Espagne : la gauche subit une lourde défaite en Estrémadure

dimanche 4 janvier 2026.
 

Le PSOE de Pedro Sánchez a perdu près de quinze points dans cette région qui fut jadis un de ses bastions. L’extrême droite et l’abstention, elles, sont en forte hausse. De quoi inquiéter le chef du gouvernement espagnol, parfois présenté comme un modèle pour les gauches en Europe.

Coup dur pour Pedro Sánchez.

La formation du président du gouvernement espagnol, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), a subi une sévère défaite dimanche 21 décembre lors d’une élection régionale anticipée en Estrémadure, dans l’ouest du pays. Dans cette région peuplée d’un peu plus de 1 million d’habitants, le PSOE n’a obtenu que 25,72 % des suffrages exprimés, soit 14,2 points de moins que lors de la dernière élection en 2023.

Ce score est d’autant plus catastrophique que l’Estrémadure a longtemps été un bastion du PSOE. Depuis la première élection régionale de 1983 et jusqu’en 2023, le parti avait toujours obtenu plus de 40 % des voix. À quatre reprises, il avait même obtenu la majorité absolue. Les 39,9 % de 2023 représentaient déjà son plus mauvais score historique, mais il restait en tête devant l’opposition de droite du Parti populaire (PP) qui avait alors recueilli 38,9 % des voix.

Cette fois, le PP améliore son score à 43,2 % et devance donc largement le PSOE. Une première depuis 2011 – mais à l’époque, le PSOE recueillait encore 43,5 % des voix. Les socialistes ne disposeront plus que de 18 sièges sur les 65 de la nouvelle assemblée régionale. En décompte de bulletins, le désastre est encore plus impressionnant avec une perte de 106 642 voix par rapport au dernier scrutin (un recul de 44 %).

L’ascension de l’extrême droite

Pour la première fois de son histoire électorale, l’Estrémadure bascule majoritairement à droite. Certes, le PP avait obtenu une majorité parlementaire en 2011, mais seulement avec 46 % des voix. De même en mai 2023, lorsque le PP et Vox disposaient d’une majorité en sièges (33 sur 65), ces deux partis n’avaient obtenu ensemble que 47 % des suffrages.

Cette fois, le basculement est clair. Outre le PP, le grand gagnant de ce scrutin est le parti d’extrême droite Vox qui double son score en passant de 8,1 % à 16,9 % des suffrages exprimés, soit un gain de 39 960 bulletins. En tout, droite et extrême droite raflent 60,1 % des voix. C’est la première fois que la région donne une majorité absolue en voix à la droite. À Badajoz, ancienne place forte du PSOE, près de la frontière portugaise, Vox arrive en tête avec 28 % des suffrages.

Le succès insuffisant de Podemos

Face à ce rouleau compresseur, Podemos, allié à d’autres formations à la gauche du PSOE, réalise un bon score en passant de 6 % à 10,3 % des voix. Cela ne suffit cependant pas à compenser l’effondrement des socialistes.

Malgré la victoire claire de la droite, la question de la future majorité régionale reste en suspens. Après les élections de mai 2023, PP et Vox avaient scellé un accord de coalition pour gouverner l’Estrémadure sous la direction de la cheffe locale du PP, María Guardiola.

Cette alliance avait cependant volé en éclats rapidement, dès la mi-2024, sur la question de l’accueil des mineurs étrangers non accompagnés dans les communes de la région. Vox s’y opposait, à la différence du PP. En conséquence, l’extrême droite avait rompu le pacte de coalition et refusé de voter le budget 2025 de la communauté autonome. Des élections anticipées avaient alors été convoquées pour le 21 décembre. Et beaucoup avaient voulu y voir l’impossibilité d’une alliance entre les conservateurs et l’extrême droite.

Mais le scrutin de dimanche ramène la région à son point de départ. Le PP n’a certes pas brillé avec une perte de 8 000 voix, mais sa progression en part des suffrages lui donne un député régional de plus, et 29 sièges au total. María Guardiola devrait donc rester présidente de la communauté autonome. Il lui faudra néanmoins trouver un point d’entente avec Vox, qui est passé de 6 à 11 sièges et dont la ligne dure semble avoir été validée par les électeurs estrémègnes.

Une participation en berne

Le PSOE, qui n’a pas pu profiter de sa place dans l’opposition, ne semble guère avoir intérêt à intégrer une « grande coalition » avec le PP. D’autant que l’opposition au niveau national entre PP et PSOE est très vive. Une chose est certaine : le grand vainqueur politique de ce dimanche, c’est Vox. Et sous la pression des urnes, une nouvelle alliance droite-extrême droite pourrait donc bien renaître.

Mais le vrai vainqueur du scrutin, c’est aussi l’abstention. Elle atteint ainsi le niveau record depuis 1983 de 37,26 %, soit près de dix points de plus qu’en 2023. Le nombre d’abstentionnistes s’accroît ainsi en deux ans de 83 532 inscrits, soit quasiment autant que le nombre total de voix en faveur de Vox (89 360 voix). Et si la faiblesse de la participation n’est pas surprenante lors d’un scrutin anticipé, on remarquera néanmoins que c’est souvent un élément qui accompagne la montée de l’extrême droite aux dépens de la gauche. C’est ce qui s’est notamment passé en Italie depuis 2022.

En d’autres termes : une grande partie des électeurs socialistes ont fait le choix de rester chez eux ce dimanche. Et, selon une étude publiée par El País, le PSOE n’a conservé que 60 % de ses électeurs d’il y a deux ans, 15 % préférant Podemos et 11 % le PP. C’est donc une véritable hémorragie qui a laissé libre cours à la progression de Vox.

