis leurs enfants, obtiennent leur naturalisation. La deuxième puis la troisième génération d’immigrés espagnols restent parfois dans le monde rural, ou prennent le chemin des villes.

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Episode 4

Paysannes et engagées, histoire de la culture du combat

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Dans l’après-guerre, les paysannes françaises n’ont pas de statut malgré leur rôle central dans les exploitations agricoles. À partir des années 1970, certaines s’engagent dans la revendication de nouveaux droits. Comment les paysannes françaises sont-elles devenues agricultrices ?

Avec Jean-Philippe Martin, agrégé et docteur en histoire Ève Recotillet-Valenti, doctorante en histoire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et enseignante à l’Université Gustave Eiffel Dans son Dictionnaire de la langue française, paru dans les années 1870, Émile Littré définit l’agriculteur comme celui qui cultive la terre. Il précise que des lexicographes ont attaqué ce mot, agriculteur, comme néologique et barbare. En effet, le mot n’est apparu dans notre langue qu’au 18ᵉ siècle. Auparavant, il est question de paysans. Pour Littré, "agriculteur" est la transcription du latin agricultor, qui est une formation très correcte. Quant au substantif "agricultrice", il n’est pas évoqué dans les dictionnaires jusqu’aux années 1960. Ce parcours lexical révèle une longue invisibilisation des femmes à la ferme et aux champs. Par les mots et par le statut, c’est l’histoire de l’invisibilisation d’une profession.

Des travailleuses invisibilisées Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les paysannes françaises se caractérisent par leur absence de statut. Le terme "agricultrice" apparaît tardivement dans Le Petit Larousse, en 1961. Les paysannes, perçues comme de simples épouses des agriculteurs, sont considérées comme des femmes "sans profession". C’est à leur mari que revient le pouvoir de décision.

Sans statut, les paysannes françaises ne bénéficient pas de plusieurs droits sociaux : prestations sociales en cas d’accident du travail ou de maladie, droits à la retraite, congé maternité. "Pourquoi dit-on qu’elles sont invisibilisées ? En cas de séparation, y compris en ce début de 21ᵉ siècle, si [la femme] n’est pas déclarée, si elle n’a pas de statut, elle ne touche rien pour [s]a retraite", relève l’historien Jean-Philippe Martin, auteur de Paysannes. Histoire de la cause des femmes dans le monde agricole. Des années 1960 à nos jours (Les Éditions de l’Atelier, 2025). Les paysannes sont pourtant au cœur de l’activité agricole. À la maison et sur les champs, elles participent à toutes les tâches de la vie rurale et fournissent un revenu considérable pour l’exploitation.

Paysannes : lumière sur des femmes de l’ombre

S’engager dans les syndicats agricoles L’invisibilisation des paysannes n’empêche pas leurs prises de position. "Sur le plan juridique et officiel, elles ne sont pas reconnues, mais elles-mêmes se reconnaissent comme des professionnelles", précise Ève Recotillet-Valenti, doctorante en histoire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Au début des années 1960, les agricultrices sont nombreuses à rejoindre la Jeunesse agricole catholique féminine (JACF), fondée en 1933, ou d’autres associations, et à ne plus accepter de vivre comme leurs mères. Grâce à ce mouvement de masse, la place des femmes dans le monde rural devient plus visible. Selon Ève Recotillet-Valenti, elles rejoignent "toutes sortes de lieux et d’espaces où elles peuvent exercer non pas un militantisme politique, mais avoir une empreinte sur leur vie, leur maison, l’espace, qu’on leur laisse."

À partir des années 1960, plusieurs paysannes s’engagent dans les différents syndicats agricoles : le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA) ainsi que la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Pendant plusieurs années, des enquêtes sont créées afin d’étudier concrètement leur temps de travail dans les exploitations. Dans les années 1970, les paysannes françaises engagées dans les syndicats revendiquent des droits. Deux objectifs deviennent centraux : la lutte pour obtenir un statut ainsi que le congé maternité.

Les années 1980, nouveau statut ? En parallèle des syndicats, une minorité de paysannes porte une voix féministe. Au sein du courant contestataire Paysans-Travailleurs, elles dénoncent les inégalités subies au travail et l’oppression au sein des couples. Pour elles, le privé est aussi politique en milieu paysan. Les paysannes sont aussi présentes sur le terrain d’autres luttes du monde agricole : dans la grève du lait en Bretagne en 1972 ainsi que dans la lutte du Larzac entre 1971 et 1981.

Le syndicat est dans le pré, aux racines des organisations paysannes

Le Cours de l’histoire

À partir des années 1980, le statut des paysannes françaises se transforme. En 1980, le statut de co-exploitante est créé. Dans les années qui suivent, plusieurs statuts sont établis et permettent d’améliorer la condition des femmes dans les campagnes, leur place dans l’exploitation agricole et leur reconnaissance légale. Il faut attendre l’année 1999 pour que les paysannes obtiennent le statut de conjointe collaboratrice. La revendication des droits et d’un statut est un combat toujours actuel.

Hervé Debonrivage


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