Analyse de la configuration économique, politique et géopolitique de l’Allemagne en 202 1 – 2025.

samedi 13 décembre 2025.
 

Les dans de la mer et les dans de la terre

Analyse de la configuration économique, politique et géopolitique de l’Allemagne en 2020 – 2025.

L’Allemagne et la première puissance économique européenne avec un PIB s’élevant à 24 % du PIB de celle-ci. Elle est le premier partenaire commercial de la France. Il nous a donc semblé utile d’examiner la situation économique et politique de l’Allemagne

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La grande bourgeoisie allemande peut être schématiquement divisée en deux fractions, révélant une tension centrale liée à la globalisation des échanges : d’une part, une fraction globaliste, soutenue politiquement par les sociaux-démocrates, la droite modérée et les écologistes, ou des coalitions les incluant ; d’autre part, une fraction défendant un capitalisme industriel ancré dans une assise nationale, portée par une droite conservatrice et souverainiste.

Une Allemagne tiraillée entre intégration globale et impératifs nationaux. En tant qu’exportatrice nette, l’Allemagne repose sur un modèle économique fondé sur un excédent commercial massif. Ce modèle la place dans une position de tiraillement entre une intégration globale, via la finance et les chaînes d’approvisionnement, et des impératifs nationaux, tels que la souveraineté énergétique et la relocalisation industrielle. indiquons que 40 à 45 % des exportations de l’Allemagne se font à l’intérieur de l’UE et que 30 à 35 % des importations viennent des pays de l’UE.

La fraction globaliste-financière, alignée sur les États-Unis et marquée par une posture interventionniste, regroupe une partie des élites financières et des multinationales tournées vers les marchés anglo-saxons et asiatiques. Des entreprises comme Deutsche Bank, Siemens (dans ses branches high-tech) ou Allianz illustrent cette orientation. Ces acteurs s’inscrivent dans le capitalisme financier transatlantique, avec des investissements en bourse américaine, des partenariats avec des géants comme BlackRock et une vision interventionniste, notamment à travers les sanctions contre la Russie ou le soutien à l’Ukraine via des prêts garantis par l’Union européenne. Cette fraction est sensible aux pressions américaines, l’Allemagne dépendant des États-Unis pour sa sécurité (via l’OTAN) et ses exportations vers l’Amérique du Nord. Des études, comme celles du Center for the Study of Democracy (2023-2025), montrent que les secteurs financiers ont largement "découplé" de la Russie, privilégiant une diversification vers le gaz naturel liquéfié (LNG) américain ou qatari. Cette fraction promeut une stratégie de "dérisquation" globale, alignée sur la politique des démocrates américains, ou parfois des républicains pragmatiques. Ces agents politiques défendent une Europe fédérale néolibérale.

En revanche, la fraction nationaliste-industrielle, ancrée dans un capitalisme industriel, regroupe des secteurs comme l’industrie lourde, notamment l’automobile (Volkswagen, Audi), la chimie (BASF) ou la sidérurgie (ThyssenKrupp). Ces acteurs dépendent fortement de coûts énergétiques compétitifs. Avant 2022, la Russie fournissait 55 % du gaz allemand, essentiel pour la production industrielle, l’Allemagne étant le plus grand consommateur industriel d’énergie en Europe. Cette fraction défend un "capitalisme industriel souverain", prônant une relance temporaire du charbon ou du nucléaire et critiquant les sanctions européennes qui ont fait tripler les prix du gaz sur le marché spot en 2022-2023. Des rapports, comme celui de la Stiftung Wissenschaft und Politik (2023), soulignent que l’industrie milite pour une "Ostpolitik pragmatique", avec des voix nationalistes, parfois xénophobes, émergeant dans les chambres de commerce de l’Allemagne de l’Est. Il ne s’agit pas d’un nationalisme pur à la manière de l’AfD, mais d’un protectionnisme économique centré sur une logique de "fabriquer en Allemagne" plutôt que de s’inscrire dans une perspective globale. Ces opérateurs politiques défendent plutôt une Europe des nations souveraines plutôt qu’une Europe fédérale intégrée.

Cette division, bien que présente dès les années 1970 avec l’Ostpolitik de Willy Brandt, a été exacerbée par la guerre en Ukraine. La récession économique, marquée par une baisse du PIB de 0,3 % en 2024 et des prévisions stagnantes pour 2025 selon l’OCDE, renforce le camp industriel, les coûts énergétiques ayant érodé la compétitivité allemande. Par exemple, BASF a fermé des usines entre 2023 et 2024.

