Bruno Retailleau candidat à la présidentielle : le faux départ

lundi 23 février 2026.
 

Dans un timing surprenant, en pleine campagne municipale, le président du parti Les Républicains a annoncé sa volonté de concourir à l’élection présidentielle de 2027. Soumis à la concurrence d’Édouard Philippe autant qu’aux ambitions croissantes dans son propre parti, l’ancien ministre de l’intérieur joue déjà son va-tout.

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Quand il se déclare candidat à l’élection présidentielle, le 4 novembre 1994, Jacques Chirac surprend jusque dans ses propres rangs. Dans Le Monde daté du lendemain, le député Rassemblement pour la République (RPR) Patrick Balkany, alors soutien d’Édouard Balladur, s’insurge : « C’est vraiment un scénario catastrophe que d’annoncer sa candidature maintenant. »

Que dire alors de Bruno Retailleau ? Le président du parti Les Républicains (LR) a annoncé jeudi 12 février sa candidature à la prochaine élection présidentielle, prévue en avril 2027. « J’ai vu précisément, au ministère de l’intérieur, quels étaient les verrous à faire sauter, a-t-il affirmé dans une allocution au décor présidentiel. Je sais ce qu’il faut faire, les décisions à prendre, les textes à faire voter. »

Après avoir fait prévenir la presse d’une déclaration à 18 heures, Bruno Retailleau a passé une partie de l’après-midi à contacter cadres et parlementaires de son parti pour les informer de son annonce, ce qui a permis à France Info de dévoiler sa candidature en avant-première. Dans un plan médiatique plus soigneusement orchestré, Bruno Retailleau a ensuite laissé Le Figaro publier ses confidences avant d’accorder deux interviews télévisées au même groupe privé : une pour le « 20 heures » de TF1, une autre pour la chaîne d’information LCI.

Le sénateur de Vendée y a plus ou moins répété la même chose : son envie de « renverser la table » en disant « la vérité », son « sens du devoir » ou sa volonté de « ne plus subir » mais « d’agir ». « Je ne m’adresse ni aux chapeaux à plumes ni au microcosme parisien mais au peuple français et à ses aspirations, a-t-il lancé avec emphase dans Le Figaro Magazine. Je suis mon chemin, je trace ma route. Elle est claire. Elle est droite. »

Droite, l’avenir le dira. De droite, cela fait moins de doute, mais jusqu’à quel point ? À défaut de propositions inédites, la déclaration de candidature de Bruno Retailleau a confirmé l’alignement parfait de son discours avec celui du Rassemblement national (RN). Tout, de son obsession de l’immigration à ses propos sur « l’ensauvagement », « l’appauvrissement » et « la dépossession culturelle », aurait pu être prononcé par Jordan Bardella, le président du parti d’extrême droite.

Éteindre les ambitions internes

Le positionnement ultraconservateur de l’ancien ministre de l’intérieur n’a toutefois rien d’une surprise, pas plus que son appétit pour l’élection présidentielle. Mediapart racontait déjà, en janvier 2021, la façon dont il structurait ses réseaux, son projet et ses finances pour briguer l’Élysée. Depuis, son élection à la tête du parti et ses treize mois passés Place Beauvau « ont fini de [le] convaincre [qu’il] ne pouvai[t] pas se dérober », a-t-il assuré au Figaro Magazine.

Plus déroutante est en revanche la date choisie par Bruno Retailleau pour se lancer dans la course. « Qui peut comprendre ?, soupire un cadre de LR sous couvert d’anonymat. On est dans les municipales jusqu’au cou, la présidentielle est dans un an, on est en pleine affaire Epstein… » Dans l’écurie d’un des autres candidats déclarés de la droite – et ils sont nombreux –, on rit à gorge déployée. « On savait qu’il s’en approchait mais là, le moment où il le fait n’a strictement aucun sens », raille notre source, à condition de ne pas être nommée.

Sur le ton de la confidence, Bruno Retailleau avait commencé ces dernières semaines à en parler à quelques-uns de ses interlocuteurs, comme pour en tester la réception. « Je crois que je vais l’annoncer », a-t-il dit fin janvier à l’un d’eux. Personne n’a cru qu’il pourrait le faire avant des municipales déjà périlleuses pour le parti Les Républicains, qui craint de perdre ses derniers bastions, comme Nîmes (Gard).

« Quatorze mois, ce n’est pas de trop pour convaincre les Français et les Françaises », a justifié le néocandidat sur TF1. Il faudra d’abord convaincre les siens, toutefois, ce qui représente déjà une mission bien ardue. Au sein même de son parti, c’est une grande circonspection qui a accueilli la présentation de candidature de Bruno Retailleau : à l’exception de l’eurodéputé François-Xavier Bellamy, aucune des figures de premier plan de LR n’a réagi jeudi soir.

