Zohran Mamdani : « L’espoir est vivant »

jeudi 13 novembre 2025.
 

après sa victoire à l’élection municipale de New York, Zohran Mamdani a prononcé un discours dans lequel il a cité Eugene Debs, a directement défié Donald Trump et a présenté sa vision d’une ville de New York transformée. Nous le reproduisons ici dans son intégralité.[Jacobin]

Le soleil s’est peut-être couché sur notre ville ce soir, mais comme l’a dit un jour Eugene Debs, « je vois poindre l’aube d’un jour meilleur pour l’humanité ».

Depuis aussi longtemps que nous pouvons nous en souvenir, les travailleurs de New York se sont entendu dire par les riches et les nantis que le pouvoir ne leur appartenait pas.

Les doigts meurtris à force de soulever des cartons dans les entrepôts, les paumes calleuses à force de tenir le guidon des vélos de livraison, les jointures marquées par les brûlures en cuisine : ce ne sont pas des mains qui ont reçu l’autorisation de détenir le pouvoir. Et pourtant, au cours des douze derniers mois, vous avez osé viser plus haut.

Ce soir, contre toute attente, nous avons atteint notre but. L’avenir est entre nos mains.

Mes amis, nous avons renversé une dynastie politique.

Je souhaite à Andrew Cuomo tout le meilleur dans sa vie privée. Mais que ce soir soit la dernière fois que je prononce son nom, alors que nous tournons la page d’une politique qui abandonne le plus grand nombre et ne répond qu’à une minorité. Ce soir, New York, tu as donné un mandat pour que les choses changent. Un mandat pour une nouvelle forme de politique. Un mandat pour que nous ayons une ville abordable. Et un mandat pour un gouvernement qui tiendra parfaitement ses promesses.

Le 1er janvier, je prêterai serment en tant que maire de la ville de New York. Et c’est grâce à vous. Avant toute autre chose, je tiens donc à vous dire ceci : merci. Merci à la nouvelle génération de New-Yorkais qui refuse d’accepter que la promesse d’un avenir meilleur soit une relique du passé.

Mes amis, nous avons renversé une dynastie politique.

Vous avez montré que lorsque la politique s’adresse à vous sans condescendance, nous pouvons entrer dans une nouvelle ère de gouvernance. Nous nous battrons pour vous, car nous sommes vous. Ou, comme on dit à Steinway, ana minkum wa ilaykum.[en arabe, « Je suis des vôtres et je suis là pour vous ». Steinway Street à Queens, un quartier à forte population musulmane ndt]

Merci à ceux et celles qui sont si souvent oublié.e.s par la politique de notre ville, qui ont fait leur ce mouvement. Je parle des propriétaires de bodegas yéménites et des abuelas mexicaines, des chauffeurs de taxi sénégalais et des infirmières ouzbèkes, des cuisiniers trinidadiens et des tantes éthiopiennes. Oui, les tantes !

À tous les New-Yorkais de Kensington, Midwood et Hunts Point, sachez ceci : cette ville est votre ville, et cette démocratie est aussi la vôtre. Cette campagne concerne des gens comme Wesley, un militant du syndicat 1199 que j’ai rencontré jeudi soir devant l’hôpital d’Elmhurst, un New-Yorkais qui habite loin, qui fait deux heures de trajet aller-retour depuis la Pennsylvanie, parce que les loyers sont trop chers dans cette ville.

Elle concerne des gens comme cette femme que j’ai rencontrée dans le Bus x33 il y a des années et qui m’a dit : « Avant, j’aimais New York, mais maintenant, c’est juste l’endroit où je vis. » Et elle concerne des gens comme Richard, le chauffeur de taxi avec que j’ai accompagné dans sa grève de la faim de quinze jours devant l’hôtel de ville, et qui doit encore conduire son taxi sept jours sur sept. Mon frère, nous sommes maintenant à l’hôtel de ville !.

