Trump réactive la « doctrine Monroe » pour s’imposer en Amérique latine et s’immiscer dans les affaires européennes

mercredi 17 décembre 2025.
 

La nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis, publiée le 5 décembre, entérine une rupture dans la politique étrangère américaine. Elle traduit la victoire idéologique, à Washington, d’un nationalisme chrétien ouvertement hostile aux droits universels et au multilatéralisme.

Les États-Unis tournent le dos à huit décennies de politique étrangère, abandonnant leur rôle de garant de l’ordre international qu’ils avaient construit et soutenu depuis 1945. Cela s’observait dans les faits ; c’est maintenant confirmé noir sur blanc, dans un document officiel d’une trentaine de pages. La « stratégie de sécurité nationale » (« National Security Strategy », NSS) a été publiée vendredi 5 décembre, trois ans après la précédente élaborée sous l’administration Biden.

Comme à chaque période de divisions intérieures sur leur rôle international, la stratégie marque un repli des États-Unis sur « l’arrière-cour » latino-américaine. Et comme à chaque tournant de la politique étrangère du pays, le changement majeur concerne la nature de la relation transatlantique.

Le cœur du message de cette NSS tient en effet dans la réactivation de la « doctrine Monroe » pour réaffirmer la tutelle de la République impériale sur l’Amérique latine, et proclamer son droit d’ingérence dans les affaires européennes. Le document est aussi un manifeste politique qui fait la part belle aux guerres culturelles – sans doute la rupture la plus frappante.

Le secrétaire d’État Marco Rubio l’avait affirmé lors de son audition de confirmation en janvier 2025 : « L’ordre international de l’après-guerre n’est pas seulement obsolète, c’est aujourd’hui une arme qui est utilisée contre nous. » Le document reflète cette conviction, qui rompt donc avec plusieurs décennies à soutenir le contraire, tout en introduisant également une rupture avec la première administration Trump entre 2016 et 2020.

Une redéfinition des intérêts de Washington

En effet, la notion de « compétition stratégique » avec la Russie et la Chine disparaît, remplacée par une vision qui se réclame du réalisme et des sphères d’influence. Ce tournant définit une nouvelle vision du monde, fondée sur une quasi-connivence, ou en tout cas une convergence de fait avec Moscou, dont on retrouve les éléments de langage sur l’Otan, ainsi qu’avec Pékin, qui n’est plus un adversaire mais « seulement » un compétiteur avec lequel il est possible de définir une relation mutuellement bénéfique – sauf en Amérique latine.

La stratégie redéfinit de manière plus étroite les intérêts américains, à l’image du rapport annuel des services de renseignement sur les « menaces globales » publié en mars 2025, qui inversait la hiérarchie des priorités. Le rapport définissait comme première menace les « acteurs non étatiques transnationaux criminels et terroristes », tandis que les « acteurs étatiques majeurs » (Chine, Russie, Iran et Corée du Nord) étaient relégués en seconde position.

« Corriger la trajectoire politique » européenne est défini comme un intérêt des États-Unis.

Le texte est particulièrement violent sur l’Europe, « menacée d’effacement civilisationnel », et sur l’Amérique latine, érigée au rang de priorité régionale et objet principal d’une « doctrine Monroe » réactivée. Ce que l’on appelle la doctrine Monroe, formulée en 1823 par le président James Monroe, désigne à l’origine un double principe de non-ingérence : le rejet des interventions européennes sur l’ensemble du continent américain et la non-ingérence des États-Unis dans les affaires européennes.

Le « corollaire Trump » à cette doctrine, défendu dans la NSS, est en fait double. Premièrement, il s’agit pour l’administration de la durcir en réaffirmant un objectif de domination commerciale, économique et stratégique par les États-Unis de l’ensemble des Amériques, désigné comme « l’hémisphère occidental ». Il s’agit en fait d’une réminiscence du « corollaire Roosevelt », exposé en 1904 par le président Theodore Roosevelt, qui prétendait déjà s’arroger un droit d’intervention au nom des intérêts des États-Unis.

Deuxièmement, il s’agit non plus de durcir, mais d’inverser un des principes de 1823 en se permettant une ingérence dans les affaires européennes, puisque le corollaire Trump définit comme un intérêt des États-Unis le fait de « corriger la trajectoire politique » européenne. Il fait de l’alignement sur les valeurs trumpistes un facteur stratégique, et même une condition de la survie de l’Otan.

La patte de la nouvelle droite américaine

Dans la NSS, les « migrations de masse » sont décrites comme une menace majeure. La « santé spirituelle » (comprendre religieuse) des États-Unis et « l’expansion des familles traditionnelles » sont présentées comme des intérêts vitaux.

Ces éléments de langage font écho au nationalisme chrétien, incarné à la Maison-Blanche par le vice-président J. D. Vance. C’est bien une redéfinition profondément politique du leadership américain et même de son soft power (ou pouvoir d’influence), qui doit désormais s’exercer non pas en faveur de la démocratie mais dans la promotion des partis d’extrême droite partageant les combats trumpistes, à savoir la lutte contre l’immigration et la supposée « censure » qui règnerait en Europe.

