À Lyon, des néonazis prennent la rue pour rendre hommage à Quentin Deranque

vendredi 27 février 2026.
 

Plus de 3 000 personnes, le plus souvent issus de groupuscules nationalistes-révolutionnaires, ont défilé en toute impunité dans la capitale des Gaules en mémoire du militant d’extrême droite tué à Lyon. Un signalement a été adressé à la justice par la préfète du Rhône pour des saluts nazis et des propos racistes pendant la marche.

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Lyon (Rhône).– Depuis une semaine, les organisatrices de la marche d’hommage au militant d’extrême droite Quentin Deranque se démènent pour rassurer les médias et les autorités : l’événement se passera dans la retenue, sans débordement, ont-elles promis. Alors ce samedi 21 février, place Jean-Jaurès à Lyon, Aliette Espieux tient à rappeler les consignes avant que le cortège ne s’élance. « Restez calmes et dignes », insiste cette figure du mouvement contre l’avortement. La jeune femme semble étonnamment plus préoccupée par le comportement de ses propres troupes que par d’éventuelles actions de groupes antifascistes.

Plus de 3 200 personnes ont fait le déplacement, de toute la France et pour certains d’Europe, pour rendre hommage à l’étudiant de 23 ans, mort après son passage à tabac lors d’un affrontement avec des antifascistes le 12 février. La famille est absente, mais « nous remercie d’être présents aujourd’hui », assure au micro Domitille Casarotto, la porte-parole de l’événement.

Avant le départ de la marche, les prises de parole se succèdent pour saluer la mémoire d’un « homme plein de vie, catholique, nationaliste, généreux et discret », « un évangélisateur d’exception », « mort sous la violence antifasciste, mort pour servir ». Quentin Deranque est érigé en « martyr », son décès en « sacrifice ». Le jeune homme s’était rapproché ces dernières années de la mouvance radicale, d’abord chez les maurassiens de l’Action française, puis au sein de groupuscules nationalistes-révolutionnaires de Lyon et d’Isère.

Aliette Espieux a rappelé qu’« aucune récupération politique » ne serait tolérée. En réalité, même le Rassemblement national (RN) avait intimé à ses élus de ne pas se rendre à la marche, en raison du profil « de certains organisateurs, indéniablement liés à l’ultradroite ». Seul le sénateur du Rhône Étienne Blanc (LR) a été aperçu – il y participait « à titre personnel » a-t-il précisé au Monde.

Visages masqués

L’ennemi est toutefois clairement désigné : La France insoumise (LFI), l’antifascisme et plus généralement « la gauche ». « Les responsables de la mort de Quentin sont au sein de la France insoumise », lance, survolté, Raphaël Ayma, chef du groupuscule provençal Tenesoun. Avant de faire huer le député LFI et cofondateur de la Jeune Garde Raphaël Arnault, désigné en « leader de la mafia antifasciste criminelle ». Son collaborateur parlementaire, Jacques-Élie Favrot, est soupçonné d’avoir pris part aux violences ayant conduit à la mort de Quentin Deranque. « On ne fait pas la paix avec le mal, on le combat jusqu’à dernier souffle, s’emporte Raphaël Ayma. Soyez-en sûrs, nous allons gagner car c’est nous les gentils. »

Les participants ont pourtant eu un mal fou à jouer les gentils. Si des habitant·es lambda se sont joint·es à la marche, le cortège a en effet surtout rassemblé tout un panel de groupuscules néofascistes, dont certains authentiques militants néonazis. Bon nombre d’entre eux défilaient le visage presque recouvert – au choix par des cache-cous, masques chirurgicaux, et lunettes de soleil –, malgré les engagements pris par les organisatrices auprès de la préfecture.

