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Le tribunal de Nanterre a prononcé la liquidation judiciaire du dernier fabricant de gros électroménager en France. Le projet de société coopérative porté par les salariés et soutenu par l’État n’a pas été jugé viable. 750 personnes perdent leur emploi.
BrandtBrandt, Vedette, Sauter et De Dietrich. Toutes ces marques françaises d’électroménager disparaissent avec la liquidation judiciaire du groupe Brandt, prononcée jeudi 11 décembre par le tribunal des activités économiques de Nanterre (Hauts-de-Seine).
Ce sont 750 personnes qui vont être licenciées d’ici au 1er janvier 2026, et leurs salaires ne seront plus versés dès le 15 décembre. La nouvelle, tombée dans la matinée, a totalement assommé les salarié·es et les élus locaux. Le secrétaire de la CGT du groupe Brandt parle de « rage » ; le président de la région Centre-Val de Loire, de « choc ».
Les deux usines du groupe, qui vient de fêter ses cent ans, sont basées dans cette région, à Saint-Jean-de-la-Ruelle près d’Orléans (Loiret) et Vendôme (Loir-et-Cher). Elles emploient plus de 450 personnes. Outre ces deux sites de production, Brandt a son siège social dans les Hauts-de-Seine et un centre de service après-vente dans le Val-d’Oise.
Le groupe, propriété depuis 2014 du conglomérat algérien Cevital, subit la baisse généralisée des ventes du gros électroménager, elle-même liée au recul des ventes immobilières. Ayant besoin de 20 à 25 millions d’euros pour relancer son activité, Brandt avait été placé en redressement judiciaire en octobre 2025 afin de « favoriser l’arrivée d’un partenaire susceptible de soutenir l’entreprise ».
Sur le modèle de l’entreprise Duralex sauvée en 2024, les salarié·es de Brandt ont déposé un projet de Scop, société coopérative et participative, qui entendait préserver les deux usines et au moins trois cents emplois. Ce dossier était soutenu par Groupe Revive, spécialisé dans la reprise d’entreprises. Et, de façon plus inédite, par l’État.
Le gouvernement s’était en effet engagé à mettre 5 millions d’euros sur la table, tout comme la région Centre-Val de Loire et la métropole d’Orléans. Mais ces engagements publics n’ont pas convaincu le tribunal de Nanterre qui a rejeté l’offre de reprise, celle de la dernière chance – tous les autres repreneurs s’étant finalement retirés.
« Le tribunal a jugé que le projet n’était pas viable car il n’y avait pas d’industriel derrière le dossier », explique Jorge Carranho, délégué CFE-CGC de Brandt à Vendôme, joint par Mediapart. « Pour le tribunal, les financements publics ne sont pas suffisants pour sauver notre beau savoir-faire français. On espérait au moins une reprise partielle. On est dépités, on est affreusement dégoûtés, c’est un vrai gâchis », poursuit-il.
« On ne comprend pas, les soutiens étaient là, une mobilisation sans précédent avait été faite », déplore pour sa part François Bonneau, président socialiste de la région Centre-Val de Loire, auprès de l’Agence France-Presse. Quant aux ministres de l’économie et des finances (Roland Lescure) et de l’industrie (Sébastien Martin), ils visent, sans les nommer, les banques, ces « autres acteurs indispensables [qui] n’ont pas souhaité se positionner pour sauver Brandt ».
Ces dernières avaient en effet été appelées, par le gouvernement, à « jouer le jeu » pour venir en aide au groupe après le dépôt du projet de Scop. Dans un communiqué, Bercy a par ailleurs exprimé sa « profonde tristesse » devant la liquidation d’un « fleuron français ».
Le projet des salarié·es de reprise en coopérative était accompagné par la confédération générale des Scop et des Scic (sociétés coopératives d’intérêt collectif), qui regrette, dans un communiqué, « une occasion manquée pour l’industrie » quand « le modèle Scop s’impose pourtant comme une solution solide et éprouvée pour les reprises industrielles ». Selon le mouvement, il n’est « ni revendable ni délocalisable [et] garantit l’ancrage territorial de l’activité et sécurise les investissements publics comme privés ».
Après l’annonce de la décision judiciaire, des feux de palettes ont été allumés devant le site de Vendôme où sont employées 93 personnes. « Ici, la moyenne d’âge est comprise entre 50 et 55 ans », souligne le délégué CFE-CGC, Jorge Carranho, qui s’interroge sur l’avenir de ces salarié·es dans une France « désindustrialisée » et qui ne favorise pas franchement l’emploi des séniors. « Tout le monde a pris un gros coup de massue derrière la tête, j’ai devant moi des salariés qui ont des larmes dans les yeux », décrit-il, la voix tremblante.
Serge Grouard, maire d’Orléans
Une cellule de soutien psychologique a été mise en place à l’usine. « On a des collègues chasseurs qui ont des armes chez eux. On a insisté pour cet accompagnement parce qu’on a peur pour certains », indique Khachatur Melkonyan, délégué CGT du site, interrogé par le quotidien régional La Nouvelle République.
Toute la journée, des élu·es ou représentant·es de l’État ont défilé devant les deux usines Brandt. Joseph Zimet, préfet de Loir-et-Cher, est venu dire ses regrets devant « la fin d’une épopée industrielle vendômoise et nationale ». Selon lui, le « miracle » attendu ne s’est pas produit et il convient maintenant de « s’occuper de l’humain, des salariés sous le choc, à quelques jours des fêtes de fin d’année ». Plus tôt, le syndicaliste CFE-CGC avait lancé, écœuré, devant les journalistes de France 3 : « Dans vingt et un jours, on est tous licenciés... Bonne année ! »
À Saint-Jean-de-la-Ruelle, où se trouve le plus gros site de production de Brandt avec 350 salarié·es, le maire (divers droite) d’Orléans, Serge Grouard – également président de la métropole –, a dénoncé devant la presse « un manque de temps pour convaincre les banques de la viabilité du projet ».
Selon lui, « il manquait 4 millions pour empêcher cette marque de disparaître au profit des produits chinois ». Face au micro de la radio locale, Serge Grouard a été plus véhément : « On a été tenus à l’écart de tout ce qui se passait dans la coulisse car on ne compte pas […]. Ça va être vendu aux enchères pour quelques millions et ça va être racheté par les Chinois, j’en ai ras le bol de ce pays à la con. »
Sur les réseaux sociaux, des responsables politiques y sont également allé·es de leur commentaire. Pour le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, la fin de Brandt « est le symbole de la France d’Emmanuel Macron, une France à l’arrêt qui a perdu un à un tant de ses fleurons industriels ».
Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, s’en prend à la décision de liquidation judiciaire : « Il est temps de se demander pourquoi de tels tribunaux ont une telle opportunité de tout refuser et de tout détruire. Il faut établir un droit de préemption des salariés sur les entreprises qu’ils veulent racheter. »
Quant au secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, il envoie ses « pensées émues » aux salarié·es et à leurs familles « abandonnés avant Noël » puis lance : « Honte au gouvernement. Honte aux banques qui n’ont pas cru dans le projet de coopérative. »
Plein d’amertume, le communiqué de la confédération des Scop et des Scic tient à rappeler que le modèle coopératif « favorise l’implication des salariés » grâce à « son fonctionnement démocratique » et surtout « oriente l’entreprise vers la stabilité de long terme » avec « un taux de pérennité à cinq ans de dix points supérieurs à celui de l’ensemble des entreprises françaises », à 79 % contre 69 %.
Cécile Hautefeuille
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