Les États-Unis se retrouvent aux côtés de la Chine et de la Russie parmi les puissances révisionnistes de l’ordre international.

J. D. Vance l’annonçait dès son discours de février 2025 à la conférence annuelle de Munich sur la sécurité, qui signalait la volonté d’exporter la redéfinition militante de la liberté d’expression en cours aux États-Unis. Cette prise de parole avait marqué le lancement d’une campagne coordonnée de Washington contre certaines règlementations et principes européens, et en soutien aux partis d’extrême droite, notamment en Allemagne et au Royaume-Uni.

Elle en fournissait en tout cas le « cadre intellectuel », en accusant publiquement plusieurs pays européens de dérive autoritaire sous couvert de lutte contre la haine et la désinformation, et en caractérisant les politiques de réglementation visant les grandes plateformes du numérique comme des attaques contre la droite et la culture conservatrices.

Des expressions comme la « suffocation réglementaire » et le « déclin civilisationnel », présentes dans la NSS, s’inscrivent complètement dans cette ligne. La stratégie affirme d’ailleurs explicitement les « encouragements de l’Amérique » à ses « alliés politiques » et son enthousiasme devant « l’influence croissante des partis patriotiques européens ».

Autre marqueur de la nouvelle droite américaine et du rejet de l’ordre international existant, la NSS définit « les États-nations » comme l’unité du système international, signe de l’influence du mouvement national-conservateur et de Yoram Hazony sur l’idéologie dominante de l’administration Trump II. Les organisations multilatérales ou régionales sont ainsi délégitimées. Ce faisant, les États-Unis se retrouvent aux côtés de la Chine et de la Russie parmi les puissances révisionnistes de l’ordre international.

Doctrine Monroe : la signification d’une renaissance

L’insistance mise sur la doctrine Monroe, mentionnée quatre fois dans le document, n’est pas un hasard. Celle-ci est périodiquement convoquée aux États-Unis à chaque fois que le pays débat de son rôle dans le monde. Sa révision actuelle, avec son fameux « corollaire Trump », en dit beaucoup sur le tournant imprimé à la politique étrangère du pays par son 47e président.

Ce qui allait devenir la doctrine Monroe n’est au départ qu’un court passage du message annuel du président au Congrès mandaté par la Constitution – message que l’on connaît aujourd’hui sous l’intitulé de « discours sur l’état de l’Union ». Alors que les parlementaires états-uniens étaient divisés sur l’attitude à adopter vis-à-vis des révolutions latino-américaines en cours contre le pouvoir colonial espagnol, James Monroe a cherché à calmer les débats entre pro- et anti-intervention à l’aide de deux principes : « l’Amérique aux Américains » et leur « neutralité » vis-à-vis des puissances européennes.

Ce qui avait changé par rapport à cette lointaine époque, c’était l’établissement après 1945 d’une alliance solide avec les démocraties européennes.

C’est seulement en 1865 que ces éléments ont été rebaptisés en « doctrine Monroe », alors que la guerre de Sécession venait de prendre fin. Cette fois, les divisions portaient sur le soutien à apporter aux révolutionnaires mexicains de Benito Juárez, en lutte contre une coalition de forces européennes et notamment françaises au Mexique. La presse américaine de l’époque utilise alors la référence à la doctrine Monroe pour critiquer l’expédition française. Les États-Unis ont finalement massé des troupes à la frontière mexicaine en soutien à Juárez, qui l’a emporté en 1867.

À la fin du XIXe siècle, la doctrine Monroe est devenue partie intégrante du corpus de référence de la politique étrangère américaine, afin de promouvoir une domination économique puis militaire de l’Amérique latine, sous les présidences de William McKinley puis de Theodore Roosevelt. Le « corollaire » théorisé par ce dernier, lors de son discours sur l’état de l’Union le 6 décembre 1904, établit l’idée d’un « rôle de police » réservé désormais aux États-Unis dans les Caraïbes et l’Amérique latine, considérées comme base arrière économique et commerciale de l’expansion du capitalisme américain.

C’est en effet au tournant du XXe siècle que les États-Unis ont commencé à affirmer leur puissance militaire, de même qu’un impérialisme décomplexé, avec la colonisation des Philippines à la suite de la guerre contre l’Espagne (1898), puis le développement d’un impérialisme « privé » en Amérique centrale et dans les Caraïbes. Depuis, les ingérences dans la région n’ont pas cessé.

Ce qui avait changé par rapport à cette lointaine époque, en revanche, c’était l’établissement après 1945 d’une alliance politique et militaire solide entre les États-Unis et les démocraties libérales européennes, avec les premiers dans le rôle d’une puissance hégémonique bienveillante. Or, c’est ce que vient mettre à bas la révision de la doctrine Monroe sous l’ère Trump.

Lors des primaires républicaines de 2023-2024, déjà, les candidats Ron DeSantis et Vivek Ramaswamy s’étaient appuyés sur celle-ci pour promettre une « véritable politique America First », concentrée sur les Amériques. L’administration actuelle affiche clairement son intention de donner vie à ce projet, en germe depuis la première victoire de Trump en 2016.

Maya Kandel


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