Pour sa rentrée, Glucksmann promet que sa social-démocratie ne sera pas « mollassonne »

vendredi 11 octobre 2024.
 

Les dirigeants de Place publique ont fait leur rentrée à La Réole, se donnant neuf mois pour structurer leur parti et fabriquer un programme solide. Réfutant tout procès en centrisme, ils trouvent encore l’essentiel de leurs interlocuteurs parmi les opposants de gauche à La France insoumise.

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Les dirigeants de Place publique ont fait leur rentrée à La Réole, se donnant neuf mois pour structurer leur parti et fabriquer un programme solide. Réfutant tout procès en centrisme, ils trouvent encore l’essentiel de leurs interlocuteurs parmi les opposants de gauche à La France insoumise.

LaLa Réole (Gironde).– C’est dans « la France des bourgs », mais dans une commune labellisée « d’art et d’histoire », que Place publique, le mouvement coprésidé par les eurodéputé·es Raphaël Glucksmann et Aurore Lalucq, a fait sa rentrée. Ce week-end, sympathisant·es et adhérent·es ont pu contempler la Garonne du haut de la cité médiévale de La Réole, en croisant des élu·es, des figures de la société civile, des journalistes et… quelques personnes en costumes du Moyen Âge, certainement plus attirées par les food trucks que par la réinvention de la social-démocratie.

Après les élections législatives, Raphaël Glucksmann s’était fait discret, hormis deux longs entretiens accordés au Nouvel Obs et au Point. Il s’agissait pour lui, une fois la poussière retombée et un nouveau gouvernement installé, de mettre en scène « un grand travail de fond pour les neuf prochains mois ». Pris au dépourvu par une dissolution qui l’aura empêché de savourer son statut de première tête de liste à gauche aux européennes, il entend aborder un éventuel nouveau scrutin avec un appareil en ordre de marche et un programme adapté au cadre national.

Passé de 1 500 adhérent·es à plus de 10 000, Place publique doit en effet revoir ses statuts, censés conjuguer « efficacité » et « démocratie ». La double appartenance, encore permise, fera partie des sujets mis sur la table. Plus généralement, le mouvement devra élargir ses instances et redéfinir les liens entre le sommet et la base. « Nous étions un petit parti centralisé, avec un conseil politique de dix personnes. Ce n’est plus possible », témoigne Saïd Benmouffok, cofondateur de Place publique et responsable de sa branche parisienne.

Sur le fond, poursuit ce dernier, les dirigeant·es du parti veulent décliner à l’échelle de la France le « renouvellement idéologique » qu’ils estiment avoir réussi au niveau communautaire, à travers la notion de « puissance écologique européenne ». D’où des tables rondes résolument tournées vers des enjeux de vie locale et nationale, depuis la prévention sanitaire jusqu’à l’agroécologie, en passant par la ruralité, l’insécurité ou la dette publique. « On a défini l’Europe qu’on voulait et la méthodologie a suivi, on veut faire la même chose pour la France », a affirmé Aurore Lalucq lors du meeting final.

Une originalité à prouver

Si un « mouvement puissant » et un « grand projet » sont l’ambition affichée, un doute persiste, jusque parmi les personnes sympathisantes présentes, sur l’espace et l’identité politiques visés par Raphaël Glucksmann. Certes, les responsables de Place publique refusent de se voir coller l’étiquette de « sociaux-traîtres », d’être ramenés à la gauche du passé ou d’être considérés comme une version « moins-disante » du Nouveau Front populaire (NFP).

Mais l’événement de ce week-end apparaît comme le dernier d’une série d’autres rassemblements tenus en ce début d’automne, dans lesquels il était aussi question de raviver la flamme sociale-démocrate, et qui ont pour caractéristique d’avoir été organisés par des protagonistes localisé·es à l’aile droite du Parti socialiste (PS). Raphaël Glucksmann s’est affiché aux rencontres de Bram (Aude) de Carole Delga (présidente de la région Occitanie) et au meeting du maire de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) Karim Bouamrane, qui y a lancé son mouvement « La France humaine et forte ». En retour, ces derniers ont également fait le déplacement à La Réole.

Sur place, les responsables politiques les plus subversifs proviennent des Écologistes. Aucun compagnon de route des Insoumis, fût-il en rupture, n’était présent, au contraire des macronistes en rupture de ban, tels Sacha Houlié ou Clément Beaune. Et aux côtés de Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, on ne trouvait guère de figure d’un syndicalisme plus offensif. Même si des invitations en ce sens ont été infructueuses, cela conforte le spectre d’une bataille des deux gauches, contre lequel mettait en garde Clémentine Autain samedi sur France Inter.