Cette victoire est pour eux tous et toutes. Et elle est pour vous, les plus de 100 000 bénévoles qui ont fait de cette campagne une force irrésistible. Grâce à vous, nous ferons de cette ville un endroit que les travailleurs peuvent à nouveau aimer et où ils pourront à nouveau vivre. À chaque porte à laquelle vous avez frappé, à chaque signature obtenue pour une pétition, à chaque discussion âpre, vous avez réduit le cynisme qui caractérise désormais la vie politique.

Je sais que je vous ai beaucoup demandé au cours de cette dernière année. À maintes reprises, vous avez répondu à mes appels. Mais j’ai une dernière requête. New York, inspire à fond ! Nous avons bloqué notre respiration plus longtemps que nous ne le pensions.

Nous l’avons bloquée dans l’attente de la défaite, nous l’avons bloquée parce que l’air nous a été enlevé trop souvent pour que nous puissions en faire le compte, nous l’avons bloquée parce que nous ne pouvions pas nous permettre d’expirer. Merci à toutes celles et tous ceux qui ont tant sacrifié. Nous respirons l’air d’une ville qui renaît.

À mon équipe de campagne, qui a cru en moi alors que personne d’autre ne le faisait et qui a transformé un projet électoral en quelque chose de bien plus grand : je ne pourrai jamais exprimer toute ma gratitude. Vous pouvez dormir tranquilles maintenant.

À mes parents, maman et papa : vous avez fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui. Je suis très fier d’être votre fils. Et à ma merveilleuse épouse, Rama, hayati [« ma vie » ndt] : il n’y a personne d’autre que je préfèrerais avoir à mes côtés en ce moment, et à chaque instant.

À tous les New-Yorkais, que vous ayez voté pour moi, pour l’un de mes adversaires ou que vous ayez été trop déçus par la politique pour voter, merci de m’avoir donné l’occasion de prouver que je suis digne de votre confiance. Je me réveillerai chaque matin avec un seul objectif : rendre cette ville meilleure pour vous qu’elle ne l’était la veille.

Beaucoup pensaient que ce jour n’arriverait jamais, craignant que nous soyons condamnés à un avenir moins prometteur, chaque élection nous condamnant simplement à plus de la même chose.

En cette période d’obscurité politique, New York sera la lumière.

D’autres considèrent la politique actuelle comme trop cruelle pour que la flamme de l’espoir continue de brûler. New York, nous avons répondu à ces craintes.

Ce soir, nous nous sommes exprimés d’une voix claire. L’espoir est vivant. L’espoir est une décision que des dizaines de milliers de New-Yorkais.e.s ont prise jour après jour, une action militante après l’autre, malgré les campagnes de dénigrement incessantes. Plus d’un million d’entre nous se sont réunis dans nos églises, nos gymnases, nos centres communautaires, pour inscrire notre vote dans le registre de la démocratie.

Et même si nous avons voté individuellement, nous avons choisi l’espoir ensemble. L’espoir plutôt que la tyrannie. L’espoir plutôt que l’argent et les idées étriquées. L’espoir plutôt que le désespoir. Nous avons gagné parce que les New-Yorkais se sont permis d’espérer que l’impossible pouvait devenir possible. Et nous avons gagné parce que nous avons voulu que la politique ne soit plus quelque chose qui nous est imposé. Désormais, c’est quelque chose que nous faisons.

Debout devant vous, je pense aux paroles de Jawaharlal Nehru : « Il arrive un moment, rare dans l’histoire, où nous passons de l’ancien au nouveau, où une époque s’achève et où l’âme d’une nation, longtemps réprimée, trouve enfin sa voix. »

Ce soir, nous sommes passés de l’ancien au nouveau. Alors parlons maintenant, avec une clarté et une conviction qui ne peuvent être mal interprétées, de ce que cette nouvelle ère apportera, et à qui.

Ce sera une ère durant laquelle les New-Yorkais attendront de leurs dirigeants une vision audacieuse de ce que nous accomplirons, plutôt qu’une liste d’excuses pour ce que nous sommes trop timides pour tenter. Au cœur de cette vision se trouvera le programme le plus ambitieux jamais mis en place pour lutter contre la crise du coût de la vie que connaît cette ville depuis l’époque de Fiorello La Guardia : un programme qui gèlera les loyers de plus de deux millions de locataires bénéficiant d’un loyer stabilisé, rendra les bus rapides et gratuits et offrira des services de garde d’enfants généralisés dans toute la ville.