Impact sur les attitudes vis-à-vis de la guerre en UkraineCette fracture explique les divergences dans les positions face à la guerre contre la Russie. La fraction globaliste-financière soutient les sanctions, notamment l’embargo sur le gaz russe depuis 2022, marqué par le sabotage de Nord Stream, percevant la Russie comme une menace systémique alignée sur les intérêts américains de containment de Pékin via Moscou. Le gouvernement Scholz, composé du SPD, des Verts et du FDP jusqu’à sa chute en 2024, a incarné cette ligne avec le "Zeitenwende" (tournant), qui s’est traduit par un budget de 100 milliards d’euros pour la défense et une aide de 14 milliards d’euros à l’Ukraine entre 2024 et 2025.

À l’inverse, la fraction industrielle milite pour des relations normalisées avec la Russie afin de garantir un accès à une énergie abordable. Des lobbys, comme la fédération industrielle BDI, ont critiqué publiquement les sanctions en 2022-2023, estimant qu’elles ont coûté 200 milliards d’euros à l’économie allemande en raison de la hausse des prix et des délocalisations vers les États-Unis ou la Chine. En 2025, avec la prolongation de la guerre, des voix industrielles, comme celle de Mike Mantras de Volkswagen, plaident pour un "dialogue pragmatique", incluant une reprise partielle du gaz via des pays tiers ou un compromis en Ukraine pour stabiliser les prix. Ce positionnement n’est pas pro-Poutine, mais relève d’un calcul économique : sans énergie abordable, l’industrie allemande risque une désindustrialisation, déjà marquée par une perte de 2 % des emplois industriels entre 2023 et 2024.

Coalitions politiques et alignement sur la politique démocrate américaineEntre 2021 et 2024.

La coalition SPD-Verts, sous la direction du chancelie 2024 r Scholz, a suivi la ligne de l’administration Biden, avec des sanctions strictes, une aide militaire à Kiev et une diversification énergétique vers le LNG américain. La CDU/CSU, héritière de l’ère Merkel, s’est initialement montrée plus réservée, mais s’est alignée sous la direction de Friedrich Merz en 2024-2025, par crainte de l’instabilité. Cette coalition défend les intérêts globalistes, notamment ceux de la finance berlinoise et des exportateurs high-tech.

Cependant, après les élections fédérales de février 2025, marquées par 31 % pour la CDU/CSU, 20,8 % pour l’AfD et 15 % pour le SPD, la donne politique change. La nouvelle coalition CDU/CSU-SPD, minoritaire, doit composer entre un atlantisme affirmé (Merz est pro-américain) et des concessions aux intérêts industriels, comme la réduction des ambitions écologistes et des subventions à l’énergie. Bien que l’AfD soit maintenue à l’écart par le principe du "Brandmauer" (refus de coalition), son influence croît, notamment via le soutien à des motions anti-immigration.

Récession et montée de l’AfD.

La récession, confirmée par une baisse du PIB de 0,2 % au premier trimestre 2025, un chômage à 6,5 % et une inflation énergétique persistante, favorise l’essor de l’AfD, qui atteint 20 à 22 % des intentions de vote à l’échelle nationale, et dépasse 30 % dans des Länder de l’Est comme la Saxe et la Thuringe. L’AfD capitalise sur cette crise avec un programme économique "national-libéral", évoquant une sortie de l’euro ou un retour au mark, tout en prônant une levée des sanctions pour un accès au gaz russe à bas coût. Des figures comme Alice Weidel ou Björn Höcke séduisent les déçus de l’industrie, notamment les ouvriers et les PME est-allemandes, en promettant une "prospérité allemande d’abord". En septembre 2025, des sondages de Bild placent l’AfD en tête avec 22 %, sur fond de lassitude face à la guerre et de crise gouvernementale.

Un recours à l’AfD pour "gérer le pays" reste improbable mais pas impossible. Bien que la CDU refuse officiellement toute alliance avec l’extrême droite, un scénario de "tolérance" (soutien externe) pourrait émerger en cas de blocage, notamment sur le budget 2026, comme observé en Thuringe en 2024. L’AfD défend explicitement les intérêts industriels, prônant la relance du charbon, des liens avec la Russie et la Chine, et une critique de la dépendance aux États-Unis. Si la récession s’aggrave, avec une croissance prévue à seulement +0,5 % en 2026, la fraction nationaliste pourrait utiliser l’AfD comme levier, via des alliances informelles ou un virage protectionniste de la CDU.