Dans l’assistance, les personnes les plus hostiles à La France insoumise (LFI) n’y voient assurément aucun problème. Bertrand, ex-élu socialiste en Bretagne, espère même que Place publique soit le moyen, au niveau local, de transcender les frontières droite-gauche et de repousser les Insoumis derrière une « ligne rouge », en raison de leur « conception bolivarienne » de l’action politique. « Je pense qu’on n’est pas de la même famille que LFI, poursuit-il, et que l’enjeu est de déplacer le centre de gravité de la gauche mélenchonienne vers la social-démocratie. »

À une tablée de là, Françoise et Gislaine, venues du Val-d’Oise et adhérentes depuis quelques mois, font cependant entendre un autre son de cloche. Convaincues « à 100 % » par le discours de Glucksmann sur les droits humains et l’Europe, elles s’inquiètent que le fossé ne se creuse trop largement avec les Insoumis : « Les militants au niveau local, ce n’est pas pareil que Mélenchon. » Trouvant le style de leur champion « un peu trop Quartier latin », elles soulignent aussi, en pointant du doigt les quinquagénaires de classe moyenne qui les entourent, que la sociologie du mouvement doit se diversifier.

Je ne veux pas laisser penser que Raphaël sera la bouée de sauvetage d’un système que l’on veut profondément transformer, dans un sens social et écologique.

Saïd Benffoumok, cofondateur de Place publique

Croisés dans le public des débats, deux compagnons de route de la campagne des européennes s’avouent également perturbés par la succession d’initiatives à la droite du PS, et attendent d’être rassurés sur la volonté transformative de Place publique. « Par hostilité à Mélenchon, décrypte une cadre du mouvement, certains cadres du PS qui critiquait Raphaël en 2019 le portent maintenant aux nues. Cela centrise son image, mais il n’est pas “moins de gauche” qu’avant. »

Également en défense, Saïd Benffoumok dit assumer des différences de fond avec le leader insoumis, sur les questions internationales ou le rapport à la démocratie, mais assure que « Place publique ne servira pas de lessiveuse au macronisme » : « J’ai combattu Macron pendant sept ans. Comme beaucoup de militants, je ne veux pas laisser penser que Raphaël sera la bouée de sauvetage d’un système que l’on veut profondément transformer, dans un sens social et écologique. » Sous-entendu : ce serait aux nouvelles recrues de s’adapter à ce logiciel, et pas l’inverse.

Le principal intéressé confie avoir conscience d’une « suspicion à lever », notamment à propos du mot « social-démocratie », derrière lequel « on peut mettre plein de choses ». Lors d’une table ronde dimanche matin, l’ex-patronne des Verts Cécile Duflot, désormais directrice générale d’Oxfam France, a d’ailleurs mis les pieds dans le plat, en prévenant que la gauche ne sera redressée ni par la seule gauche mélenchoniste, ni par un PS fantasmant la restauration de sa domination, ni par ceux qui s’essaieraient à « ranimer les braises tremblotantes de la social-démocratie », historiquement très liée au consensus productiviste.

Un « chemin stratégique » à trouver

Réfutant toute connotation « mollassonne », Glucksmann affirme assumer des « mesures radicales », mais également se méfier des effets d’estrade sans traduction dans la réalité. Selon lui, la social-démocratie serait surtout « une méthode » qui trancherait avec « la conception absolutiste du pouvoir » qu’il critique chez Macron comme chez Mélenchon. Citant La Boétie, qui donne son nom à l’institut de formation fondé par LFI, il a ingénument rappelé que le sous-titre de son célèbre Discours sur la servitude volontaire paru en 1549 était « Le Contr’un » : « Ce qui était visé, c’était l’unicité du lieu de pouvoir. »

Le thème a couru tout au long du week-end, durant lequel a été maintes fois fustigée la prise de parole de Jean-Luc Mélenchon au soir du second tour des législatives, revendiquant l’application de « tout le programme, rien que le programme » du NFP. Si Glucksmann considère que le « premier responsable du fiasco » actuel est bien le président de la République, il estime tout de même que ce fiasco a été une « coproduction » dont les partis de gauche ont pris leur part.

« On pouvait être pris au dépourvu au soir du 9 juin, excuse-t-il, mais si on l’est à nouveau dans neuf mois, cela ne sera plus une surprise mais un destin. » Cela implique-t-il de proposer quoi qu’il arrive une offre alternative aux Insoumis, quitte à sacrifier l’union des gauches ? À système électoral constant, le risque serait immense. « Pour l’instant, il n’y a pas de chemin stratégique dégagé », admet un cadre du mouvement avec un certain sens de l’euphémisme.

Le jeu serait de fait bien plus ouvert, et pas seulement pour Place publique, avec le passage à la proportionnelle, qui n’est pas revenu pour rien dans la bouche des intervenants. « La prochaine dissolution ne doit pas se dérouler avec le même mode de scrutin, a ainsi affirmé Raphaël Glucksmann dans son discours de clôture. Les forces politiques seront d’emblée placées dans une perspective de coalition, qui ne sera pas un consensus mou mais un rapport de forces. Discuter, ce n’est pas trahir, c’est au contraire construire. »

Le même s’est dit convaincu que le match final opposera l’extrême droite à la « gauche démocratique, humaniste, écologiste ». Comme un écho à la formule ancienne d’un certain Jean-Luc Mélenchon, prophétisant pour sa propre paroisse : « À la fin, ce sera eux [le RN – ndlr] ou nous. »

Fabien Escalona


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