Dans quelques années, notre seul regret sera peut-être que ce jour ait mis si longtemps à arriver. Cette nouvelle ère sera celle d’une amélioration constante. Nous embaucherons des milliers d’enseignant.e.s supplémentaires. Nous réduirons le gaspillage d’une bureaucratie pléthorique. Nous travaillerons sans relâche pour que les lumières brillent à nouveau dans les couloirs des immeubles de la NYCHA (NYC Housing Authority) où elles vacillent depuis si longtemps.

La sécurité et la justice iront de pair, car nous travaillerons avec les policiers pour réduire la criminalité et créer un département de la sécurité communautaire qui s’attaquera de front à la crise de la santé mentale et à celle des sans-abri. L’excellence deviendra la norme au sein des administrations publiques, et non plus l’exception. Dans cette nouvelle ère que nous créons pour nous-mêmes, nous refuserons de laisser ceux qui sèment la division et la haine nous monter les uns contre les autres.

En cette période d’obscurité politique, New York sera la lumière. Ici, nous croyons qu’il faut défendre ceux que nous aimons, que vous soyez un immigrant, un membre de la communauté transgenre, l’une des nombreuses femmes noires que Donald Trump a licenciées d’un emploi fédéral, une mère célibataire qui attend toujours que le prix des produits alimentaires baisse, ou toute autre personne acculée au pied du mur. Votre combat est aussi le nôtre.

Et nous bâtirons une mairie qui se tiendra fermement aux côtés des New-Yorkais juifs et qui ne faiblira pas dans la lutte contre le fléau de l’antisémitisme. Où plus d’un million de Musulmans sauront qu’ils ont leur place, non seulement dans les cinq arrondissements de cette ville, mais aussi dans les couloirs du pouvoir. New York ne sera plus une ville où l’on peut faire de l’islamophobie son cheval de bataille et remporter une élection.

Nous pouvons répondre à l’oligarchie et à l’autoritarisme avec la force qu’ils redoutent, et non avec l’apaisement qu’ils recherchent.

Cette nouvelle ère sera caractérisée par une compétence et une empathie qui ont trop longtemps été opposées l’une à l’autre. Nous prouverons qu’il n’y a pas de problème trop grand pour que le gouvernement le résolve, ni de préoccupation trop insignifiante pour qu’il s’en soucie.

Pendant des années, les responsables municipaux n’ont aidé que ceux qui pouvaient les aider. Mais le 1er janvier, nous instaurerons une administration municipale qui aidera tout le monde.

Je sais que beaucoup n’ont entendu notre message qu’à travers le prisme de la désinformation. Des dizaines de millions de dollars ont été dépensés pour redéfinir la réalité et convaincre nos voisins que cette nouvelle ère est quelque chose qui devrait les effrayer. Comme cela s’est souvent produit, la classe des milliardaires a cherché à convaincre ceux qui gagnent 30 dollars de l’heure que leurs ennemis sont ceux qui gagnent 20 dollars de l’heure.

Ils veulent que les gens se battent entre eux afin que nous restions détournés de la tâche de refondre un système qui ne fonctionne plus depuis longtemps. Nous refusons de les laisser dicter les règles du jeu. Ils seront soumis aux mêmes règles que nous tous.

Ensemble, nous allons ouvrir la voie à la génération du changement. Et si nous nous engageons dans cette nouvelle voie audacieuse, plutôt que de la fuir, nous pourrons répondre à l’oligarchie et à l’autoritarisme avec la force qu’ils redoutent, et non avec l’apaisement qu’ils recherchent.

Car après tout, si quelque chose peut montrer à une nation trahie par Donald Trump comment le vaincre, c’est bien la ville qui l’a vu naître. Et s’il existe un moyen de terrifier un despote, c’est bien par la destruction des conditions mêmes qui lui ont permis d’accumuler le pouvoir.

Ce n’est pas seulement ainsi que nous arrêterons Trump, c’est aussi ainsi que nous arrêterons le prochain. Alors, Donald Trump, puisque je sais que vous nous regardez, j’ai trois mots spécialement pour vous : « Augmentez le volume ! ».