Analyse globale. Cette analyse met en lumière les oscillations de l’Allemagne entre un atlantisme rigide et un pragmatisme économique, exacerbées par la guerre en Ukraine. Elle s’inscrit dans la lignée des théories de Poulantzas sur les divisions de la bourgeoisie face à la globalisation. Toutefois, elle présente des limites. Tout d’abord, la division entre globalistes et nationalistes n’est pas strictement binaire, certaines entreprises comme Bayer opérant dans les deux sphères. Ensuite, l’État, via les contraintes supranationales de l’Union européenne, limite les marges de manœuvre. Enfin, un facteur culturel et est-ouest joue un rôle clé : l’essor de l’AfD s’explique davantage par l’aliénation post-réunification que par une bourgeoisie nationale homogène.L’Allemagne apparaît ainsi "divisée contre elle-même", pour reprendre Gramsci. Avec l’élection de Trump en 2025, la fraction globaliste s’affaiblit, tandis que l’influence de l’AfD se renforce, son score électoral passant de 10,3 % en 2021 à 20,8 % en 2025. Si la récession persiste, l’Allemagne pourrait basculer vers une "réalpolitik" nationaliste, avec l’AfD comme symptôme de ce virage dans une société où le taux de pauvreté s’élève à 21 % et frappe 17 millions de personnes.

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Annexe : les deux fractions de la grande bourgeoisie

En quoi con nsiste la division de la grande bourgeoisie face à la mondialisation selon le philosophe Poulantzas ?

Selon Nicos Poulantzas, philosophe marxiste grec (1936-1979), la mondialisation du capital – qu’il analyse principalement dans son ouvrage L’État, le pouvoir, le socialisme (1978) – n’entraîne pas une disparition des États nationaux, mais au contraire une restructuration sous leur égide, particulièrement celle de l’État américain. Cette dynamique révèle une division au sein de la grande bourgeoisie, qu’il conceptualise à travers la distinction entre la bourgeoisie intérieure et la bourgeoisie extérieure (ou nationale).

Voici en quoi consiste cette division, telle que théorisée par Poulantzas :

1.La bourgeoisie intérieure : une intégration au capital dominant (américain)Cette fraction de la grande bourgeoisie nationale (par exemple, en Europe) a intériorisé les intérêts du capital étranger, notamment américain, dans son propre calcul économico-politique. Elle n’agit plus comme un bloc autonome, mais s’aligne sur les impératifs de la division internationale du travail et de la concentration du capital sous hégémonie US.

Conséquences : Elle favorise la restructuration productive et étatique de son pays pour s’adapter à la mondialisation, acceptant des formes d’autoritarisme étatique accru (ce que Poulantzas appelle l’étatisme autoritaire) pour maintenir la cohésion du bloc au pouvoir. Cela affaiblit les résistances internes et renforce l’impérialisme global, tout en subordonnant les intérêts nationaux aux flux transnationaux.

2. La bourgeoisie extérieure : une résistance nationaleÀ l’opposé, cette fraction cherche à préserver son autonomie vis-à-vis du capital dominant. Elle défend des intérêts plus "nationaux" ou protectionnistes, craignant une perte de souveraineté économique et politique face à l’invasion du capital étranger. Conséquences : Elle peut entrer en conflit avec la bourgeoisie intérieure, reproduisant à l’échelle nationale les contradictions inter-impérialistes.

Cependant, Poulantzas insiste sur le fait que ces oppositions restent secondaires par rapport à l’unité globale du capital monopoliste, et qu’elles ne doivent pas diviser les classes subordonnées (prolétariat, petite bourgeoisie) sur des lignes nationalistes.

3. Implications pour l’État et la stratégie politiqueLa mondialisation opère sous l’égide des États, qui deviennent eux-mêmes internationalisés : l’État n’est pas un simple instrument, mais une "condensation matérielle d’un rapport de force de classe". Cette division bourgeoise influe sur la forme de l’État, le rendant plus interventionniste pour gérer les crises (économiques, idéologiques) tout en masquant les contradictions internes au bloc au pouvoir. Poulantzas en tire une leçon stratégique pour la gauche : rejeter les divisions nationalistes artificielles et construire un "front uni et populaire" contre l’impérialisme global, via une voie démocratique vers le socialisme, combinant démocratie représentative et participative.

Cette analyse, influencée par le marxisme structural (Althusser), anticipe les débats contemporains sur la globalisation et l’hégémonie néolibérale, en soulignant comment la division bourgeoise sert à reproduire la domination capitaliste sans homogénéité parfaite de la classe dominante.

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Hervé Debonrivage


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