« Tout bloquer » le 10 septembre ? La gauche cherche la bonne distance

vendredi 15 août 2025.
 

Les personnalités politiques de gauche observent avec intérêt la date du 10 septembre posée hors de tout cadre traditionnel par les initiateurs du mouvement « Bloquons tout ! ». L’erreur commise au début du mouvement des gilets jaunes, que la gauche avait regardé avec dédain, est dans tous les esprits.

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Le 10 septembre 2025, « bloquons tout ! ». Le mot circule sans leader, sans bannière, mais avec une intensité croissante ces dernières semaines. Sur les réseaux sociaux, la date est devenue un hashtag partagé de plus en plus largement, projetant un objectif clair : faire du 10 septembre, le point de départ d’un « arrêt total et illimité du pays ».

Depuis les annonces austéritaires de François Bayrou, le 15 juillet dernier, des dizaines de pages sur Facebook, TikTok, X ont relayé l’appel à ce mouvement rejetant toute étiquette politique qui souhaite « paralyser » la France par une mobilisation citoyenne d’ampleur nationale. Avec un mot d’ordre : « Si le peuple arrête, tout s’arrête. »

Une popularité spontanée, en dehors de tout cadre syndical, qui rappelle la formation des gilets jaunes en 2018. Sept ans plus tard, dans une rentrée qui s’annonce politiquement mouvementée, les partis et syndicats de gauche observent attentivement ce retour possible d’un mouvement qui dépasserait à nouveau toutes les structures traditionnelles des manifestations.

C’est que, il y a sept ans, la perplexité d’une partie des mouvements politiques à l’égard des premiers ronds-points occupés n’avait pas permis aux organisations politiques de gauche de porter avec force ce qui deviendra l’une des plus grosses mobilisations de la décennie.

L’extrême droite en embuscade

La prise de distance s’était notamment justifiée par la présence de l’extrême droite parmi les gilets jaunes, crispant certaines personnalités politiques, réticentes à soutenir les premières actions. « Je ne serai pas le 17 [novembre 2018] dans les blocages parce que je ne me vois pas défiler à l’appel de Minute et avec Marine Le Pen », avait notamment déclaré Clémentine Autain, divisant à l’époque La France insoumise (LFI). Plusieurs syndicats tels que la CGT, Solidaires ou la CFDT avaient aussi justifié leur non-présence lors du 1er acte pour ces mêmes raisons.

En 2025, les enjeux restent les mêmes. À l’origine de l’appel du 10 septembre, le compte TikTok des « Essentiels » est une organisation qui prône « une France souveraine ». Plusieurs autres personnalités et pages liées à la fachosphère et à la mouvance conspirationniste ont aussi relayé l’appel à tout bloquer.

Mais cette fois-ci, l’ensemble de la gauche semble ne pas vouloir rater le train. Peu importe si une partie du milieu réactionnaire s’y immisce. « Évidemment que si nous-mêmes on assigne ce mouvement à l’extrême droite, les gens d’extrême droite vont se dire que c’est leur mouvement. Et les gens de gauche n’iront pas », estime Antoine Léaument, député insoumis.

Le parlementaire élu en Essonne considère que l’avantage de ce type de mouvement tendra à éliminer en réalité les revendications propres à l’extrême droite : « Tout ce qui va avoir tendance à diviser va être laissé de côté. Donc au final, ce qui sera le plus consensuel, ce sont les revendications sociales. »

« Boycott, désobéissance civile et solidarité »

Au Parti socialiste, Philippe Brun porte un regard similaire : « Quand on parle des gilets jaunes aujourd’hui, on ne parle plus d’extrême droite, alors que, de fait, il y avait une très forte structure d’extrême droite à l’origine. Ce qu’on retient c’est le Référendum d’initiative citoyenne (RIC), le rétablissement de l’impôt sur la fortune, etc. Ces mouvements de masse dépassent complètement le cadre d’analyse partisan », soutient le socialiste qui avait lui-même enfilé le gilet fluo en 2018.

Tous deux observent donc avec une certaine bienveillance cette mobilisation annoncée, d’ailleurs loin d’être contradictoire avec les valeurs progressistes. De fait, les premières revendications affichées du 10 septembre s’arc-boutent sur un triptyque « boycott, désobéissance civile et solidarité » assez proche des programmes de gauche alternative.

À travers le blocage total du pays, le mouvement propose par exemple de ne plus acheter dans les grandes surfaces, de retirer son argent des grandes banques, de soutenir les circuits courts, ou encore de créer des caisses de grève et de soutien local. « C’est l’idée que si le peuple cesse de travailler, il est en capacité de tout bloquer. C’est au fondement même du mouvement ouvrier », se réjouit Alexis Corbière, député Les Écologistes qui y voit lui aussi des mots d’ordre « positifs ».

« On ne peut pas signer de chèque en blanc à un mouvement. Ce n’est pas un objet fini, c’est un objet vivant. Mais à chacune et chacun de s’y impliquer pour que la conscientisation qu’il procure aille dans le sens du progrès social », abonde sa collègue Danielle Simonet.