La vieille garde de la mouvance avait fait le déplacement. En première ligne du cortège, on pouvait ainsi apercevoir l’antisémite Yvan Benedetti, ex-chef du groupuscule pétainiste dissous l’Œuvre française. Son poulain Alexandre Gabriac, exclu en 2011 du Front national (FN) après un salut nazi, était aussi présent. Pas très loin, l’ex-élu frontiste Fabrice Robert, leader du groupe de punk hardcore à l’idéologie nationaliste-révolutionnaire Fraction, blaguait avec Aurélien Verhassel, ancien patron du groupuscule identitaire lillois La Citadelle, dissous en 2024, qui tenait un bar « réservé aux Blancs » dans la capitale des Flandres.

Des néonazis pour assurer la sécurité

Mais les jeunes loups étaient aussi venus en nombre. Les gros bras recrutés pour assurer le service d’ordre de la marche n’étaient pas déboussolés : beaucoup d’entre eux encadrent déjà chaque année le défilé néofasciste du Comité du 9-Mai. Parmi eux, le néonazi Marc de Cacqueray-Valménier, condamné deux jours plus tôt en appel pour avoir passé à tabac des militants de SOS Racisme lors d’un meeting d’Éric Zemmour en 2021. Ou encore son ami Gabriel Loustau, fils de l’ex-dirigeant du GUD Axel Loustau, ancien prestataire du FN et proche de Marine Le Pen.

Leur profil a le mérite de dissuader tout perturbateur extérieur. L’un des membres du « SO » affichait un tatouage d’un poing américain sur un côté du cou, et de l’autre le nombre « 28 », code du réseau néonazi international Blood & Honour dont la branche française a été dissoute en 2019. Sous l’un de ses yeux, une rune Algiz, symbole employé notamment dans les codes funéraires nationaux-socialistes.

Ces jeunes bodybuildés se sont appliqués tout au long de la manifestation à empêcher les journalistes de filmer de trop près des participants ayant bien souvent eu affaire avec la justice pour des faits de violences. Alors quand un reporteur s’étonne qu’un vidéaste du média d’extrême droite Frontières puisse, lui, naviguer à sa guise, un cadre du collectif néofasciste Bloc montpelliérain lui répond : « C’est normal, ils sont affiliés à nous. » À la mi-parcours, les forces de l’ordre ont malgré tout dû intervenir pour demander aux organisateurs de donner plus de marge de manœuvre à la presse, sans véritable succès.

À l’approche de la rue Victor-Lagrange, où s’est déroulée l’agression mortelle du militant, Eliot Bertin fait son apparition, lunettes de soleil Aviator sur le nez. Le militant de 28 ans n’est autre que le mari de l’organisatrice Aliette Espieux et l’ancien chef du groupe Lyon Populaire, dissous en juin 2025 pour exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie. L’homme est pourtant interdit de paraître à Lyon dans le cadre de sa mise en examen en février 2024 pour son rôle actif dans la violente attaque d’une conférence sur la Palestine dans le Vieux-Lyon.

Sur le trottoir, Hippolyte, étudiant en prépa littéraire assiste médusé au défilé. « C’est terrorisant de se dire que c’est possible d’entendre le bruit des bottes à Lyon », confie le jeune homme de 19 ans.

Arrivé sur les lieux du passage à tabac de Quentin Deranque, une grande banderole noire est déployée. Aux côtés du message « Adieu camarade », y a été imprimé un chrisme, symbole christiano-romain adopté par l’extrême droite intégriste. Le chant La Ligue noire, qui commémore le massacre des contre-révolutionnaires lyonnais de 1793 par la Convention, est entonné au moment où des torches sont allumées.

En fin de journée, la préfecture du Rhône a annoncé avoir adressé un signalement à la justice après pour saluts nazis et des insultes racistes proférées au cours du rassemblement. Des vidéos circulant sur les réseaux sociaux montrent des manifestants qui crient « sale bougnoule » et « sale race de merde » après avoir scandé « Mélenchon en prison ». Un membre du service d’ordre intervient et leur dit : « Les gars, les gars, il y a une caméra. Oh ! »

Alexandre Berteau


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