Comment expliquer ce désastre électoral ? La presse internationale insiste beaucoup sur la question de la corruption. De fait, l’ancien collaborateur de Pedro Sánchez, José Luís Ábalos, est actuellement en attente de procès pour divers pots-de-vin et menacé de vingt-quatre ans de prison.

Et en Estrémadure, la corruption au sein du PSOE a, il est vrai, une résonance particulière. Le candidat à la présidence de la région pour le parti, Miguel Ángel Gallardo, sera jugé l’an prochain dans le cadre d’accusations de trafic d’influence dans la ville de Badajoz qui implique le frère de Pedro Sánchez, David Sánchez.

Un vote sanction

L’ampleur de la défaite semble cependant un peu trop forte pour n’être qu’une réponse à des affaires de corruption. D’autant que, dans l’enquête déjà citée d’El País, les motivations de vote se concentrent sur la volonté de sanctionner le gouvernement de Madrid. Globalement, les habitants d’Estrémadure rejettent à 54 % la politique du gouvernement central, contre seulement 17 % qui l’approuvent. Les motivations du vote ont donc été de sanctionner la politique menée par Pedro Sánchez.

Cela peut surprendre au regard de l’image qu’offre désormais l’Espagne d’une forme d’eldorado de la croissance, soutenue par l’action des socialistes au pouvoir depuis 2018. Au point que la politique de Madrid est régulièrement prise pour modèle par la gauche française comme un exemple réussi de relance par la demande.

Contrairement aux espoirs de certains à gauche, la croissance n’est pas la solution à tout.

Cette analyse est très largement erronée : la croissance espagnole tient largement à un modèle fondé sur les salaires bas, le tourisme et un phénomène de rattrapage après la crise des années 2010. En matière de PIB par habitant, l’Espagne dépasse de peu en 2025 son niveau de 2008.

Bien sûr, la croissance est haute, 2,8 % au troisième trimestre sur un an, mais cette croissance, basée sur des secteurs peu productifs, reste très mal répartie socialement et géographiquement. En d’autres termes : contrairement aux espoirs de certains à gauche, la croissance n’est pas la solution à tout.

L’Estrémadure est un cas intéressant de ce point de vue. Cette petite région, une des plus pauvres du pays, ne pèse que 1,7 % du PIB national. Certes, en matière de PIB par habitant, selon l’Institut national des statistiques espagnoles, l’INE, la région poursuit depuis 2019 son rattrapage par rapport à la moyenne du pays. En 2014, ce PIB par habitant nominal était de 25 224 euros, soit 77,3 % du niveau national, contre 65,1 % en 1993.

Mais c’est un effet d’optique dû en grande partie à la baisse d’une population vieillissante. En 2023, la population estrémègne a reculé de 0,4 % et la baisse cumulée depuis 1993 est de 1 %. En réalité, le PIB régional progresse peu. Selon l’INE, entre 2019 et 2024, sa croissance cumulée n’est que de 1,4 %. Et, selon les estimations de CaixaBank, le PIB régional aura augmenté de sept points de moins que la moyenne espagnole à la fin de cette année.

Une région en déclin

Autrement dit : la croissance régionale est plus faible que celle de l’Espagne, mais le rattrapage se fait par la baisse de la population, plus rapide qu’ailleurs. Il n’y a rien de surprenant à cela dans la mesure où l’économie de la communauté autonome, dominée par la présence du secteur public qui compte pour un quart du PIB, n’est pas concernée par les moteurs nationaux de croissance, notamment le tourisme et certains secteurs industriels.

Région marquée par un fort vieillissement de sa population (22,4 %), l’Estrémadure reste néanmoins frappée par un chômage endémique (15,5 % de la population active en 2024, contre 11 % pour l’Espagne) et une pauvreté tenace. Selon l’INE, les revenus moyens des salariés estrémègnes sont les plus bas d’Espagne continentale, à 33 695 euros en moyenne par an.

La situation du président du gouvernement espagnol devient un peu plus difficile.

La région connaît aussi un taux de personnes en risque de pauvreté (c’est-à-dire gagnant moins de 60 % du revenu médian) élevé, à 27,5 %. C’est le deuxième du pays après l’Andalousie (29,2 %). Et si ce taux a baissé depuis 2019, où il était de 31,5 %, la situation des ménages reste délicate, comme le montre l’indice régional des ventes au détail qui n’a progressé que de 0,83 % entre octobre 2019 et le même mois de 2025. Pour l’Espagne, l’évolution est de + 9,5 %. Ce chiffre montre assez bien que le « miracle espagnol » a très largement évité l’Estrémadure.

La défaite du 21 décembre vient prouver que la croissance n’est pas nécessairement la réponse à la crise que traversent l’Europe et, plus globalement, l’Occident. Bien au contraire, le coût de cette croissance pour la population et son aspect très largement inégal renforcent les forces d’extrême droite. C’est un phénomène que l’on avait déjà pu observer aux États-Unis à l’époque de Joe Biden et qui se répète dans l’Espagne de Pedro Sánchez.

Après cette déroute historique qui le cible directement, la situation du président du gouvernement espagnol devient un peu plus difficile. En février, il devra faire face à un nouveau test en Aragon, où, comme en Estrémadure, la coalition PP-Vox n’a pas réussi à s’entendre.

Une nouvelle défaite socialiste et une hausse de Vox rendraient désormais de plus en plus probable le scénario d’une alliance entre droite et extrême droite à l’issue des prochaines élections générales prévues en 2027.

Romaric Godin


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