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Depuis plusieurs semaines, la révolte rurale des éleveurs se déploie partout en France. Blocages, rassemblements, actions locales : la colère est forte et largement partagée. Elle s’exprime contre une politique agricole qui, depuis des années, organise la mise en concurrence, la précarisation et l’abandon du monde paysan. Près d’un agriculteur se suicide chaque jour.
Depuis plusieurs semaines, la révolte rurale des éleveurs se déploie partout en France. Blocages, rassemblements, actions locales : la colère est forte et largement partagée. Elle s’exprime contre une politique agricole qui, depuis des années, organise la mise en concurrence, la précarisation et l’abandon du monde paysan. Près d’un agriculteur se suicide chaque jour.
Les agricultrices et agriculteurs mobilisé·es dénoncent la politique gouvernementale d’abattage systématique des troupeaux touchés par l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC), ainsi que l’accord UE-Mercosur, porté par Emmanuel Macron à grand renfort d’hypocrisie. Alors que la France insoumise alerte depuis juillet sur l’épidémie de DNC et que son groupe parlementaire est parvenu à faire voter une résolution visant à s’opposer à l’accord UE-Mercosur il y a moins d’un mois, les parlementaires LFI sont sur le terrain, chaque jour, aux côtés du monde paysan en lutte.
Parmi eux, la députée LFI Manon Meunier fait figure de référence pour un monde agricole dont les diverses tendances reconnaissent la compétence et l’engagement sans faille pour une agriculture dessaisie de l’emprise des intérêts du néolibéralisme et des agro-industriels. Pour L’Insoumission, Manon Meunier a accepté de revenir en détail sur les tenants et aboutissants de la situation actuelle. Notre entretien.
Le 16 juillet, vous et vos collègues députés de la France insoumise avez alerté Annie Genevard sur la Dermatose Nodulaire Contagieuse et la nécessité d’un protocole sanitaire basé sur la vaccination, et non sur l’abattage total des troupeaux. Aviez-vous eu une réponse ?
Lorsque la crise de la dermatose a explosé cet été, je me suis rendue directement en Savoie et en Haute-Savoie pour voir la situation sur place. Il y avait déjà une mobilisation au groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec) Duchêne et à la ferme de la Mésange Bleue. Ce sont des lieux de forte mobilisation avec des agriculteurs, des citoyens, des voisins, tous opposés à l’abattage total des troupeaux.
Je considère que c’est sur le terrain qu’on se rend compte de la violence des politiques publiques éventuellement perçues. C’était donc important pour moi d’y aller, d’échanger et de voir les conditions dans lesquelles tout cela se déroulait…
J’ai pu rencontrer Pierre-Jean Duchêne, un jeune éleveur qui a été très médiatisé et qui a tout fait « proprement » . Il a eu le réflexe de placer sa vache contaminée à l’isolement en assurant un suivi très fréquent des vétérinaires. Il a mis l’ensemble de ses animaux dans un bâtiment avec une ventilation préconisée par les vétérinaires.
Déjà à l’époque, nous disions que cette ferme aurait pu servir de ferme expérimentale.
Pouvez-vous expliquer en quoi consiste le protocole sanitaire alternatif que vous proposez ?
L’abattage total est non seulement une méthode ultra-violente mais c’est aussi la pire des choses qu’un éleveur puisse subir. Ce sont des années de travail, parfois de génération en génération, au cours desquelles un troupeau se forme avec un lien de confiance établie entre l’éleveur et ses animaux. Rappelons aussi que cette maladie n’est pas transmissible à l’homme.
Le protocole sanitaire du gouvernement nous a paru surdimensionné, notamment au vu des études scientifiques qui affirment clairement qu’on peut faire autrement. Nous avons fouillé les études sur le sujet. La DNC est apparue à la Réunion en 1992. En France métropolitaine, c’est une première. Les autorités sanitaires européennes et l’Organisation mondiale de la santé animale ont du recul sur la DNC. Elles affirment que la solution la plus efficace est la vaccination massive. Sur cette base, nous avons élaboré un plan sanitaire alternatif pour mettre fin aux abattages systématiques et faire autrement.
Dès qu’un cas est repéré, le réflexe est d’observer un suivi très rapproché des troupeaux avec des contrôles très fréquents des animaux pour repérer les cas positifs avec un abattage partiel des animaux malades pour contenir la diffusion du virus. il faut aussi une vaccination massive telle que préconisée dans les rapports scientifiques.
