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1960 1961 Une année funeste que l’écrivain Gérard de Cortanze relate dans un souffle poignant dans son dernier roman, Il ne rêvait plus que de paysages et de lions au bord de la mer (Albin Michel), où l’on voit l’auteur de L’Adieu aux armes sombrer dans l’angoisse et la dépression. Et, surtout, traqué sans relâche par les hommes du FBI qui excitent jusqu’au bout sa peur, ses démons et sa paranoïa maladive.
Le Point : Vous n’y allez pas de main morte : pour vous, le FBI est à l’origine du décès d’Hemingway ?
Gérard de Cortanze : Le FBI n’a pas à proprement parler « assassiné » Hemingway, mais il l’a poussé à bout et conduit au suicide. Notamment en le déstabilisant profondément et en le plongeant dans un sentiment de persécution permanente. Dans les mois qui ont précédé sa mort, Hemingway était persuadé que les agents du FBI le suivaient à la trace. Tous ses proches en témoignent. On sait que son courrier était ouvert et sa ligne téléphonique sur écoute. Sa dernière épouse, Mary Welsh, a rappelé que, la veille de sa mort, alors qu’ils dînent tous deux au restaurant, Hemingway avise « deux représentants de commerce » et reconnaît deux fédéraux.
Que lui reproche-t-on ? Hemingway n’était pas vraiment communiste ?
Les premiers reproches datent de son implication dans la guerre civile espagnole, du côté républicain, donc des « rouges ». Il écrit des articles pro-républicains, participe à des conférences organisées par le Parti communiste, achète des ambulances pour les combattants, donne asile aux réfugiés ? Pendant la guerre de 39-45, l’étau se resserre : Hemingway n’hésite pas à signer une pétition qui critique sévèrement le FBI, qualifiant l’organisation d’« anti-libérale » et de « dangereuse ». Un jour, il croise un agent et le présente à un ami comme un membre de la Gestapo ! En retour, le FBI le discrédite en le faisant passer pour un militant communiste. Les fédéraux lui reprochent de ne pas vouloir appartenir à la grande famille des écrivains américains qui soutiennent leur pays ? La réponse d’Hemingway est sans appel : « Je ne suis pas communiste mais antifasciste ! »
La surveillance s’accroît évidemment quand il affiche sa proximité avec Castro .
Contrairement à ce que soutient le FBI, Hemingway n’a jamais été pro-castriste. Dans un premier temps, il éprouve de la sympathie pour cet homme qui n’est pas encore le Lider Maximo et se bat pour la liberté. Mais cette solidarité avec Castro est purement émotionnelle, nullement idéologique. En revanche, il est très lucide quant à l’attitude américaine trop intransigeante qui risque de faire basculer Cuba dans le camp communiste. Il déclare ainsi à la presse : « Espérons que les Américains vont faire tout leur possible pour essayer de donner pour la première fois leur chance aux Cubains. Je prie le ciel que les États-Unis ne stoppent pas leurs achats de sucre, ce serait la fin de tout. Cela reviendrait à faire cadeau de Cuba aux Russes ? »
Dans ces conditions, Hemingway devient forcément la bête noire d’Edgar Hoover, patron du FBI .
Hoover ne va plus le lâcher. En 1954, on lui reproche même ses démêlés avec Ava Gardner, mais surtout avec Franck Sinatra, dont les liens mafieux sont connus. Un dossier est ouvert à l’aube des années 1930. J’ai pu le consulter : 133 pages d’inepties ! Hemingway détestait Hoover, qu’il comparait à Hitler !
Revenons à la dernière année de sa vie, qui est l’objet de votre roman. On découvre un écrivain en bout de course, isolé dans son chalet de l’Idaho ?
Il est fatigué, dépressif, alcoolique jusqu’à 2 litres de whisky par jour. Il souffre des reins, des yeux, Cuba lui manque, il n’y retournera plus jamais. Mon roman décrit le dernier combat de ce géant aux pieds d’argile. L’écrivain Jorge Semprun, qui l’a croisé à cette époque, m’a laissé une description émouvante : « Il était déjà très triste, et très vieux, et très sérieux avec sa barbe blanche, et de temps en temps laissait exploser des moments de vivacité extrême. Je crois qu’il était complètement convaincu qu’il n’écrirait plus rien d’important ? »
Sur conseil de son médecin, il accepte de suivre des séances d’électrochocs dans une clinique américaine. Une vraie méthode de cheval ?
Il subit la première en décembre 1960, la seconde au printemps 1961, quelques semaines avant sa mort. Son ami et biographe Aaron E. Hotchner les qualifie de « boucherie mentale et psychiatrique ». Dans les lettres qu’il écrit à sa femme Mary à la sortie des séances, Hemingway constate qu’il perd la mémoire, le goût, la force d’écrire, qu’il n’entend plus la « rumeur du monde », si chère à un écrivain ? On l’a tout simplement détruit.
Vous précisez que le FBI est au courant de ces séances, les agents sont en contact direct avec son psychiatre, Howard Rome, qui traite personnellement l’écrivain.
Hemingway, qui voulait rester discret, entre sous un faux nom pour éviter que les fédéraux ne le trouvent. Peine perdue, Hoover est mis au courant en janvier, le docteur Howard Rome est en relation avec l’administration, il traite de son cas avec les fédéraux, une lettre existe. Hemingway a été traqué jusqu’au sein de la clinique, il craignait même qu’un des internes soit un agent déguisé du FBI ! Les fédéraux ne lui ont laissé aucun répit, il a été harcelé jusqu’au bout et ils sont en partie largement responsables de sa fragilité psychique. À peine sorti de la clinique, il va se tuer avec un fusil de chasse.
Était-il suicidaire ?
Cela relève chez lui d’une affaire de famille ? Son grand-père maternel, malade et ruiné, avait tenté de mettre fin à ses jours. Son père, qu’il admirait par-dessus tout, s’est tiré une balle dans la tête. Récupérant l’arme, Hemingway la jette dans un lac du Wyoming ? Le suicide l’a hanté toute sa vie et tient une place centrale dans son ?uvre. Le suicide de son père a été la faille de sa vie et il a suivi le même chemin ? Il a fait plusieurs tentatives, tout au long de son existence, plus nombreuses encore dans les derniers mois. Ajoutez à cela la présence quotidienne du FBI et les électrochocs : et voilà comment on tue un écrivain. La vie est étrange : vous savez quel était le titre de son livre de chevet lorsqu’il était enfant ? The Suicide Club.
Pourquoi son épouse Mary ne le sort pas de cette clinique ? Elle est au courant pour le FBI ?
Comme les autres, elle a du mal à dénouer le vrai du faux. Elle sait Ernest paranoïaque ? Quant aux séances d’électrochoc, la décharge qu’elle a signée alors que son mari entrait dans sa chambre laisse carte blanche aux médecins d’une clinique considérée à l’époque comme la meilleure dans l’utilisation de ce traitement de choc. À sa mort, elle préfère déclarer qu’il s’est tué « accidentellement ». Hemingway était fatigué, mais pas complètement fini, comme le déclarait la presse dès 1950 ? Ses titres posthumes comme Îles à la dérive ou Le Jardin d’Éden montrent qu’en cette fin de vie, ce phénix de la littérature est encore capable de produire des chefs-d’ ?uvre. C’est aussi pendant ses dernières années qu’il achève le manuscrit de Paris est une fête, paru en 1964. Preuve qu’il avait conservé toute sa puissance créatrice.
Article de Par Marc Fourny, Le Point
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