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La cheffe du groupe parlementaire du parti, vedette des réseaux sociaux outre-Rhin, revient sur la stratégie qui a permis la renaissance électorale de la gauche radicale allemande.
Si l’extrême droite pèse plus que jamais dans le jeu politique allemand, la gauche radicale a enrayé la marginalisation qui la guettait. Heidi Reichinnek, 37 ans, coprésidente du groupe parlementaire du parti Die Linke au Bundestag, est l’une des artisanes majeures de la renaissance d’un parti donné pour mort politiquement quelques mois avant les élections législatives anticipées du 23 février 2025.
Star des réseaux sociaux allemands, c’est avec un discours viral au Bundestag contre une motion pour une politique migratoire dure, déposée par les conservateurs et votée avec le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), que Heidi Reichinnek a mobilisé un électorat plus jeune, plus urbain et plus féminin qu’auparavant… et surtout plus nombreux.
Die Linke a pu se maintenir au Bundestag en doublant presque son score de 2021 (8,8 %). Le parti a aussi connu une vague d’adhésions record. Fin 2025, le parti comptait 123 000 membres, contre 58 500 fin 2024. Eu égard à la montée de l’extrême droite dans les Parlements des Länder (l’Allemagne est un pays fédéral), Die Linke pourrait jouer un rôle significatif dans la formation de coalitions démocratiques à l’issue des prochains scrutins régionaux.
Mediapart : Quels éléments de votre stratégie ont contribué au redressement inattendu de Die Linke ?
Heidi Reichinnek : Notre succès repose sur de nombreux éléments. Il y a d’abord l’arrivée d’Ines Schwerdtner et de Jan van Aken à la direction du parti en octobre 2024. Ils ont réussi à remobiliser le parti après le départ de Sahra Wagenknecht. Ils ont aussi mis en place des structures opérationnelles qui permettent d’intégrer les très nombreux nouveaux membres.
Nous avons pu nous concentrer sur le cœur de notre marque. C’est-à-dire parler de justice sociale, de loyers décents, d’un coût de la vie abordable, et le répéter jusqu’à ce que tout le monde ait compris. Nous avons aussi refusé de participer aux débats fourre-tout où migration et politique de sécurité sont mélangées sans discernement.
Nous avons enfin massivement fait le choix d’une campagne électorale de proximité, avec énormément de porte-à-porte, des stands d’information, des activités sociales de type « cuisine pour tous ». En parallèle, il y a eu le lancement très médiatique de l’opération « Boucles d’argent », durant laquelle trois de nos vétérans politiques les plus populaires sont partis à l’assaut de trois circonscriptions pour permettre au parti de rester au Bundestag.
Pour la première fois depuis longtemps, nous avons bénéficié d’une couverture médiatique positive. Tout cela a bien sûr grandement facilité le travail de nos militants et de nos candidats directs sur le terrain. Avant, il y avait toujours un débat interne perturbant, des disputes au niveau fédéral… C’est la scission suscitée par le départ de Sahra Wagenknecht qui a permis cette évolution.
Vous êtes connue pour votre présence sur les réseaux sociaux. Vous avez, à titre personnel, plus de 1,5 million d’abonné·es sur Instagram, TikTok et autres. Un autre facteur déterminant ?
On a toujours tendance à accorder à ce facteur plus d’importance qu’il n’en a, je pense. Ce qui nous importe, c’est de parler d’égal à égal avec les gens. C’est ce que nous faisons sur les réseaux sociaux autant qu’en frappant aux portes, ou sur les stands d’information dans la rue. C’est cet ensemble qui fait toute la différence.
J’ai commencé ce travail avec mon équipe en 2021, lorsque je suis entrée au Bundestag, aussi parce que je m’occupais déjà de la politique de l’enfance et de la jeunesse, et qu’il était clair que si l’on voulait toucher principalement les jeunes, il fallait aussi être présents sur TikTok. Au début, j’étais hésitante. Puis, à un moment donné, j’ai compris que je devais simplement être moi-même et dire : « Voilà le problème, je critique cela, voilà ma solution, voilà où nous voulons aller. » Et cela fonctionne bien.
Beaucoup de gens sont incroyablement déçus par les partis démocratiques, parce qu’on leur a toujours fait beaucoup de promesses qui n’ont pas été tenues.
Treize millions d’Allemand·es vivent sous le seuil de pauvreté. Étant donné votre programme, tourné vers elles et eux en priorité, pourquoi n’êtes-vous pas le plus grand parti d’Allemagne ?
C’est la question que doivent se poser tous les partis de gauche, partout et tout le temps. Beaucoup de gens sont tout simplement incroyablement déçus par la politique, par les partis démocratiques, parce qu’on leur a toujours fait beaucoup de promesses qui n’ont pas été tenues.