En général, après une annonce de candidature, on a des rafales de soutiens qui arrivent. Mais là, qui va y aller ?

Un ancien ministre de Jacques Chirac

Nombre d’entre elles partagent la même ambition présidentielle que le Vendéen. Xavier Bertrand, le président de la région Hauts-de-France, l’a déjà dit, tout comme David Lisnard, le maire de Cannes (Alpes-Maritimes). L’ancien premier ministre Michel Barnier continue d’y penser, tout comme Laurent Wauquiez, certes échaudé par sa défaite cuisante dans la course à la présidence du parti, en mai 2025.

C’est à l’aune de ces désirs multiples qu’il faut comprendre l’empressement de Bruno Retailleau à se déclarer candidat. Les yeux rivés sur les sondages, l’ancien ministre sait qu’il n’a pas conquis une légitimité assez forte pour mettre LR en ordre de marche derrière lui. Un groupe de travail présidé par Gérard Larcher planche même le plus sérieusement du monde sur l’organisation d’une primaire interne, loin des espoirs de Bruno Retailleau de s’imposer comme le candidat naturel de son camp. « Je me plierai aux règles », s’est-il contenté d’indiquer jeudi.

Se lancer tôt, c’est l’espoir pour le sénateur de bénéficier d’un « effet campagne ». Une attention médiatique plus grande, un supplément de notoriété, une dynamique suffisante pour prendre des points dans les enquêtes d’opinion et installer dans le paysage l’idée que sa candidature est évidente, au moins chez LR.

Pour la dynamique, il faudra attendre. Un ancien ministre de Jacques Chirac, à qui l’on soumet la comparaison avec la déclaration de 1994, manque nous raccrocher au nez. « Vous rigolez ? Quand il se lance, Chirac a une centaine de parlementaires qui se rallient à lui le jour même ou le lendemain, se souvient cette figure de la droite. En général, après une annonce de candidature, on a des rafales de soutiens qui arrivent. Mais là, qui va y aller ? »

L’ombre d’Édouard Philippe

La deuxième strate de la stratégie de Bruno Retailleau dépasse les frontières de son parti. Il s’agit de rester dans le match face à Édouard Philippe, avec lequel il a dîné mardi 3 février, place Vendôme, à la table du ministre de la justice Gérald Darmanin. Chez LR, certains imaginent le maire du Havre (Seine-Maritime), dans la course depuis deux ans et demi, comme le futur candidat « de la droite et du centre ». « Il faudra un seul candidat à la fin dans l’espace politique entre Renaissance et LR, sinon c’est l’assurance de ne pas être au second tour », commente un ministre proche d’Édouard Philippe.

Bruno Retailleau sait que la question va devenir de premier ordre sitôt les élections municipales passées. Sa déclaration de candidature apparaît, sous ce prisme, comme une tentative quelque peu désespérée de rester dans le « match » face à l’ancien premier ministre. À défaut d’être élu président, le président de LR aimerait pouvoir porter la bannière de la droite traditionnelle au premier tour, sans être contraint – sous la pression des sondages et des appareils – de se rallier à une autre candidature. L’hypothèse a l’avantage d’éviter à LR de choisir entre son alliance historique avec le centre et son rapprochement de plus en plus évident avec l’extrême droite.

À l’inverse, imaginer LR se rallier dès le premier tour aurait quelque chose d’humiliant pour un parti qui ne cesse de proclamer que son heure est venue… mais cela aurait le mérite de correspondre à sa réalité électorale, qui l’a fait passer sous la barre des 5 % à la dernière présidentielle. Chez Horizons, un ancien ministre se prend même à rêver : « Ils se respectent beaucoup avec Édouard Philippe et je crois vraiment qu’il finira par le soutenir. À ce moment-là, c’est quelque chose qui peut être décisif, un peu comme le soutien de [François] Bayrou à [Emmanuel] Macron en 2017. »

À Gilles Bouleau, qui lui demandait comment départager les postulants de son camp, Bruno Retailleau s’est contenté de répondre : « On verra. » L’ancien patron du groupe LR au Sénat a pour lui de ne pas avoir l’hubris de certains politiques. À l’été 2021, il avait fini par renoncer à la présidentielle, malgré une campagne savamment préparée.

« La lucidité, c’est de reconnaître en toute sincérité que je ne suis pas le mieux placé pour battre Emmanuel Macron, disait-il à l’époque. Je pourrais me maintenir pour m’offrir un tour de piste médiatique mais je ne veux pas ruser. Vouloir exister à tout prix, même au prix du collectif, ce n’est pas ma conception de la politique. »

Il avait fini par s’investir avec sérieux dans la campagne de Valérie Pécresse, malgré sa réticence initiale à soutenir une candidate jugée trop modérée.

Ilyes Ramdani


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