Nous avons écrit ce plan puis nous l’avons envoyé à la ministre en juillet 2025. C’est un travail conjoint, notamment avec mes collègues députés insoumis Loïc Prud’homme, Jean-François Coulomme, Sandrine Nosbé, Mathilde Hignet, Aurélie Trouvé et la Présidente du groupe parlementaire, Mathilde Panot.
La seule réponse de la ministre a été d’envoyer des cars de CRS avec des gendarmes présents pour contrôler les exploitants et exercer une pression sur les agriculteurs. Elle n’est jamais venue constater sur le terrain ce qui se passait. A l’heure où nous parlons, Annie Genevard ne sait pas ce qu’est une ferme contaminée. Elle n’en a jamais vu. Elle n’a jamais n’a mis les pieds dans une ferme qui avait été touchée par un cas de DMC. En Haute-Savoie et en Savoie, elle n’est venue que 3 heures, trois semaines après l’explosion de la crise, pour constater une vaccination qui avait eu lieu sur une ferme.
J’ai parfois été en contact avec elle. Je l’ai appelée pour l’alerter sur l’absence de déploiement des services psychologiques pour accompagner les agriculteurs. Des éleveurs sont complètement isolés, sans famille ni amis. Malgré cela, la déploiement des services psychologiques par la ministre n’a pas été immédiatement effectif, ce qui s’est traduit par d’importants retards sur le terrain.
Je me rappelle l’une de ses réponses. Par SMS, elle m’a demandé : « C’était quoi déjà le nom de l’éleveur ? », alors que je le lui avais d’ores et déjà indiqué. C’est un mépris et une méconnaissance de la situation. Ce sont des vies qui sont détruites.
Il y a aussi un manque évident sur tout ce qui concerne les indemnisations. Elles arrivent trop tard et les montants sont dérisoires. Le suivi post-abattage total est catastrophique. Et cela continue. Exemple : des vaccinations commencent alors que nous le demandons depuis juillet ! Dans notre lettre à Annie Genevard, nous demandions précisément un élargissement de la zone de vaccination. Il a fallu attendre six mois pour qu’elle réagisse !
Après six mois d’alerte, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA décide de réaliser une petite vidéo suite à la mobilisation en Ariège. Il a affirmé avoir formulé auprès de la Ministre de l’Agriculture une « demande d’extension de la zone vaccinale ». Deux jours plus tôt, Annie Genevard l’avait refusée à la Confédération paysanne et à la Coordination rurale. Mais après la vidéo de la FNSEA, Annie Genevard a finalement accepté d’élargir la vaccination, après six mois de perdu, six mois de dédain et de mépris !
Les syndicats de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale sont très mobilisés contre la politique sanitaire du gouvernement. À l’inverse, le syndicat de la FNSEA dirigé par un patron de l’agro-industrie, reste muet. Comment les syndicats mobilisés réagissent-ils à ce positionnement ? Il y a un ras-le-bol généralisé sur la cogestion entre le président de la FNSEA et le ministère. La Confédération paysanne et la Coordination rurale sont très mobilisées depuis plusieurs mois. De plus en plus d’agriculteurs s’opposent à la politique ultra-violente du gouvernement. L’abattage total est d’une violence inouïe. Dans certains départements, il y a certaines FDSEA (Fédération Départementale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) qui commencent à signer des protocoles pour demander l’arrêt de cette politique, contre l’avis de la direction de la FNSEA.
On constate qu’Arnaud Rousseau, président de la FNSEA et patron de l’agro-industrie joue un rôle clé dans cette politique. La FNSEA et le ministère de l’Agriculture font en effet de la co-gestion. Je distingue cependant les adhérents de la FNSEA de leur Direction qui ne les défend plus. Arnaud Rousseau est un partisan acharné de l’abattage total des troupeaux. Il défend coûte que coûte cette politique aux dépens de l’élevage herbager dont il se lave les mains depuis longtemps puisqu’il n’a aucun intérêt personnel à y trouver.
Dans nos alertes, nous avons dit à Annie Genevard que son rôle était de rentrer en négociations avec l’Union européenne et les pays comme l’Italie et l’Espace avec lesquels nous exportons des animaux. Nous avons fait ces alertes pour que, précisément, la vaccination n’impacte pas les exportations. Aujourd’hui, le protocole de l’Union européenne prévoit d’immobiliser les animaux vaccinés pendant un certain temps.