Ils ne votent plus du tout ou se laissent séduire par les promesses de l’extrême droite, qui leur offre des solutions simplistes, comme si tout allait s’améliorer une fois les étrangers partis. Ce qui est bien sûr un non-sens raciste. C’est pour cela que nous développons des actions concrètes sur le terrain, pour prouver que nous sommes capables d’améliorer la vie des gens.
Nous ouvrons des permanences sociales dans les quartiers. Nous avons aussi créé un « calculateur de loyers abusifs » en ligne, très utilisé. Dans les conseils municipaux où nous siégeons, nous abordons des thèmes que personne d’autre ne prend en compte. Pendant la pandémie de covid, par exemple, nous nous sommes occupés des enfants et des adolescents qui, en raison de la fermeture des crèches et des écoles, n’avaient plus accès à des repas gratuits ou au moins bon marché.
Pendant la pandémie de covid, nous nous sommes aussi battus pour que les enfants et les adolescents issus de familles sans ressources puissent bénéficier d’un déjeuner livré à domicile, car les crèches et les écoles étaient fermées. Nous avons une ministre de l’éducation dans le Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale qui a introduit la gratuité des crèches. Nous luttons aussi contre la propagande et le discours dominant.
L’AfD poursuit sa progression. Dans quelle mesure êtes-vous prêts à former des alliances, y compris avec l’union conservatrice (CDU-CSU) pour bloquer l’extrême droite ?
Nous avons toujours dit que nous étions prêts à coopérer avec toutes les forces démocratiques pour défendre la démocratie et améliorer la vie des citoyens. Si une loi sert les gens, voter avec les conservateurs n’est pas un problème. En Saxe, où le ministre-président conservateur dirige un gouvernement minoritaire, le budget du Land n’aurait jamais été adopté sans notre soutien, par exemple.
Je doute que cela s’applique au niveau fédéral. À ce niveau, on ne parle pas avec nous. Pour lutter contre l’AfD, on peut toujours compter avec Die Linke. Mais je ne suis pas sûre que ce soit encore le cas avec l’union conservatrice.
L’AfD mais aussi le parti fondé par Sahra Wagenknecht jouent beaucoup sur la nostalgie d’un modèle de croissance et d’exportation qui aurait échoué en raison de la monnaie unique, du poids des migrations et de la rupture des relations énergétiques avec la Russie. Quelle alternative offrez-vous à cette vision ?
L’Union européenne (UE) nous a permis de connaître une prospérité sans précédent au cours des dernières décennies, dans toute l’Europe. Et à quelques exceptions près, nous n’avons pas connu de guerres. Nous affirmons donc clairement que nous avons besoin de plus d’échanges au sein de l’UE. C’est la meilleure chose à faire pour la prospérité de tous.
À quoi bon être championne du monde des exportations si c’est à cause des bas salaires et des mauvaises conditions de travail ?
Nous devons bien sûr aussi affirmer clairement que nous respectons le droit international et que les stratégies nationalistes d’isolement ne mènent, en fin de compte, qu’à la paupérisation. À titre d’exemple, l’AfD souhaite réintroduire le mark allemand, car l’euro est prétendument terrible. Si nous faisions cela, le mark allemand serait fortement réévalué par rapport à l’euro et nous aurions un problème d’inflation et d’exportation.
Êtes-vous favorable au maintien du modèle exportateur allemand ?
L’Allemagne est devenue championne du monde des exportations parce qu’elle a massivement baissé le niveau des salaires. C’est en partie à cause de l’Agenda 2010 que l’Allemagne a aujourd’hui un important secteur de bas salaires, un résultat dont l’ancien chancelier Schröder s’est d’ailleurs vanté. Mais à quoi bon être championne du monde des exportations si ce n’est pas grâce à l’innovation, mais à cause des bas salaires et des mauvaises conditions de travail ?
Le meilleur moyen de renforcer l’économie est de recourir à des investissements publics et à des directives fiables. Nous devons soutenir la demande intérieure, par exemple en réformant l’impôt sur le revenu afin de redistribuer les richesses du haut vers le bas et d’alléger la charge fiscale pesant sur les petits et moyens revenus. Nous devons garantir des salaires décents et de bonnes prestations sociales afin que les gens puissent s’offrir des produits alimentaires raisonnables, payer leur loyer, aller au cinéma ou au café du coin, afin que celui-ci ne soit pas contraint de fermer.
Les services publics doivent être protégés de la logique du marché et rester entre les mains de l’État, notamment le logement, la santé, l’éducation ou la mobilité.
Que préconisez-vous contre les problèmes de votre industrie ?
Nous devons promouvoir notre industrie locale. L’exemple de l’acier le montre : il existe de l’acier très bon marché en provenance de Chine. Mais l’industrie sidérurgique ici ne doit pas péricliter.
Et si la puissance publique soutient les entreprises avec des investissements de plusieurs milliards, comme l’ont fait le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et le gouvernement fédéral pour ThyssenKrupp, cela doit être assorti d’objectifs concrets. Les droits de cogestion dans les entreprises doivent être étendus, les emplois préservés et les sites sécurisés. Les dividendes et les salaires des dirigeants doivent être limités et, dans le meilleur des cas, les pouvoirs publics doivent devenir actionnaires.