Nous demanderons des comptes aux mauvais propriétaires, car les Donald Trump de notre ville ont pris l’habitude de profiter de leurs locataires. Nous mettrons fin à la culture de la corruption qui a permis à des milliardaires comme Trump d’échapper à l’impôt et de profiter d’allégements fiscaux. Nous nous tiendrons aux côtés des syndicats et renforcerons la protection des travailleurs, car nous savons, tout comme Donald Trump, que lorsque les travailleurs ont des droits inaliénables, les patrons qui cherchent à les exploiter deviennent tout petits.

New York restera une ville d’immigrant.e.s : une ville construite par des immigrant.e.s, animée par des immigrant.e.s et, à partir de ce soir, dirigée par un immigrant.

Alors écoutez-moi bien, président Trump, quand je vous dis ceci : « pour atteindre, l’un ou l’une d’entre nous, il faudra d’abord passer au milieu de nous tous ».

Lorsque nous entrerons à la mairie dans cinquante-huit jours, les attentes seront élevées. Nous les satisferons. Un grand New-Yorkais a dit un jour que l’on fait campagne en poésie, mais que l’on gouverne en prose. Si cela doit être vrai, faisons en sorte que la prose que nous écrivons rime toujours, et bâtissons une ville qui brille pour tout le monde. Et nous devons tracer une nouvelle voie, aussi audacieuse que celle que nous avons déjà empruntée.

Car après tout, le bon sens traditionnel vous dirait que je suis loin d’être le candidat idéal. Je suis jeune, malgré tous mes efforts pour me vieillir. Je suis musulman. Je suis socialiste démocrate. Et le plus accablant de tout, c’est que je refuse de m’excuser pour tout cela.

S’il existe un moyen de terrifier un despote, c’est bien de démanteler les conditions mêmes qui lui ont permis d’accumuler le pouvoir.

Et pourtant, si cette soirée nous apprend quelque chose, c’est que les conventions nous ont freinés. Nous nous sommes inclinés devant l’autel de la prudence, et nous en avons payé le prix fort. Trop de travailleurs ne se reconnaissent pas dans notre parti, et trop d’entre nous se sont tournés vers la droite pour trouver des réponses à leur questionnement sur les raisons pour lesquelles ils ont été laissés pour compte.

Nous laisserons la médiocrité derrière nous. Nous n’aurons plus à ouvrir un livre d’histoire pour prouver que les Démocrates peuvent oser être grands.

Notre grandeur sera tout sauf abstraite. Elle sera ressentie par chaque locataire bénéficiant d’un loyer stabilisé qui se réveille le premier jour de chaque mois en sachant que le montant qu’il va payer n’a pas augmenté depuis le mois précédent. Elle sera ressentie par chaque grand-parent qui pourra se permettre de rester dans la maison acquise à la sueur de son front et dont les petits-enfants habiteront à proximité, car le coût de la garde d’enfants ne les aura pas contraints à déménager à Long Island.

Elle sera ressentie par la mère célibataire qui se rend au travail en toute sécurité et dont le bus roule suffisamment vite pour qu’elle n’ait pas à courir déposer ses enfants à l’école pour arriver à l’heure au travail. Et elle sera ressentie lorsque les New-Yorkais ouvriront leur journal le matin et liront des titres qui parlent de succès, et non de scandales.

Mais surtout, elle sera ressentie par chaque New-Yorkais lorsque la ville qu’ils aiment leur rendra enfin leur amour.

Ensemble, New York, nous allons geler les... [la foule crie : « loyers ! »] Ensemble, New York, nous allons rendre les bus plus rapides et... [la foule crie : « gratuits ! »] Ensemble, New York, nous allons offrir à tous... [la foule crie : « des services de garde d’enfants ! »]

Que les mots que nous avons prononcés ensemble, les rêves que nous avons rêvés ensemble, deviennent le programme que nous réaliserons ensemble. New York, ce pouvoir, il est à vous. Cette ville vous appartient.

Zohran Mamdani


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