Or, en France, nos petites et moyennes fermes en élevage bovin sont dépendantes de l’export. Car tout a été mal conçu par les politiques néolibérales. Nous sommes dépendants de l’exportation et c’est un problème. On fait naître des animaux qu’on envoie en Italie pour qu’ils soient engraissés parce que l’engraissement n’est pas développé dans notre pays, ou très peu.
Dans ma circonscription, en Limousin, de nombreuses fermes exportent et sont dépendantes de l’export. On ne peut donc pas balayer cette question d’un revers de main. À court terme, il faut prendre en compte ce sujet. À long terme, il faut réfléchir pour développer l’engraissement en France.
Le rôle d’Annie Genevard était donc d’aller négocier avec l’Union européenne. Avec l’effondrement climatique, la perte de la biodiversité, les épidémies s’enchaînent tous les ans. Il faut donc changer de politique sanitaire. La vaccination est un outil et elle ne doit pas être un frein aux exportations. La deuxième des solutions, c’est de faire des accords bilatéraux avec les pays avec lesquels on exporte le plus.
On a déjà fait ça sur des épidémies auparavant, comme celles de la fièvre catarrhale ovine par exemple. On a négocié un accord bilatéral avec l’Italie pour pouvoir continuer à exporter malgré la vaccination.
Comment se positionne le Rassemblement national sur ce sujet ?
Le Rassemblement national est coincé. Marine Le Pen, Jordan Bardella et les élus du RN sont très affiliés à Arnaud Rousseau, président de la FNSEA. Ils ne veulent surtout pas le contredire. Cela amène donc à des positions très floues du Rassemblement national. Ils disent qu’il faut « alléger le protocole ». Cela ne veut strictement rien dire. Ils ne proposent rien. Ils ne travaillent pas. Ils ne veulent surtout pas fâcher Arnaud Rousseau et les intérêts des grands patrons de l’agro-industrie.
On voit donc clairement, une fois de plus, le vrai visage du RN : un visage néolibéral qui préfère les grands patrons aux éleveurs. Les agriculteurs sont étouffés par la compétition permanente avec des firmes à l’international, mais aussi à l’intérieur du pays. C’est pour cette raison que le nombre d’agriculteurs chute année après année et qu’un agriculteur se suicide tous les trois jours. Sur tous ces sujets agricoles, le Rassemblement national n’est pas clair.
Car il répond d’abord et avant tout aux injonctions d’Arnaud Rousseau. Dans certaines prises de parole, ils défendent un protectionnisme flou. Ils disent vouloir protéger les agriculteurs de la concurrence déloyale mais s’alignent en permanence sur les normes moins-disantes à l’international. Cet alignement amène pourtant à une concurrence déloyale plus forte !
Ils sont pour l’utilisation d’un maximum de produits dangereux pour la santé des agriculteurs et l’environnement. Ils veulent être compétitifs au niveau international mais veulent fermer les frontières. Tout cela n’a pas vraiment de logique. C’est du « protectionnisme libéral » . S’il venait à être appliqué, il produirait le même résultat qu’aujourd’hui. Dans le logiciel du RN, il faut encourager les grandes firmes à l’intérieur du pays pour qu’elles prennent la place des petites et moyennes exploitations.
Dans le Limousin, l’élevage n’est pas compétitif avec les fermes aux 50 000 bœufs aux hormones du Brésil. Et pourtant, c’est cet élevage herbagé qui crée des emplois sur notre territoire, protège les paysages, grâce à des exploitations familiales. Nous, insoumis, c’est ce que nous voulons préserver. A l’inverse, le RN veut la compétitivité, à l’intérieur du pays comme à l’international.
Dans plusieurs de vos déclarations, vous rappelez que « les épidémies s’enchaînent à l’heure du changement climatique ». Que proposez-vous, comme changement global, pour y mettre un terme ?
Nous devons changer nos politiques sanitaires au niveau de l’Union européenne. Annie Genevard doit entrer en négociation pour que les politiques de vaccination n’impactent pas les exportations.
Nous devons investir massivement dans les politiques sanitaires. Cette année, j’étais rapporteur du budget agricole pour le projet de loi de finances 2026. J’ai eu l’occasion de travailler sur ces sujets. Ce budget a légèrement augmenté cette année. Mais c’est un écran de fumée. Car cette augmentation n’est qu’un rattrapage des années précédentes. Le Gouvernement n’a rien prévu concernant la DNC. En audition, le ministère m’a répondu « Ben oui, mais quand la DNC est arrivée, on avait déjà bouclé le budget », et le budget n’a donc pas été remis à jour.