Peu de soutiens officiels

Sur le principe donc, la sympathie pour le mouvement est partagée par l’ensemble de l’échiquier à gauche. Pour autant, à ce stade, peu d’organisations politiques ont officiellement appelé à manifester expressément à cette date. Le 28 juillet, la Coordination étudiante enjoignait « la jeunesse à être dans la rue », le 10 septembre. Le 2 août, c’était autour de Révolution permanente par le biais de son porte-parole Anasse Kazib.

Du côté des syndicats, seules deux fédérations de la CGT (celles des industries chimiques et du commerce et des services) ont pour l’instant appelé à rejoindre la mobilisation le 10 septembre, par la grève.

Si la période estivale ralentit la communication des organisations, la prudence des déclarations officielles de soutien tient aussi à la crainte d’être accusées de « récupération ». Une critique caractéristique de ce genre de mobilisations qui insiste sur son caractère « apolitique » et « apartisan ». « Vous essayez à tout prix de nous mettre une étiquette, mais nous sommes le peuple ! », protestait par exemple il y a quelques jours dans un post Facebook, Anaïs Albertini, ancienne gilet jaune, l’une des premières à avoir relayé l’appel du 10 septembre.

Les personnalités politiques l’ont bien compris. Dans sa dernière note de blog, Jean-Luc Mélenchon affirme « se reconnaître dans les motifs de cette action », mais ajoute directement : « Je n’en dirai pas davantage par respect pour l’indépendance et l’autonomie de ce mouvement qui ne sont pas des inconvénients mais la condition de son succès. »

Il faut qu’on transforme notre université d’été. On va parler de primaire de la gauche, mais c’est anachronique. ll faut axer autour de la mobilisation de la rentrée.

Philippe Brun, député PS

« Ce n’est pas à la France insoumise de donner les mots d’ordre. L’unité de ce type de mouvement, c’est d’abord des revendications communes qui doivent être définies par les participants eux-mêmes, abonde Antoine Léaument. Il y a certains Insoumis qui participent déjà à des discussions, mais clairement, ils n’iront pas avec le drapeau de la France insoumise, le 10. De toute façon, on se ferait jeter. »

Tous sont conscients que la typologie de cette mobilisation, marquée par une critique souvent sévère contre la politique institutionnelle, contraint les organisations traditionnelles à une certaine discrétion : « Parfois rendre service au mouvement, c’est aussi avoir une forme de soutien modeste. Il faut l’accompagner en votant la censure de Bayrou par exemple. Le nourrir, le saluer, mais pas donner l’impression qu’on veut en prendre la direction, sinon on l’affaiblit », conseille aussi Alexis Corbière.

« Si on veut être sûr que ça se plante, il faut que les partis politiques s’en mêlent. Les deux plus grosses mobilisations de ces dernières années - gilets jaunes et réforme des retraites - se sont faites sans nous. Alors laissons faire aussi », renchérit Philippe Brun. Pour le député, le Parti socialiste doit toutefois réellement considérer la symbolique d’un tel mouvement : « Il faut qu’on transforme notre université d’été. On va parler de primaire de la gauche, mais c’est anachronique. ll faut axer autour de la mobilisation de la rentrée. »

Une discrétion bienvenue

Dans sa circonscription de l’Eure, le député voit une « colère profonde » avec le plan d’austérité de Bayrou, la loi Duplomb, et le deal commercial entre Donald Trump et l’Union européenne nourrissant ce sentiment « d’incompétence et de trahison de nos élites ». Un terreau fertile pour la réussite d’un mouvement tel que celui du 10 septembre, estime-t-il. Bien qu’il doute de la date : « C’est un mercredi, les gens travaillent. Les gilets jaunes avaient fonctionné grâce aux mobilisations le samedi. »

Dans le Pas-de-Calais, Cathy Apourceau-Poly, sénatrice communiste, tire le même constat de « colère et de peur » qui légitime, pour elle, cette action. L’élue souhaiterait toutefois qu’il y ait « des responsables à la tête de tout cela, notamment avec les syndicats », afin de mieux être écoutée et « que cette colère se transforme en jacquerie populaire ».

Le 1er septembre, une réunion intersyndicale sera consacrée aux suites à donner aux annonces budgétaires du Premier ministre. C’est aussi à partir de cette date que Force ouvrière a déposé un préavis de grève jusqu’au 30 novembre. Reste à savoir si la convergence des mobilisations sera effective dès le début du mouvement. « On doit veiller à ce que les choses ne s’opposent pas. Et politiquement, c’est aussi l’occasion de parler d’une seule voix. Ce serait un paradoxe que ce “tous ensemble social” ne se traduise pas dans un “tous ensemble politique” », affirme Alexis Corbière, voyant une bonne opportunité pour réunir la gauche.

Pour l’heure, aucune certitude ne se dessine toutefois quant à la réussite du mouvement du 10 septembre, bien que chacun·e prédise une rentrée « éruptive » quoi qu’il arrive. « Le succès de la pétition de la loi Duplomb aura une suite, jure Sébastien Rome, ancien député LFI. On sent qu’il y a un ras-le-bol généralisé. »

Mathieu Dejean et Clément Rabu


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