Les coûts en Allemagne sont élevés, certes. Mais ce que nous pouvons offrir, c’est une bonne formation des salariés – si nous investissons dans l’éducation. Et une bonne infrastructure – si nous investissons dans celle-ci. Cela inclut également une énergie bon marché. Nous avons besoin de plus d’investissements dans une énergie verte et abordable pour tous.
L’Europe est coincée entre l’impérialisme de Trump, de plus en plus coercitif à notre égard, et l’impérialisme de Poutine. Quel rôle devrait jouer l’Allemagne ?
Comme je l’ai dit, l’Union européenne et les Nations unies sont nos points de référence qui doivent devenir ou redevenir des instruments plus puissants. Car oui, nous le vivons avec Trump, nous le vivons avec Poutine, nous le vivons malheureusement aussi dans d’autres pays européens, où se trouvent des acteurs de plus en plus puissants qui prônent à nouveau une politique égocentrique ou qui revendiquent soudainement des territoires voisins.
Nous sommes contre l’actuelle spirale de la remilitarisation.
C’est pourquoi nous avons d’autant plus besoin d’acteurs forts comme l’Union européenne, avec un pilier franco-allemand renforcé. Mais pour cela, j’ai aussi besoin d’une UE qui s’intéresse au bien-être de sa population et qui n’agisse pas principalement dans l’intérêt des entreprises.
Avec l’UE, nous pourrions faire tant de bonnes choses, tant sur le plan de la politique internationale que sur celui de la politique sociale… L’UE est plus forte qu’elle ne le pense. Et il faut arrêter d’espérer que Trump nous laissera tranquilles si nous lui disons ce qu’il veut entendre sans le critiquer.
De l’autre côté, il y a la Russie de Poutine et sa guerre d’agression en Ukraine. Quelle est votre position sur le réarmement de la Bundeswehr et la réintroduction du service militaire ?
Nous sommes opposés au retour du service militaire tant pour les hommes que les femmes, car nous estimons que personne ne doit être contraint de porter les armes et que toute cette procédure, la collecte de données, la visite médicale, est tout simplement dégradante. Nous soutiendrons activement tous les jeunes qui refusent d’y participer.
Nous sommes favorables à la suppression, dans la Constitution, de toute possibilité de réintroduire le service militaire. Si l’armée allemande a besoin de plus de soldats, il faut d’abord penser aux conditions de travail et de rémunération, et se demander pourquoi les jeunes ne sont pas davantage prêts à s’engager.
On nous affirme toujours que nos missions à l’étranger visent à maintenir la paix, mais elles sont aussi en grande partie soumises à des intérêts économiques. Les exportations d’armes devraient aussi être examinées d’un œil critique.
Par ailleurs, nous voulons que la Bundeswehr soit une armée de défense, comme le stipule la Constitution. Nous devons nous armer en fonction de cet objectif, mais pas plus. Nous sommes contre l’actuelle spirale de la remilitarisation. Chaque centime dépensé dans l’armement manque dans le domaine social. Cela n’est pas acceptable.
Même position pour un budget de défense équivalent à 5 % du PIB, comme le demandent Trump et l’Otan ?
Nous avons suffisamment d’armes sur cette planète pour la détruire une douzaine de fois. Ce n’est pas la bonne voie. D’ailleurs, ce qui refonctionne actuellement, depuis quelques semaines et quelques mois, c’est étonnamment la diplomatie.
Et quand nous parlons de diplomatie, cela ne signifie pas que nous disons à Poutine : « Venez, s’il vous plaît, prenons un café et nous pourrons peut-être discuter. » Nous devons faire pression, y compris sur le plan économique, par exemple en saisissant les avoirs privés des oligarques russes qui soutiennent Poutine.
Et oui, il faut aussi discuter avec des acteurs comme la Chine. Il n’est pas nécessaire de soutenir son régime, mais le fait est qu’il s’agit d’un acteur important auquel Poutine prête attention. Si je ne veux discuter qu’avec des démocrates irréprochables, le monde risque de devenir très silencieux.
Vous évoquez les préparatifs pour des pourparlers pour la paix en Ukraine. Mais Poutine attaque sans relâche et maintient ses exigences maximales. Ne faut-il pas continuer de soutenir l’Ukraine avec des armes et de l’argent ?
La position de notre parti est claire : nous sommes contre les livraisons d’armes à l’Ukraine. Nous devons résoudre ce conflit par la voie diplomatique. Malgré toutes les horreurs qui se sont produites, il y a eu des progrès significatifs pour des négociations de paix. Et cela montre, à mes yeux, une fois de plus, qu’il aurait fallu s’engager dans cette voie beaucoup plus tôt.
Thomas Schnee
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