Les macronistes ne prévoient rien pour anticiper les épidémies et les crises temporaires. À chaque fois, le ministère va donc chercher des fonds en puisant sur d’autres lignes budgétaires. Ils vont chercher ces sommes sur des budgets qui sont normalement affectés à la planification écologique et à l’agriculture. C’est complètement illogique et dangereux à l’heure où l’effondrement climatique fait se multiplier les épidémies.
Ils ne planifient rien. Ils ne prévoient rien. C’est donc extrêmement dangereux. Nous, insoumis, nous nous battons pour que des fonds soient injectés pour aider la bifurcation écologique. Nous nous battons pour réindustrialiser le pays. Nous devons être en capacité de produire nos propres vaccins. Aujourd’hui, ils sont importés. La réindustrialisation est la condition pour garantir notre indépendance.
Lorsqu’une épidémie arrive, plusieurs pays sont demandeurs de vaccins et une compétition se lance pour les obtenir. Le laboratoire qui est capable de les produire les vend au plus offrant. On paye ainsi nos vaccins toujours plus chers afin de les avoir en premier. Il faut tout changer. Réindustrialiser pour être en capacité de produire ces vaccins. Nous avons aussi besoin de renforcer les équipes d’urgences qui gèrent le sanitaire localement.
J’avais interpellé le ministère sur ce sujet. On m’a répondu que ce n’était pas possible et que les effectifs actuels étaient suffisants. La réalité du terrain démontre l’inverse.
Emmanuel Macron a annoncé un report de la signature de l’accord UE-Mercosur. Cependant, le chef de l’État défend ce traité depuis huit ans. Quelle est votre analyse ?
Oui, en effet. Emmanuel Macron disait encore il y a quelques temps que cet accord correspondait parfaitement aux attentes environnementales et sanitaires en France. Il y a quelques semaines, il disait que l’accord UE-Mercosur était « plutôt positif ».
On sait très bien ce qu’il en est. Emmanuel Macron est favorable à ce traité parce qu’il va dans le sens de son projet complètement néolibéral et libre-échangiste qui utilise l’agriculture comme une variable d’ajustement. Il sait très bien qu’une partie des filières de luxe vont profiter du Mercosur et se moque des conséquences sur les fermes et l’élevage bovin.
Emmanuel Macron n’a fait aucun effort pour s’opposer réellement à l’accord UE-Mercosur. C’est pourtant dans son pouvoir que de le refuser. Von Der Leyen a divisé l’accord en deux parties, l’une commerciale, l’autre avec les clauses. Cela permet à la Présidente de la commission européenne de faire passer l’accord dans l’unanimité des États-membres. Si Macron s’y était opposé, la voix de la France aurait pu bloquer le passage de l’accord UE-Mercosur. Les « clauses miroir » qu’évoquent Macron ne seront jamais respectées. C’est de la poudre aux yeux.
Pourquoi ? Car il y a de la corruption de contrôleurs dans les pays du Mercosur. L’Union européenne ne prévoit pas suffisamment de fonds pour étayer les contrôles.
Pouvez-vous nous indiquer les conséquences de cet accord sur l’agriculture en France ? Cet accord sera catastrophique : 99 000 tonnes de viande bovine seront importées et vont directement entrer en concurrence avec notre élevage et notre herbage. C’est une mise en concurrence et une nouvelle augmentation de la pression sur les éleveurs et c’est absolument inacceptable.
Pour changer ce système, les insoumis proposent du protectionnisme écologique et solidaire. Il faut arrêter de mettre en concurrence notre agriculture avec le moins disant international. Nous avons une agriculture mieux disante, des exigences sanitaires, environnementales et sociales qui sont mieux disantes. En effet, nous ne sommes pas compétitifs avec les fermes brésiliennes aux 50 000 bœufs à hormones, pas plus qu’avec les immeubles de douze étages de cochons en Chine.
Je crois que ce n’est pas le modèle agricole qu’on veut. Il faut donc accepter de rentrer dans une logique protectionniste. C’est la base de la souveraineté alimentaire de la France.
Propos recueillis par Sylvain Noël, rédacteur en chef
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