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Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, le 47e président des États-Unis a mis en œuvre son programme de manière méthodique. Il vise la démolition de l’administration fédérale et, plus largement, de la démocratie états-unienne.
EnEn un mois à la Maison-Blanche, Donald Trump, 47e président des États-Unis, que ses affidés présentent comme le « négociateur en chef », a surtout montré ses capacités de démolisseur en chef.
Démolisseur tout d’abord de l’administration fédérale. Comme beaucoup le craignaient, sa feuille de route est le « Projet 2025 », une plateforme réactionnaire qu’il met en œuvre méthodiquement par la signature de décrets présidentiels. Leur mise en scène jour après jour dans des lieux divers et variés, du bureau Ovale à son palais de Mar-a-Lago en Floride, en passant par une salle de sport de Washington, vise à marquer les esprits ainsi qu’à occuper les médias et les écrans.
Selon un outil de suivi élaboré par une citoyenne états-unienne, plus d’un tiers des recommandations du Projet 2025 a déjà été appliqué par le président. Si l’on regarde par ministère et par agence fédérale, l’organisme étatique le plus touché a été l’agence des États-Unis pour l’aide internationale, USAID – un de ses cadres a raconté à Mediapart le traumatisme que constitue le démantèlement brutal de cette agence créée en 1961.
Comme l’avait proclamé un des rédacteurs du Projet 2025, le nationaliste chrétien Russell Vought, qui se trouve désormais à un poste clef à la Maison-Blanche, l’objectif est de « démanteler l’État profond » et de « terroriser les bureaucrates ».
La tâche a également été confiée à l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, qui semble prendre un certain plaisir, à la tête de la commission pour l’efficacité du gouvernement (Doge), à tailler dans le vif en licenciant des fonctionnaires et en suspendant des fonds destinés à celles et ceux qui en ont le plus besoin. À la fois aux États-Unis et à l’extérieur de ses frontières.
Des millions de personnes, qu’elles soient fonctionnaires ou membres d’organisations non gouvernementales travaillant à l’étranger, sont touchées par ces mesures menées au nom de la lutte contre « la fraude, les abus et le gaspillage », sans qu’aucune preuve tangible ne soit apportée.
Dans une interview à Fox News, en compagnie de Donald Trump, Elon Musk a dénoncé l’existence d’une « vaste bureaucratie fédérale qui s’oppose implacablement au président et à son cabinet ». « Ce que nous voyons ici, c’est la mise au pas de la bureaucratie alors que nous essayons de restaurer la démocratie et la volonté du peuple », a-t-il lancé.
Donald Trump a de nouveau affirmé que Doge avait découvert des « centaines de milliards de dollars de fraudes », jugeant que Musk, qui a versé plus de 250 millions de dollars à la campagne électorale du candidat républicain, « faisait un travail extraordinaire ».
Interrogé par CNN, le sénateur indépendant Bernie Sanders a constaté pour le regretter qu’Elon Musk « mène la danse ». « C’est la personne la plus riche du monde, qui a d’énormes conflits d’intérêts, qui finance des groupes d’extrême droite partout dans le monde, qui attend avec impatience de bénéficier d’allègements fiscaux massifs », a-t-il ajouté.
Les témoignages abondent sur la manière dont la purge est menée, à coups de courriels qui ressemblent tellement à des spams que l’OPM (Office of Personnel Management), agence responsable de la fonction publique du gouvernement fédéral, doit renvoyer d’autres mails pour confirmer la véracité des premiers. L’absurdité règne en maître dans cet univers fascisant, qui est destiné à imposer la censure et à semer la peur chez celles et ceux qui sont touché·es.
Dans une lettre rendue publique par une personnalité antitrumpiste, un employé fédéral rend compte de son désarroi. « Dès le premier jour où nous avons repris le travail après le changement de régime de l’administration, rien n’a été “normal”, écrit-il. Je n’ai jamais vu une censure aussi sévère de la part d’une administration qui se targue de “transparence” et de “liberté”. Nous avons reçu l’ordre de supprimer toute mention de DEI (diversité, équité et inclusion), du changement climatique, de la justice environnementale, [des mots] transgenre, identité… de nos sites, de nos documents imprimés et de nos programmes. »
Donald Trump cherche également à saper l’ordre institutionnel. Son objectif est de concentrer tous les pouvoirs. Si, soulignent les spécialistes, tous les présidents modernes, à part Jimmy Carter, ont cherché à renforcer l’exécutif au détriment du législatif et du judiciaire, on est face à une situation particulière et dangereuse avec Trump 2.
Mardi 18 février, le président américain a indiqué avoir demandé au ministère de la justice de mettre fin aux fonctions de tous les procureurs américains restants du mandat de son prédécesseur Joe Biden, car, à ses yeux, le ministère avait été « politisé comme jamais auparavant ».
