Jean-Luc Mélenchon et le « parti médiatique », le retour

vendredi 27 février 2026.
 

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« La guerre est commencée » : dix jours après la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), des heures de plateaux télévisés, des kilomètres de papiers écrits et presque autant de commentaires médiatiques sur les liens entre La France insoumise (LFI) et les auteurs présumés de l’agression mortelle du militant néofasciste, Jean-Luc Mélenchon n’a pas eu de mots assez durs, lundi 23 février, pour évoquer ce qu’il appelle « l’officialité médiatique ».

Ce jour-là, le leader insoumis avait donc décidé de s’adresser à « une autre sphère qui rassemble des millions de personnes par semaine », selon ses mots, celle des producteurs et productrices de contenu en ligne et des « médias numériques alternatifs ». Devant des influenceurs réputés – souvent marqués à gauche – et quelques journalistes de médias en ligne – dont Mediapart (lire notre encadré) –, il a étrillé pendant plusieurs minutes les « animaux de plateaux », le « parti médiatique et ses marionnettes », de même que ses « séances d’inquisition ».

Avec le « système médiatique, la deuxième peau du système, la guerre est commencée, vous l’avez déclenchée contre nous », a-t-il affirmé lors de cette déclaration diffusée en ligne, évoquant « toutes [les] unes où [les médias visés le] montre baignant dans le sang ». Le 18 février, le journal Charlie Hebdo avait caricaturé Jean-Luc Mélenchon, les mains ensanglantées.

Quelques jours plus tard, La Tribune Dimanche titrait « Le poison Mélenchon », tandis que L’Express faisait sa une sur « LFI : Danger public » écrit sur fond rouge et Marianne la sienne avec le titre « Les nouveaux antifascistes » sous une photo de Jean-Luc Mélenchon, Rima Hassan et Raphaël Arnault.

« Je me défends, ce que je suis en train de faire, et notre organisation défend collectivement ce qu’elle est en train de faire. Nous avons une stratégie, si nous pouvons faire exploser le front officiel du parti médiatique, nous serons contents. Si nous le fissurons, ce sera déjà ça. S’il est toujours là, on recommencera », a martelé le triple candidat à l’élection présidentielle.

Pas une fois, pour autant, Jean-Luc Mélenchon n’a réellement défini les contours de ce fameux « parti médiatique ». Le message de présentation de ce nouveau format, posté sur le réseau social X, évoquait les « nouveaux médias » et les « médias numériques alternatifs », sans faire explicitement référence à la presse indépendante.

La critique est pourtant légitime quand quelques milliardaires voraces se partagent les principaux médias français et que le principal d’entre eux, Vincent Bolloré, mène sa croisade culturelle en faveur des extrêmes droites. Mais elle n’est pas formulée comme telle par le leader insoumis.

« Ingérences de presse »

Déplorant le « tri entre journalistes, et la mise à l’écart d’une grande partie de la profession » – nombre de médias, à l’image du Monde, de Libération ou encore de l’Agence France-Presse (AFP) n’avaient pas été conviés à cette « conférence de presse » –, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a cependant jugé « légitime » dans un communiqué de critiquer le travail des médias français sur la mort de Quentin Deranque et « sa récupération par de nombreux responsables politiques ».

Depuis dix jours, la couverture médiatique « s’est muée en véritable rouleau compresseur destiné à disqualifier, si ce n’est à criminaliser, l’antifascisme en général, et LFI en particulier », estime le site de critique des médias Acrimed. D’ailleurs, souligne le SNJ, « plusieurs rédactions débattent en interne des angles choisis, des qualificatifs employés, ou de la contextualisation de certaines interviews ». Mais « ce qui est moins légitime, et plus inquiétant, ajoute le syndicat de la profession, c’est d’essayer de placer chaque journaliste dans un camp : celui des bons, ou celui des mauvais. Et de réserver certaines conférences de presse aux premiers ».

Jean-Luc Mélenchon assume plus que jamais sa stratégie de la conflictualité avec la presse.

« Personne n’est exclu d’avance, sauf deux personnes qui se connaissent […] et qui nous traitent de secte », a-t-il répété de vive voix, en référence aux deux journalistes Olivier Pérou et Charlotte Belaïch, auteurs du livre La Meute (Flammarion, 2025). L’été dernier, LFI avait déjà refusé d’accréditer le premier, qui travaille pour Le Monde. Mardi, le même Olivier Pérou a de nouveau été nommément attaqué par Jean-Luc Mélenchon sur X, l’accusant de « mensonge » pour avoir écrit que les journalistes avaient été « triés sur le volet » la veille.

Alors que le mouvement insoumis se retrouve de nouveau sous pression après la mise en examen d’un assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, ses cadres ont choisi de serrer les rangs et balayer les questions – ces derniers temps, même les interrogations les plus légitimes sont interprétées comme une attaque en règle. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il assume plus que jamais sa stratégie de la conflictualité.

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Une stratégie désormais ancienne, que le mouvement nuance parfois en fonction des crises, des moments politiques, et de l’intensité de sa disqualification médiatico-politique. Il y a deux semaines, avant que la mort de Quentin Deranque ne percute la campagne des municipales, Jean-Luc Mélenchon présentait sur son blog une « brochure collective » théorisant les orientations de son mouvement.

Le document de près de 90 pages, cosigné par Manuel Bompard, Clémence Guetté, Jean-Luc Mélenchon et Mathilde Panot, s’y félicite de l’émergence de la sphère numérique au cœur de son attention lors de la conférence de presse de lundi : elle est « d’une nouveauté aussi grande que l’a été la création de l’agora de l’Antiquité » et les chaînes YouTube et TikTok « fonctionnement comme en écho de la naissance de la presse d’opinion dans le processus de 1789 ».

« Camille Desmoulins, Jean-Paul Marat et le Père Duchesne ont leurs héritiers : femmes et hommes blogueurs, influenceurs, streameurs et autres », s’enflamment les auteur·ices dans ce document programmatique.

En revanche, le document use volontiers d’un champ lexical belliqueux s’agissant des médias traditionnels – sans les définir. D’emblée, la couverture médiatique de LFI est vivement critiquée – « d’une faible valeur intellectuelle ».

Le texte dénonce le « caractère nuisible des ingérences de presse dans le but d’exagérer les discussions » et appelle ses militant·es au « sang-froid pour ne pas céder à l’habitude détestable et liquidatrice des indiscrétions de presse produisant du fractionnisme ». Des consignes observées à la lettre dans un mouvement qui se veut « gazeux » plutôt que vertical, mais où tous les cadres font bloc derrière le chef.

Sarah Benhaïda


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