Pour Anthony Romero, secrétaire exécutif de l’ACLU (American Civil Liberties Union), une ONG de défense des libertés civiles, les États-Unis se trouvent à un moment où Donald Trump pourrait franchir le Rubicon, et plonger le pays dans une « crise institutionnelle » s’il décidait de « défier ouvertement une décision judiciaire », alors qu’une quarantaine de poursuites sont en cours pour contester les décisions prises par la Maison-Blanche.
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Sur CNN, Bernie Sanders a évoqué « un moment très dangereux ». « Ce pays évolue très rapidement, sous Trump, vers une forme de société autoritaire, a-t-il mis en garde. Les Pères fondateurs, dans les années 1770, n’étaient pas dupes. Ils se sont battus contre le roi d’Angleterre, un autocrate qui détenait tous les pouvoirs. Et ils ont dit : “Vous savez quoi ? Nous ne voulons pas de cela dans ce nouveau pays. Nous allons mettre en place trois branches distinctes et égales du gouvernement.” Et tous les enfants en sixième savent quelles sont ces trois branches. Mais pas Trump. Et ce que Trump fait maintenant, c’est essayer chaque jour d’usurper les pouvoirs du Congrès pour contester les pouvoirs de la Cour. »
Il s’agit d’un gouvernement qui dit au public et à la presse quels mots utiliser et qui exerce des représailles s’ils ne suivent pas les ordres du gouvernement.
Lauren Easton, porte-parole de l’agence AP Le nouveau président états-unien démolit également les alliances traditionnelles, en s’attaquant à l’Europe et négociant directement avec la Russie pour une paix improbable en Ukraine. Le 18 février, Donald Trump a même gommé la responsabilité de Moscou dans la guerre, jugeant que les Ukrainiens auraient « dû y mettre un terme il y a trois ans ». Se permettant même un : « Vous n’auriez jamais dû la commencer », alors que l’on s’apprête à fêter le troisième anniversaire de l’agression du pays par les armées de Poutine.
Cette offensive réactionnaire est télévisée. Chaque annonce « importante » ou signature de décrets présidentiels est l’occasion d’une mise en scène, accompagnée de déclarations à la presse. Le 18 février, Donald Trump se trouvait dans sa propriété de Mar-a-Lago. L’occasion pour lui de démolir, aussi, la langue. D’utiliser une novlangue, du type de celle imaginée par George Orwell dans son roman 1984, pour renforcer le pouvoir des dominants et empêcher toute critique. « Des choses incroyables sont en train de se passer dans notre pays, a-t-il lancé. Nous avons fait plus de progrès en trois semaines qu’ils [le gouvernement démocrate – ndlr] n’en ont fait pendant quatre ans, en particulier en ce qui concerne la réputation de notre pays, et on respecte de nouveau notre pays. »
Pendant ce temps, le massacre de l’administration fédérale se poursuit par l’entremise de Doge, dont la mission est censée s’arrêter en juillet 2026. Les décrets présidentiels sont aussi remplis de ces retournements lexicaux et détournements de sens. Ainsi, la mise en place d’une « éducation patriotique » est officiellement titrée : « Mettre fin à l’endoctrinement radical dans l’enseignement primaire et secondaire ».
Les médias qui refusent d’employer cette novlangue sont bannis. L’agence de presse Associated Press se voit désormais refuser l’accès à la Maison-Blanche et à l’avion présidentiel Air Force One, car elle continue d’utiliser la dénomination « golfe du Mexique » et non celle décidée arbitrairement par Trump, « golfe d’Amérique ». « Nous allons les empêcher d’entrer jusqu’à ce qu’ils reconnaissent qu’il s’agit du golfe d’Amérique, a persisté Trump mardi 18 février. Nous sommes très fiers de ce pays et nous voulons que ce soit le golfe d’Amérique. » « Il s’agit d’un gouvernement qui dit au public et à la presse quels mots utiliser et qui exerce des représailles s’ils ne suivent pas les ordres du gouvernement », a répondu la porte-parole d’AP, Lauren Easton.
Un mois a passé. Il reste 1 430 jours pour que s’achève le deuxième mandat de Donald Trump le 20 janvier 2029. Entre-temps se sera déroulé un scrutin important, les élections de mi-mandat, le 3 novembre 2026.
Des manifestations ont eu lieu dans tout le pays lundi 17 février. Elles ont été lancées à l’appel d’un mouvement qui s’est organisé en ligne, sous les mots-dièses #BuildTheResistance (« construire la résistance ») et #50501, qui signifie 50 manifestations, 50 États, un jour, avec des messages comme « Rejeter le fascisme » et « Défendre notre démocratie ». Bernie Sanders a également lancé « une tournée nationale pour lutter contre l’oligarchie », avec des événements prévus cette semaine dans les districts ouvriers de l’Iowa et du Nebraska.
François Bougon
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